[TEXTE] Light in places


Women’s International Terrorist Conspiracy from Hell

I’m an everlasting iconoclast

I came to destroy the past

My stargasm makes the blast

Shake the system, then surpass

Peaches – Light in places (2015)

 

Pour parler de la situation des femmes dans l’histoire de l’art et plus spécifiquement dans l’art actuel, je vous propose un point de vue situé, celui d’une historienne de l’art et d’une commissaire d’exposition indépendante féministe. Durant ma formation en histoire de l’art à l’université, le manque de références féminines ou extraoccidentales ne m’a pas frappé de manière immédiate. Je n’avais pas conscience des luttes passées et en cours. Il a fallu procéder à une déconstruction d’un système patriarcal qui anesthésie littéralement les consciences. La découverte de l’œuvre de Frida Kahlo, des écrits d’Édouard Glissant, puis ceux de Judith Butler, Lucy Lippard, Elvan Zabunyan, Homi K. Bhabha, Achille Mbembe, Donna Haraway ou Paul B. Preciado ont permis une déconstruction au long cours. Après avoir rédigé un mémoire sur l’œuvre protoféministe de Frida Kahlo, puis une thèse de doctorat sur les pratiques textiles contemporaines, j’ai compris que les problématiques féministes et décoloniales allaient prendre une place considérable dans ma réflexion autant dans l’écriture critique que dans la pratique de l’exposition.

Depuis, chaque semaine, je compte… inlassablement, je compte… L’annonce d’une exposition collective dans un musée, une majorité d’hommes, cela semble inévitable. Une exposition monographique de Christian Boltanski, de Pierre Soulages ou encore de Francis Bacon. Évidemment, vous me direz, il existe des expositions monographiques consacrées aux œuvres d’artistes femmes, elles présentent aussi leurs œuvres au sein d’expositions collectives. Pourtant le verre n’est pas à moitié vide, loin de là. Les chiffres sont là. Le constat est inlassablement le même : les femmes artistes peinent à briser le plafond de verre des 20%. Énoncé autrement : 80% de visibilité masculine. Ceci lors d’expositions dans les musées, les centres d’art et les galeries, mais aussi au sein des collections publiques. Le pourcentage est édifiant, assommant, terrifiant. Les chiffres sont stables depuis des décennies. Malgré les récentes apparences manifestant un féminisme friendly (ou fashion), aucun effort ne semble vouloir être fourni. Alors, depuis mes études en histoire de l’art, je développe une colère féministe. Elle est devenue le moteur d’un engagement total envers celles et ceux que les dominant.e.s nomment les « minorités ». Mon engagement en tant qu’historienne de l’art, en tant que critique d’art et en tant que commissaire d’exposition est nourri d’un positionnement activiste. Maura Reilly parle d’ailleurs d’activisme curatorial : « un terme que j’utilise pour désigner les personnes qui ont consacré leurs efforts presque exclusivement envers la culture visuelle dans et à partir des marges : c’est-à-dire d’artistes qui ne sont pas blancs, pas euroaméricains, aussi bien des femmes, féministes et identifié.e.s queer. » Ces commissaires s’engagent à « dépasser les hiérarchies, défier les assomptions, contrer l’effacement, promouvoir les marges par-delà le centre, la minorité par-delà la majorité, inspirer des débats intelligents, disséminer un nouveau savoir, et encourager des stratégies de résistance – tout ceci offre de l’espoir et de l’affirmation. »[1]

Quels sont les modes et les moyens d’action à l’intérieur de cet activisme curatorial envers lequel je m’engage ? Un premier outil, simple et efficace : la parité. Lors de la préparation d’expositions collectives, je m’attache à une parité stricte. Cet outil engage à une recherche plus grande et plus poussée. Parfois, poussée par la colère, je présente des expositions collectives exclusivement consacrées aux œuvres réalisées par des femmes artistes. Des expositions coup-de-poing sur la table pour manifester de manière évidente une absence systémique. Pour être honnête, j’ai toujours un peu honte de présenter ce type d’exposition… Nous en sommes encore là… C’est malheureusement désespérant. J’aimerais passer outre ces problématiques, dépasser la simple binarité de genre, la lutte est longue et lente. Les expositions de femmes artistes existeront tant que les inégalités ne seront pas résolues. Aux expositions collectives paritaires s’ajoutent les expositions monographiques. À ce jour, j’ai présenté des expositions de Sylvie Fanchon, Myriam Méchita, Coraline de Chiara, Giulia Andreani, et d’autres à venir avec Myriam Mihindou et Marlène Mocquet. Aux expositions s’ajoutent les textes, mais aussi ma participation active lors de jurys de diplômes dans les écoles d’art (où les étudiantes représentent plus ou moins 65% des candidates), ainsi que les comités d’acquisitions, les jurys de sélection pour les biennales et les salons. Il s’agit de veiller en permanence à la présentation, la conservation et la documentation des œuvres.

Le plafond de verre ne cédera pas sans une action collective et pérenne. Et tandis que je parle uniquement de la situation des femmes artistes, qu’en est-il des artistes racisé.e.s, invalides, pauvres, transgenres, intersexes, non binaires, malades, prosexes, queer ? Lorsque nous parlons spécifiquement des femmes, nous écartons l’ensemble des minorités qui subissent une même invisibilisation, un même silence. Mon féminisme est intersectionnel, c’est-à-dire qu’il prend en compte un ensemble de filtres (sexe, genre, race, classe, handicap, etc.) pour lutter contre des discriminations, qui, si nous ne les remettons pas en cause, deviennent des traditions, les habitus des tenant.e.s du patriarcat qui, depuis beaucoup trop longtemps, décident d’un paysage artistique straight et normatif. A contrario, les acteurs et les actrices féministes et décoloniales de la scène artistique travaillent à la création de nouveaux paysages où la pluralité des corps et des voix peuvent s’exprimer sans contrainte et sans compromis.

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[1] REILLY, Maura. Curatorial Activism. Towards an ethics of curating. London: Thames & Hudson, 2018, p.22.

LEA LUBLIN – ACTION : « DISSOLUTION DANS L’EAU, PONT MARIE, 17HEURES » (1978) – Voir / http://www.lealublin.com/dissolution-dans-leau

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