ARNAUD COHEN /// RUINS OF NOW


Qu’est-ce que le destin, si ce n’est la densité de l’enfance ? 

Rainer Maria Rilke, Elégies de Duino (1922)

 

La galerie Laure Roynette présente la première exposition monographique d’Arnaud Cohen (né en 1968 à Paris) dans ses murs. Ruins of Now – Archéologie du Contemporain est une sélection des dernières réalisations de l’artiste, qui, depuis les années 1990, construit un répertoire visuel s’attachant non seulement à une production de sens via une pensée analogique (matérielle et conceptuelle), mais aussi à une déconstruction des codes sociétaux générés par un système capitaliste annihilant et déshumanisant. À travers une pratique de collages, sculptures et installations, allant du petit format jusqu’au monumental, il nous amène à penser notre temps via le détournement, critique et malicieux, d’un imaginaire collectif qui s’est élaboré sur les bases d’une société de consommation dévorante.

Alors que nous ne sommes pas encore entrés dans la galerie, le ton est donné : Pay Now, Buy Later, Tout Doit Disparaître. Depuis 2005, Arnaud Cohen procède à une critique acerbe et engagée à l’encontre du monde de l’art. Les deux œuvres néons exposées dans les vitrines de la galerie témoignent du caractère souvent superficiel et mercantile du marché de l’art qui met en avant la forme au détriment du fond. Le choix du néon correspond également à une critique de la surutilisation du medium par les artistes actuels. En vitrine, ils renvoient à la sphère commerciale (typographies et couleurs séduisantes) d’où sont eux-mêmes extraits les slogans poussant à une consommation aveugle et dévorante.

Dans la première salle de la galerie sont présentées Remains of The Day (2011), trois photographies de Black Coke Down in Fall (2009) et Egyptian Boxes (2011). Remains of The Day est composée de trois éléments en aluminium, trois reconstitutions fragmentées d’une bouteille de Coca-Cola®. Elles nous apparaissent telles des colonnes d’un temple un ruine. L’artiste se projette une centaine d’années en avant et observe les ruines de notre société actuelle : des objets témoignant de notre esprit, de notre histoire. Sur l’élément le plus haut est disposée une chèvre empaillée, elle est à la fois un clin d’œil à Robert Rauschenberg qui a largement influencé la pratique d’assemblages et de collages d’Arnaud Cohen. Elle aussi une réminiscence d’un souvenir d’enfance, où avec ses parents, il arpentait divers sites archéologiques en friche, au-dessus desquels pâturaient librement des animaux. Il se souvient ainsi de chèvres escaladant les ruines d’anciens temples. De manière systématique, expériences personnelles et collectives se confondent et ouvrent les registres de lectures.

Les photographies font écho aux sculptures, puisqu’elles viennent témoigner d’une œuvre installée sur l’île de l’artiste, Black Coke Down (2010), une bouteille de Coca-Cola® noire, couchée sur le sol, partiellement enfouie dans les feuilles tombées, comme un résidu d’une époque. Aux ruines contemporaines s’ajoutent les trois Egyptian Boxes, trois boîtes ouvertes, dotées d’un intérieur blanc (white-Cube) et d’un extérieur d’apparence terreuse. Dans ces white-cube miniatures se jouent de véritables duels esthétiques : un arbre en plastique servant à la décoration des aquariums sur lequel est pendue une vache coupée en deux, Maurizio Cattelan vs Damien Hirst ; un canon projetant du rouge à lèvre contre un cheval fixé sur la paroi, Anish Kapoor vs Maurizio Cattelan ; un requin Playmobil® prêt à attaquer un groupe de Cicciolina, Damien Hirst vs Jeff Koons. Chaque œuvre est symbolisée par un jouet spécialement acheté ou bien appartenant à l’enfance de l’artiste. Le fictionnel rejoint l’authenticité, et vice versa. Au sein de ces boites qui font référence aux maquettes égyptiennes emportées par les rois et reines dans leurs tombeaux, les stars de l’art contemporain s’affrontent. Un archéologue du futur y trouvera un état des lieux critique de l’art du XXIème siècle.

Il nous faut ensuite descendre pour atteindre ce qu’Arnaud Cohen appelle sa « réserve archéologique » formée de plusieurs œuvres où la figure humaine apparaît de manière fantomatique et troublante. Nous y découvrons Bird Of Prey (2011) un moulage du bras de l’artiste dans lequel est recréé l’intérieur d’un avion illuminé par une étrange lumière verte. Le regardeur est invité à observer dans le bras pour entrer dans un micro-univers. Une donnée que nous retrouvons avec les différents extraits de la série Excavation. Des œuvres où le corps humain est moulé d’après des mannequins de mode, inanimés, que l’artiste augmente et réanime par le biais de mécanismes organiques. Dans chaque tête sont insérés et enfermés des animaux morts, récoltés sur le bord des routes. Des corps sans vie, qui se désagrègent et donnent progressivement naissance à une nouvelle forme de vie, microscopique : champignons, larves, insectes, mouches etc. Au sein de ces corps factices, Arnaud Cohen impose une dynamique vitale qui circule et se déploie via des tuyaux bleus et rouges : qui libèrent les mouchent et apportent l’oxygène nécessaire à la microsociété larvaire.

Une sculpture retient particulièrement notre attention, il s’agit d’Excavation – Nazi Milf (2011) est fabriquée à partir d’un mannequin commercial produit en Allemagne. Il s’est intéressé à la sexualisation du mannequin, ses formes, notamment sa forte poitrine, qui l’a poussé à une réflexion tournée autour de la notion de transmission parentale, d’héritage et de valeurs.[1] Ainsi un tuyau relie le sein d’un corps féminin, la mère, à la bouche d’un jeune garçon, l’enfant. Dans le tuyau circulent les mouches et les chairs putréfiées des oiseaux en décomposition, encastrés dans leurs têtes. Quelles valeurs transmettons-nous à notre progéniture ? Quel héritage déposons-nous aux générations futures ? Reproduisons-nous les schémas du passé ? etc. Excavation – Nazi Milf nous confronte à nos propres responsabilités en tant que parents et en tant que citoyens, acteurs de notre société dont les valeurs se délitent sous nos yeux. L’œuvre est aussi un clin d’œil à la photographie Nazi Milk (1979) du collectif General Idea, dont la pensée et l’œuvre ont marqué l’artiste.

Au mur, Excavation – Smileys, trois ardoises sur lesquelles Arnaud Cohen a disposé des pièces de monnaie de manière à former trois smileys (sourires), symbole de la communication actuelle. Fruits d’une archéologie locale, l’artiste a retrouvé ces anciens francs sous terre dans son île. Le fait qu’elles soient conçues en aluminium indique qu’elles ont été produites avant et après guerre, entre 1942 et 1947.[2] Si le regardeur est attentif, il verra une différence entre les pièces d’avant et d’après guerre. Les premières sont frappées d’une francisque et indiquent la mention d’État Français, tandis que les secondes indiquent la mention République Française. Deux époques, deux histoires, deux pensées contradictoires, se tutoient et se confondent. Arnaud Cohen interpelle subtilement une mémoire collective balisée périodes honteuses et troubles matérialisées par les pièces déterrées.

Arnaud Cohen se considère comme le fils spirituel de Marcel Duchamp et de Marcel Broodthærs, alliant ainsi critique, accessibilité, humour et désillusion. Ses associations visuelles et conceptuelles contiennent une sourde violence et une vision dont les rouages complexes traduisent un engagement total de l’artiste. Celui qui se rêvait archéologue, fouillant intrépidement les traces du passé, est parvenu à un travail d’analyse visuelle des strates du monde contemporain, dont il révèle une lecture fractale. Derrière les icônes détournées et la lisibilité universelle des objets travaillés apparaît la vision et l’engagement personnels et authentiques de l’artiste. Il produit un art de la contestation en subvertissant un répertoire iconographique protéiforme aux traductions multiples.

Julie Crenn

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Exposition d’Arnaud Cohen, Ruins of Now – Archéologie du Contemporain, àla Galerie Laure Roynette, du 7 janvier au 17 février 2012.

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.galerie-art-paris-roynette.com/

Plus d’informations sur l’artiste : http://www.arnaudcohen.com/

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Collaboration avec la revue Inferno : http://ilinferno.com/2012/01/03/arnaud-cohen-ruins-of-now/

 


[1] Une sexualisation renforcée par le titre de l’œuvre puisque MILF est une catégorie présente sur les sites pornographiques, une catégorie centrée sur les mères de trente ans, MILF = Mother I Would Like to Fuck.

[2] Les métaux manquaient pendant a guerre, car ils étaient réservés à l’armement, les pièces de monnaie étaient donc fabriquées à partir d’aluminium, un matériau moins solide et moins coûteux.

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