ARNAUD COHEN – Mécanismes de la Contestation ————————-> LAURA #14


Qu’est-ce que le destin, si ce n’est la densité de l’enfance ? 

Rainer Maria Rilke, Elégies de Duino (1922) 

Depuis les années 1990, Arnaud Cohen (né en 1968 à Paris), artiste autodidacte, construit un répertoire visuel s’attachant non seulement à une production de sens, mais aussi à une déconstruction du système consumériste annihilant et déshumanisant. À travers une pratique protéiforme incluant le collage, la sculpture et l’installation, allant du petit format jusqu’au monumental, il nous amène à penser notre temps via un détournement, critique et malicieux, d’un imaginaire collectif qui s’est élaboré sur les bases d’une société de consommation dévorante.

 Jeune il se rêvait archéologue, un métier en adéquation avec son esprit de conservation, de stimulation de la mémoire, personnelle comme collective. Détourné de son but, il s’est essayé aux arcanes du marché de l’art. Un monde qu’il va quitter pour donner corps à ses créations. En effet, depuis son enfance, Arnaud Cohen collectionne, conserve et colle les fragments de son histoire : ses rencontres, des instants précieux et des impressions qu’il se devait de ne jamais oublier. Il se sent responsable de sa mémoire, de son histoire, où chaque bribe, moment et individu sont inoubliables. « Tout ce qui avait compté pour moi, je ne supportais pas que mon cerveau, par un mécanisme implacable, l’efface. J’avais décidé de résister, et ces penses bêtes étaient là pour ça ».[1] Les collages sur les murs de sa chambre l’ont amené à une réflexion sur l’image et l’objet en élaborant des associations inédites. Du récit personnel il va se diriger une imagerie standardisée, populaire et éphémère. En effet, dans les années 1990, il commence par arracher des affiches érotiques placardées dans les rues et procède à un renouvellement visuel. Il entame un processus plastique à partir d’images temporaires, amenées à disparaître pour être remplacées par d’autres images périssables. L’artiste court l’immédiateté de ces images consommables pour en extraire le discours ambiant, le contexte social, politique et économique.

 Signes Désignifiés

 Progressivement il quitte le collage bidimensionnel au profit d’une pratique sculptée. Il entretient un rapport intense avec les objets, qu’il sélectionne et s’approprie, afin de délivrer des interprétations allant à l’encontre de l’objet en lui-même. Son répertoire iconographique est constitué de formes récurrentes : avion, bouteille de Coca-Cola®, nain, revolver, bras, jouets. Des objets sériels produits de manière industrielle, exportables, importables, consommables. Des objets à qui il va chaque fois donner du sens, une histoire et une portée critique. Ainsi une bouteille de Coca-Cola® est attaquée par deux avions (The Kiss – 2008). L’œuvre est polysémique, elle peut être une représentation symbolique de Saint-Sébastien criblé de flèches ou une œuvre critique à l’encontre des conséquences du capitalisme puisque l’association des deux objets peut être lue comme un croisement entre les attaques du 11 septembre 2001 et le géant du marketing. A priori rien ne lie les deux éléments, l’un, l’évènement terroriste qui a traumatisé le monde entier (un sujet peu représenté car encore tabou) ; l’autre, un objet de l’hyperconsommation symbole d’une globalisation écrasante. Grâce à l’utilisation de « raccourcis percutants », les deux icônes ouvrent des lectures et interprétations universelles, car compréhensibles par tous, par delà les cultures.[2] C’est justement sur ce registre global qu’Arnaud Cohen s’appuie. Les objets, reproduits à différentes échelles ou bien à peine détournés, s’inscrivent dans nos quotidiens et nos rapports, conscients ou inconscients, à l’image : médiatique, publicitaire, artistique, religieuse. Il affirme :

 Si le sens est primordial, le partage de ce sens l’est tout autant. C’est pour ça qu’il est si important pour moi d’utiliser les lettres de l’alphabet populaire. J’offre ainsi un premier niveau de lecture, sans jamais renoncer à partager d’avantage avec qui s’en donne la peine ou les moyens. Ainsi mon Big Red Kiss est bien sur une allégorie de 11 septembre, America Under Attack, un Pearl Harbor vertical du capitalisme, mais c’est aussi un Saint Sébastien, un Christ en croix, le marché mondial victime des outils de la mondialisation, le télescopage de deux œuvres de Dali, (sa bouche de May West et son Rêve causé par le vol d’une abeille autour d’une pomme-grenade une seconde avant l’éveil), l’assassinat du père, qu’il soit Warhol ou Koons, et plein d’autres choses encore : savez-vous qu’il faut jusqu’à 9 litres d’eau pour produire un litre de Coca Cola ? A quoi selon vous devraient ressembler les guerres du XXIème siècle ?

 Il formule une critique acerbe et engagée à l’encontre du monde de l’art, et plus particulièrement le spectacle de l’art : lisse, attrayant et marchand. Son expérience dans le marché de l’art et son passage par les cabinets de stratégie américains, lui ont donné les clés pour déjouer, et se jouer, des stratégies commerciales générées par le spectacle de l’art. Des stratégies qu’il s’est appropriées pour délivrer ses propres messages à l’instar de deux pièces en néon ironiquement intitulées Pay Now, Buy Later (2011) et Tout Doit Disparaître (2011). Elles témoignent du caractère souvent superficiel et mercantile du marché de l’art qui a tendance à mettre en avant la forme au détriment du fond. Le choix du néon correspond également à une critique de l’omniprésence des œuvres en néon depuis les années 1990. Installées dans les vitrines de la galerie Laure Roynette, les néons renvoient à la sphère commerciale (typographie, couleurs) d’où sont eux-mêmes extraits les slogans incitant à une consommation aveuglante. Mais ils renvoient aussi aux années 1930 et à la période d’hyperinflation qui a mené l’Allemagne en crise à se donner au nazisme. Depuis 2005, sous le nom de Jean-Paul Raynaud (J.P.R.), Arnaud Cohen engage une pratique d’apparence militante en utilisant les stratégies de communication politique : affiches et badges véhiculent des slogans ironiques et ambivalents (Save the Market : Nationalize Art Dealers !). Il souligne : « Mon action n’est pas une action militante, c’est un travail de déconstruction par l’introduction du jeu ». Ainsi, il propose une réévaluation de la conception galvaudée de l’artiste officiel et une approche lucide des rouages d’un univers où l’argent et un engagement de façade priment sur la création et le discours critique.

  Arnaud procède soit à des interventions minimales sur les objets sélectionnés soit à une relecture monumentale et physique de ces mêmes objets. Ses créations sont immédiates, directes et sans compromis. La récurrence de l’emblématique bouteille de soda incarne l’esprit de la société de consommation qui formate insidieusement les images, les objets et les idées. Bernard Stiegler parle de la « bêtise systémique » produite par nos besoins consuméristes semblables à des puits sans fonds.[3] Arnaud Cohen appelle à une prise de conscience de l’emprise du système sur notre approche du monde. Il adapte et déconstruit les stratégies de communication visuelle à ses propres questionnements, favorisant ainsi l’émergence de perspectives alternatives. Un dispositif que nous retrouvons dans Remains of The Day (2011) une œuvre impressionnante, formée de trois éléments, trois reconstitutions fragmentées d’une bouteille de Coca-Cola®. Elles nous apparaissent comme les colonnes d’un temple en ruine. Tel un témoin futuriste, l’artiste se projette plusieurs centaines d’années en avant et observe les ruines de notre société actuelle : des objets témoignant de notre esprit, de notre histoire et de notre déroute. Sur l’élément le plus haut est disposée une chèvre empaillée. Elle est à la fois un clin d’œil à Robert Rauschenberg, qui a largement influencé sa pratique, mais aussi la réminiscence de sa propre histoire. La chèvre évoque un souvenir d’enfance, où avec ses parents, il arpentait divers sites archéologiques en friche, au-dessus desquels pâturaient librement les animaux. Il se souvient ainsi de chèvres escaladant les ruines d’anciens temples. De manière systématique, expériences personnelles et collectives se confondent et ouvrent les registres de lectures.

 Excavations

 Comme nous avons pu le constater avec Remains of The Day, l’archéologie joue un rôle déterminant dans son processus créatif qui se développe autour du concept de la ruine contemporaine. Ainsi, il produit Black Coke Down, une bouteille de Coca-Cola® noire, couchée sur le sol. Un déchet monumental vainement abandonné sur le sol, à quoi l’artiste donne une nouvelle réalité, pérenne et critique. La bouteille opaque nous apparaît comme un résidu de notre époque.[4] Dans une même perspective, la série Egyptian Boxes (2011) mêle archéologie, contemporanéité et critique du marché de l’art. Il s’agit de trois boites ouvertes, doté d’un intérieur blanc (en référence au white-cube) et d’un extérieur d’apparence terreuse. Dans ces white-cube miniatures se jouent de véritables duels esthétiques : un arbre en plastique sur lequel est pendue une vache coupée en deux, Maurizio Cattelan vs Damien Hirst ; un canon projetant du rouge à lèvre contre un cheval fixé sur la paroi, Anish Kapoor vs Maurizio Cattelan ; un requin prêt à attaquer un groupe de Cicciolina, Damien Hirst vs Jeff Koons. Chaque œuvre est symbolisée par un jouet acheté ou bien appartenant à l’enfance d’Arnaud Cohen. Les boîtes font référence aux offrandes funéraires égyptiennes emportées par les rois et reines dans leurs tombeaux. À leur mort étaient réalisées des maquettes, en terre cuite ou en bois, représentant leurs palais ou des navires au sein desquels figurent leurs familles, leurs biens, leurs serviteurs ou encore leurs bétails. Au sein de ces boîtes réactualisées, les stars de l’art contemporain s’affrontent. Un archéologue du futur y trouvera un état des lieux critique du spectacle de l’art du XXIème siècle. Ainsi nous comprenons qu’Arnaud Cohen joue avec les échelles, en redimensionnant les objets pour leur conférer de nouvelles interprétations et attiser la conscience politique du regardeur. Des propositions fastidieuses et luxueuses côtoient des œuvres aux interventions minimales. Des registres sont brouillés.

 Le concept de ruines contemporaines ou de ruines futuristes, est à l’origine de l’élaboration de la série Excavation (2011), où la figure humaine apparaît, fantomatique et troublante. Arnaud Cohen a rassemblé différents mannequins de mode afin de les métamorphoser en figures complexes. Les silhouettes sont empruntes d’une fonction biologique insérée à l’intérieur de leurs corps factices faits de plastique et d’aluminium. Pour cela, il a d’abord décalotté les têtes des mannequins pour y introduire des animaux morts récoltés sur le bord des routes. Des tuyaux, rouges et bleus, s’extraient des corps pour créer un système de circulation des larves nées des chairs pourrissantes et des mouches. Le tout est plongé dans de l’aluminium dégoulinante afin d’encastrer le corps initial dans une gangue solide. L’artiste s’inspire des pratiques d’embaumement, des rituels ancestraux qu’il réactive à sa manière. Les statues, semblables à des momies, sont des reformulations de cette vie nouvelle qui s’extirpe de la mort. Une continuité qui s’opère sous la forme de putréfactions, de pontes et de renaissances microscopiques. Arnaud Cohen met en lumière la persistance vitale par delà la conception commune de la mort. Une autre vie s’installe dans ces corps insensibles et métalliques.

 L’une d’entre elles nous interpelle, Excavation – Nazi Milf (2011) a été fabriquée à partir d’un mannequin commercial produit en Allemagne. Arnaud Cohen s’est intéressé à la sexualisation du mannequin, ses formes et notamment sa forte poitrine immédiatement associée à la maternité. Une corrélation visuelle qui l’a poussé à une réflexion tournée autour de la notion de transmission parentale, d’héritage et de traditions.[5] Ainsi un tuyau relie le sein d’un corps féminin, la mère, à la bouche d’un jeune garçon, l’enfant. Dans le tuyau circulent les mouches et les chairs putréfiées d’oiseaux en décompositions encastrés dans leurs têtes. Quelles valeurs transmettons-nous à notre progéniture ? Quel héritage déposons-nous aux générations futures ? Reproduisons-nous les schémas du passé ? Excavation – Nazi Milf nous confronte à nos propres responsabilités en tant que parents et en tant que citoyens, acteurs de notre société dont les valeurs se délitent sous nos yeux. La question de la responsabilité d’une mémoire, personnelle et collective, est également posée par le biais de cette circulation transmissives entre les individus, une famille, une société, un pays.  L’œuvre est aussi un clin d’œil à la photographie Nazi Milk (1979) du collectif General Idea, dont l’œuvre et le discours parodiques ont fortement marqué l’artiste.

 Entièrement fondé sur une réflexion tournée vers la mémoire et le monde actuel, le projet Excavation prend des voies multidirectionnelles au niveau formel. Excavation – Smileys s’éloigne de la figure humaine pour nous amener à une observation accrue de l’objet : sa forme, son passé et son présent. L’œuvre est composée de trois ardoises circulaires sur lesquelles Arnaud Cohen a disposé des pièces de monnaie de manière à former trois smileys (sourires), symbole international de la communication actuelle (S.M.S. et Internet). Fruits d’une archéologie locale, l’artiste a retrouvé ces pièces sous terre dans son île près de Châtellerault qui fut, avant d’être son atelier, une coutellerie puis un haut lieu de la collaboration. Le fait que les pièces soient conçues en aluminium indique qu’elles ont été produites pendant la guerre et dans l’immédiate après guerre.[6] Si le regardeur est attentif, il verra une différence entre les pièces de 1942 et celles de 1947. Les premières sont frappées d’une francisque, elles comportent la mention d’État Français, tandis que les secondes indiquent qu’elles ont été produites sous la République Française. Deux époques, deux histoires se tutoient et se confondent. Nous comprenons alors que l’artiste déterre, fouille et met en lumière les troubles passés et à venir d’une histoire humaine complexe.

 De Saint Sébastien à Valérie Solanas : Histoire d’une Chute.

 Quel point commun peut-il y avoir entre Saint-Sébastien, Andy Warhol, Richard Avedon, Valérie Solanas et Arnaud Cohen ? La réponse est une œuvre brisée par une inconnue. Le soir du vernissage de l’exposition Seules les Pierres sont Innocentes (Galerie Talmart – Commissariat Marie Deparis) une femme ose enfin faire part au galeriste de sa démarche artistique jusque-là restée confidentielle et de son désir d’être exposée. Le galeriste lui répond qu’ils pourront peut-être en reparler plus tard. Frustrée d’avoir été éconduite, la jeune femme quitte l’espace de la galerie, mais, geste volontaire ou acte manqué, son pied heurte violemment le socle du Saint-Sébastien (2010) d’Annaud Cohen. L’œuvre, une carlingue d’avion dressée vers le ciel, habillée d’une cordelette rouge de bondage et traversée d’une flèche métallique, tombe à la renverse et se crash littéralement au sol. Son nez est écrasé et ses flancs sont fendus de part en part. À peine gênée de sa maladresse, la jeune femme s’avance vers Cohen et lui dit : « Je suis certaine que ça se répare, je suis artiste aussi ! ». La réponse, le choc et la colère s’entremêlent, Arnaud Cohen ne répond pas mais décide qu’il trouvera le moyen de construire sur ce  scénario surréaliste. «  J’étais estomaqué, mais comme souvent, et sans savoir encore comment, j’étais bien décidé à construire sur cet évènement négatif. La détresse de cette fille l’avait poussée consciemment ou non à me faire du mal, mais il y avait trop de coïncidences pour que je ne trouve pas le moyen d’en tirer plus de force » Dans les heures qui suivront, il décidera en effet de s’approprier cet acte d’une artiste de l’ombre. Une situation qui dans son esprit résonne avec la tentative d’assassinat de Valérie Solanas à l’encontre d’Andy Warhol. Auteur d’une pièce (Up Your Ass, 1966), elle propose à Warhol de la monter. Une demande qui va rester sans réponse, Warhol allant jusqu’à perdre son manuscrit. Elle va rédiger le texte qui l’a rendue célèbre, le SCUM Manifesto, une violente thèse à charge contre le genre masculin. Humiliée par le silence de Warhol, elle décide de lui tirer dessus à la Factory en 1968. Sur les trois balles tirées, une transperce le poumon de l’artiste américain. Alors que Warhol est en convalescence, Richard Avedon photographie son torse balafré de cicatrices. Un torse comme un champ de guerre qui nous renvoie à la figure de Saint-Sébastien. Arnaud Cohen explique : « Transformer les menaces en opportunités. C’est ce que fait le sculpteur lorsqu’il utilise à son profit la présence d’une imperfection au cœur d’un bloc de marbre, modifiant ainsi le plan de l’œuvre initiale, pour en faire une œuvre plus forte encore. Le plasticien que je suis ne fonctionne pas autrement. » La connexion entre les différents acteurs de l’œuvre-action est établie. Au sein du même espace d’exposition, près du socle initial, est disposé un second socle sur lequel ont été empilés différents exemplaires de l’unique ouvrage rédigé par Valérie Solanas : SCUM Manifesto. Un ouvrage que l’artiste a lui-même commandé dans différents pays et que les visiteurs étaient invités à apporter et à déposer. Ils devaient alors inscrire leurs coordonnées dans l’ouvrage afin que l’artiste puisse le leur retourner après intervention. Les ouvrages faisaient ainsi intégralement partie de l’œuvre-action. En guise d’intervention, il a, sur la page de garde de chaque livre, collé en l’engluant dans de la résine orange, un petits morceau de l’œuvre brisée. « J’ai voulu enchâsser ses morceaux comme des reliques, mais à ma façon, dans de grossiers aplats de résine, un tribute très personnel à la série des otages de Fautrier pour lesquels j’ai depuis l’enfance beaucoup d’admiration. »  Une fois retournés à leurs propriétaires, les ouvrages faisaient place à une reproduction de la célèbre photographie de Richard Avedon (tirée d’un exemplaire de la revue Egoïste, n°10, exemplaire faisant partie de la collection personnelle de Cohen depuis sa publication en 1987). La photo, encadrée, est présentée avec l’article qui l’accompagnait sur cette double page du magazine. On en découvre alors le titre : « L’innocence ne suffit pas ». L’exposition à laquelle Cohen participait s’appelait, comme il est dit plus haut, « Seules les pierres sont innocentes ».  On comprend alors les mécanismes puissants du destin et de la mémoire qui ont amené Cohen à convoquer cette histoire ancienne pour se l’approprier et  l’associer à la sienne propre.

 Arnaud Cohen a finalement restauré son Saint-Sébastien en suturant grossièrement la plaie à l’aide d’agrafes métalliques laissées visibles afin que la pièce puisse garder la marque de cette (mes)aventure dont il a habilement su tirer profit. Une des fentes sur la sculpture est même conservée dans le but de pouvoir y insérer des petits papiers-suppliques, d’éventuels croyants pouvant ainsi demander l’intercession du saint en leur faveur.  Le nez de l’avion est quant à lui recouvert du même onguent orange qui a servi à intervenir sur les livres. Un travail de transformation et de réhabilitation qui s’est achevé par une performance de Sébastien Lambeaux dont la fascination pour les rituels chamaniques a symboliquement œuvré au désenvoûtement de l’œuvre. Le soir du finissage de l’exposition, l’artiste a confronté la sculpture aux fétiches du performeur. La boucle était ainsi bouclée. De la chute vers le chamanisme en passant par Valérie Solanas l’artiste a donné vie à un projet multiréférentiel et collectif. Saint-Sébastien devenu Icare s’est transformé en un puissant totem multiréférentiel où les accidents de l’histoire des arts trouvent leurs places.

 Arnaud Cohen se considère comme le fils spirituel de Marcel Duchamp et de Marcel Broodthærs, alliant ainsi critique, humour et désillusion. Ses associations visuelles et conceptuelles contiennent une sourde violence et une vision dont les rouages complexes traduisent un engagement total. S’il n’est pas devenu un archéologue fouillant les traces du passé, il est parvenu à la réalisation d’un travail d’analyse visuelle des strates du monde contemporain, dont il révèle les troubles, les incohérences et la polysémie. Il s’approprie les formes standardisées d’un monde régi par un système uniformisant et deshumanisant. Il met en lumière des objets-symboles d’un universalisme dangereux qui a peu à peu contaminé le monde de l’art et l’imagerie collective de manière générale. Il renvoie ainsi un miroir à ce système qu’il dénonce au moyen d’une lecture ironique de notre environnement visuel quotidien. Tantôt dans la confrontation directe, tantôt dans la référence, il produit un art de la contestation en subvertissant un répertoire iconographique protéiforme aux traductions multiples. Derrière les icônes détournées et la lisibilité universelle des objets détournés apparaît la démarche d’un artiste partageant une conscience des dérives d’un système annihilant qui, s’il ne se réveille pas, mène l’homme à sa propre perte. 


[1] Sauf mention contraire, les citations de l’artiste sont extraites d’un entretien réalisé en août 2012.

[2] CLOUTIER, Ariane. Entretien avec Arnaud Cohen, novembre 2010.

[4] Arnaud Cohen précise qu’il y a aussi une « proximité entre Black Coke Down et Black Hawk Down, c’est-à-dire la chute du symbole de la puissance militaire américaine, l’hélicoptère Black Hawk. »

[5] Une sexualisation renforcée par le titre de l’œuvre puisque MILF est une catégorie présente sur les sites pornographiques, une catégorie centrée sur les mères de trente ans, MILF = Mother I Would Like to Fuck.

[6] Le CUIVRE manquait pendant CETTE PERIODE, car ils étaient réservés à l’armement PUIS A LA RECONSTRUCTION, les pièces de monnaie étaient donc fabriquées à partir d’aluminium, un matériau moins solide et moins coûteux.

Un commentaire

  1. Marie Trévedy

    Je ne me sens pas le moins du monde une âme d’artiste face, par exemple, à l’œuvre magnifique d’un Van Gogh, c’est certain… Mais je pense, face à ce que vous m’excuserez de ne pas appeler une œuvre concernant les absurdités d’Arnaud Cohen, pouvoir l’être, artiste ! Eh oui… car s’il suffit, pour être reconnu comme artiste, d’exposer sur le mur d’un musée son tapis de bidet ou une bouteille de coca, alors je suis une artiste car, moi aussi, miracle, j’ai un vieux tapis de bain que je peux faire scotcher sur un mur de musée ! Et pour ce qui est de la bouteille, pour faire montre d’originalité, plutôt qu’une bouteille de coca, je vais aller jusqu’à oser une bouteille de champagne et, tiens, soyons fous, je vais demander à ce qu’elle soit posée juste devant la Joconde ! Ainsi, on ne verra plus la Joconde, mais seulement ma magnifique bouteille de champagne ! Génial, non ? Mais zut,, revenons à la réalité… il y a un petit bémol : je n’ai pas l’ombre du moindre début de commencement de copinage prêt à s’extasier devant la nullité de mon œuvre et, surtout, prêt à me faire ouvrir les portes du sérail afin de disséminer mes horribles soit-disant « œuvres artistiques » au milieu de véritables œuvres artistiques, par exemple comme au musée de Sens !! Voilà, c’est dit ! Merci de m’avoir permis de le faire !

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