[TEXTE] ANNABEL GUEREDRAT – mamisargassa

Ensargasse-moi, rituel 3 de femme bruja, 2021 / Photographe Yann Mathieu Larcher.

“Approche toi près, tout près. Arrache tes vêtements. Plonge. Laisse-moi te rouler, te serrer, frotter ton corps de mes algues. Tu ne sais pas que c’est de moi que tu es née ? Tu ne sais pas que tu me portes en toi ? Sans moi, ta vie n’existerait pas.”

Maryse Condé – Traversée de la Mangrove (1989)

Amoncelée sur le sable, flottant dans la mer, par paquet, la sargasse se développe rapidement et massivement au large. Elle forme depuis plus de dix ans un continent toxique dans l’arc antillais. Sargassum natans ou Sargassum fluitans, elle trouve son origine au large du Brésil, dans l’eau de l’Amazone. Sa croissance envahissante est en grande partie dûe à la déforestation et par extension à la destruction de la mangrove. Celle-ci est un écosystème complexe, qui est à la fois une barrière et un filtre nécessaire à la régulation et à la stabilité des eaux, un rempart vivant aussi pour protéger les terres des montées des eaux ou de la salinisation des sols. “On ne traverse pas la mangrove. On s’empale sur les racines des palétuviers. On s’enterre et on étouffe dans la boue saumâtre. – C’est ça, c’est justement ça.”[1] La mangrove est le rein, le poumon et la mémoire, le corps amputé à des fins économiques et touristiques. Cette amputation engendre des conséquences écologiques dramatiques pour toute la zone. La sargasse en est un symptôme. Elle s’échoue et s’amasse sur le littoral martiniquais, entre autres. L’invasive stocke des poisons qu’elle relâche inexorablement. Elle se décompose et sèche. Au moment de sa métamorphose, l’algue relâche de l’hydrogène sulfuré, des gaz toxiques chargés de chlordécone et de métaux lourds. 

Ensargasse-moi, rituel 1 de femme bruja, 2021 / Photographe Yann Mathieu Larcher.

Artiste performeuse et sorcière, Annabel Guérédrat est consciente de l’histoire, des réalités politiques, économiques, sociales et écologiques de cet envahissement. “Je refuse le romantisme quand je sais que ma terre est colonisée, que ma terre est polluée, que ma terre est chlordéconnée, ensargassée, depuis longtemps, des décennies, saccagée depuis des siècles par l’Europe, l’Etat, le Capital.”[2] La prolifération de la sargasse n’est pas un phénomène naturel isolé, elle est une des nombreuses conséquences d’une longue histoire coloniale, capitaliste et machiste. Alors, plutôt que de lutter contre la sargasse, elle décide de l’embrasser et de l’étreindre. La nuisible devient l’amante, l’alliée transformatrice. Annabel Guérédrat fabrique un nouveau lexique, puisqu’elle tend, par exemple, à l’ensargassement : à une fusion entre son corps et les algues qu’elle enlace. Dans une perspective intersectionnelle mêlant des réflexions décoloniales, afrofuturistes, écoféministes et écosexuelles, l’artiste plonge son corps dans la sargasse, elle s’y enroule, elle la baise pour une affectation et une reconnaissance mutuelle. Une reconnaissance et une incorporation où les êtres humains et non humains peuvent muter et devenir homo sargassum, humano-sargassiens, ou sargasso-humains. Les ordres sont ici à redéfinir. 

Ensargasse-moi

Depuis 2017, Annabel Guérédrat construit un projet au long cours, Ensargasse-moi. Il se déploie sous la forme de performances pensées comme des rituels de contamination amoureuse : des enterrements dans la sargasse pouvant mener à une métamorphose des corps vivants, des enlacements toxiques, des enlisements dans et avec la sargasse fraîche. Le corps nu et pailleté, l’artiste se love dans les amas de sargasse échouée. “J’ai cherché instinctivement à m’ensevelir ; à faire des sargasses une deuxième peau, de sorcière, pour renaître autrement, différente, changée. Créer un rituel, un acte magique pour moi.”

Ensargasse-moi_, photo 2 performance de l’artiste Annabel Gueredrat, Fiap17 Martinique, avril 2017, Martinique, FWI, photographe, Jb Barret.

L’artiste articule magie politique et fiction émancipatrice. Après une performance de contact, elle réalise en 2022 un concert performatif, accompagné du guitariste Ralph Lavital et du batteur Daniel Dantin.[3] Annabel Guérédrat y incarne un être hybride, mi humain, mi algue : Mamisargassa 2.0. Elle y est l’actrice d’un conte afrofuturiste chanté et énoncé en anglais, en français, en créole martiniquais et en espagnol. “Nous sommes en 2083, sur une île déserte dans la mer des Caraïbes. Cette île était appelée Martinique, il y a longtemps. Mais, à cause d’années et de siècles de colonisation, de contamination, d’occupation et de tourisme, aucun humain, aucun animal, aucune plante, n’a survécu. Seules les sargasses, ces algues toxiques, sont restées et ont survécu. Même Mamman Dlo n’a pas survécu. Une nouvelle entité, sorte d’avatar, l’a remplacé. Qui a gardé l’apparence humaine d’une femme, génétiquement modifiée, qui reste là, sur la plage, jours et nuits, nuits et jours : Mami Sargassa. – Pour rester vivante, elle s’enterre elle-même dans de la sargasse fraîche, afin de coloniser à son tour cette algue. A travers cet acte de sorcellerie, de magie, elle renaît autrement, se réhumanise, jour après jour, et enfante de nouveaux êtres pour repeupler la Martinique. Des êtres hybrides, mi-humains, mi-sargassiens. Des êtres hybrides qui chantent et dansent, plutôt que parler et marcher.”

I ain’t no queen of the night

I’m a bruja, I’m a bruja!

En mêlant l’engagement physique, la conscience politique et la spéculation narrative, Ensargasse-moi prône le soin, l’affectation et la transmutation mutuelle. Annabel Guérédrat procède à une réappropriation de pouvoirs et de savoirs sorcières qui ont été étouffés et silenciés par les pouvoirs colonisateur et patriarcal. “Je les réhabilite. Pour me réparer, pour me soigner. Pour une régénération, une réincarnation de moi-même. Ce sont des soins que je m’octroie, à la rivière comme à la mer.” En ce sens, elle prend part aux pensées écoféministes se situant spécifiquement dans la zone caribéenne. “Je suis très inspirée et imprégnée des écrits d’Audre Lorde, entre autres dans Sister Outsider, lesquels nous exhortent, nous femmes noires et métisses, à honorer nos déesses Yoruba, nos guerrières Ogunna, nos Amazones qui sommeillent en nous, notre panthéon d’entités féminines afro-diasporiques venant du Bénin, du Nigéria et du Congo.”[4] Un écoféminisme situé qui envisage sur un même plan la situation des femmes et l’exploitation du vivant. Les corps vivants y sont pensés comme de la matière, une ressource dont les dominant.es retirent des profits en tous genres. Les corps sont historiquement colonisés, oppressés, violés, asservis, silenciés, invisibilisés et spoliés. “Je suis écoféministe caribéenne parce que je veux sortir d’une culture prédatrice, misogyne, transcendante et coloniale. Je suis écoféministe caribéenne parce que je combats, de par mon corps en actions performances et ritualistes. Je suis écoféministe caribéenne parce que je communie, je baise avec la nature.” L’écoféminisme caribéen incarné par l’artiste s’allie avec les pratiques écosexuelles.“ Je me connecte à toutes les formes de vie.” Elle caresse la sargasse, elle invagine les végétaux, elle épouse le vivant pour en expérimenter physiquement, physiologiquement et politiquement les interdépendances. 

Ensargasse-moi_, photo 1 performance de l’artiste Annabel Gueredrat, Fiap17 Martinique, avril 2017, Martinique, FWI, photographe, Jb Barret.

Peau à peau, Annabel Guérédrat étreint l’algue toxique. Consciente de la porosité de son enveloppe, elle accepte l’entremêlement, la contamination, pour devenir un écosystème créole : humain et végétal, terrien et marin. Elle parle alors de la création d’un “terreau commun”. En ce sens, l’artiste s’inscrit dans une pensée de l’écologie profonde (dark ecology) où le vivant se commence et ne se limite pas à l’épiderme humaine, il est envisagé dans toutes ces réalités (humaines et non humaines), ces besoins, ces complexités et ses interdépendances.[5] Ensargasse-moi, projet à entrées multiples, recherche les mutations et la fabrication d’une peau nouvelle, celle d’une entité affectée. “Des « moi peaux », animale, végétale, minérale, océanique, aquatique, terrienne, etc. C’est jouissif dans ce contact, ce toucher avec le vivant et se sentir vivante en dessous, se sentir respirer, battre son cœur à travers toutes ces espèces vivantes. En partage d’une intimité avec des déités. C’est transcendant. Comme une forme de dépassement.”

Ensargasse-moi, rituel 2 de femme bruja, 2021.
Photographe Yann Mathieu Larcher

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Notes _

1.  CONDE, Maryse. Traversée de la Mangrove. Paris : Folio, (1989) 2018, p.192.
2.  Sauf mention contraire, les citations de l’artiste sont extraites du texte intitulé “Sorcières”, publié dans Feu ! – Abécédaire des féminismes présents. Montreuil : Libertalia, 2021, p.581-586.
3.  Mamisargassa 2.0 – Concert performatif, Palais de Tokyo (Paris), 15 janvier 2022.
4.  NOISETTE, Philippe. Entretien avec Annabel Guérédrat. Sceneweb.fr. Mis en ligne le 15 février 2022.
5.  NAESS, Arne. L’Écologie profonde. Paris : PUF, (1973) 2021.


ANNABEL GUEREDRAT / http://artincidence.fr/

Un commentaire

  1. daniele gibrat

    Bonjour,

    Je viens de recevoir votre dernier texte, et vous remercie de m’avoir fait découvrir Annabel Guérédrat (comme d’autres artistes lors de l’exposition « rêver l’obscur »). Ces fameuses sargasses m’ont fait penser à mon amie Louisa Marajo… Si vous ne connaissez pas son « travail », voici un lien vers son site: https://louisamarajo.com

    Bien à vous, Danièle Gibrat

    Ps: Faisant d’une pierre deux coups, comme on dit, j’en « profite » pour vous inviter à l’atelier et vous joint un petit dossier qui vous donnera une idée de qui je suis.

    Danièle Gibrat 37bis rue de Montreuil 75011 Paris 06 75 01 94 21 http://www.danielegibrat.com

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