LES VISAGES DE L’ART CONTEMPORAIN INDIEN


La saison culturelle indienne en France a permis l’éclosion de plusieurs manifestations culturelles de grandes qualités où la création contemporaine indienne est largement mise à l’honneur. Une scène artistique partiellement (ou superficiellement) connue du grand public, qui nécessitait une plus grande attention. Nous avons souhaité nous concentrer sur certains de ces évènements.

Tout d’abord, l’exposition Paris Delhi Bombay au Centre Georges Pompidou (commissariat : Fabrice Bousteau et Sophie Duplaix), qui propose un dialogue inédit entre la création française (Stéphane Callais, Jean-Michel Othoniel, Pierre & Gilles ou encore Orlan et Fabrice Hyber) et la création indienne (Suboth Gupta, Tajal Shah, Sheela Gowda, Sudarshan Shetty mais aussi Sonia Khurana et Nalini Malani). Un croisement culturel malicieusement résumé par Orlan qui avec Draps-peaux Hybridés (2011) a fusionné les drapeaux indien et français au moyen de sequins scintillants renvoyant à des pratiques populaires indiennes.

La scénographie croise les œuvres, les problématiques et les horizons de chacun. Le visiteur est d’abord accueillis par la sculpture emblématique de Ravinder Reddy représentant une tête de femme indienne autour de laquelle il est invité à tourner et à emprunter différentes directions. Chaque direction mène à un thème spécifique : le genre, l’identité, le politique, l’artisanat, la religion, le quotidien etc. Les passerelles entre les œuvres éclairent le spectateur sur une scène artistique riche et bouillonnante. La diversité des formes, des medium et des matériaux nous plongent au cœur d’un art protéiforme, innovant et audacieux. Paris Delhi Bombay est une proposition à picorer et à déguster.

Cependant, quelques œuvres se démarquent, notamment les œuvres interrogeant la condition des femmes et le genre, par le biais de techniques vernaculaires hindoues et d’emprunts culturels significatifs. Barti Kher propose ainsi une réinterprétation de la galerie des glaces en disposant des miroirs anciens français, qu’elle a d’abord assénés de coups de marteau, puis recouverts de bindis noirs. Le bindi est le troisième œil porté sur le front des hindous, plus spécifiquement par les femmes mariées. Barti Kher pose la question de la représentation des femmes, déformée et altérée par un discours patriarcal. Une réflexion qui se poursuit à la Galerie Perrotin où est présentée une sculpture intitulée Saturate (2011). Il s’agit d’une chaise totalement recouverte de saris colorés, traduisant ainsi l’étouffement, le manque de liberté, l’enfermement.

Kader Attia présente son dernier film, intitulé Collage (2011). Il s’agit d’un triptyque où sur les écrans se jouent les vies de trois transsexuels, à Paris, à Alger et à Bombay. Trois pays, trois contextes et trois situations personnelles différentes. Entre discours politiques, expériences personnelles, explications culturelles, danses, silences et incompréhensions, Kader Attia dresse les portraits de trois vies dont les blessures, les richesses et les sourires nous bouleversent. « Mon film montrera surtout comment d’une culture à l’autre, les points communs existent mais ne se ressemblent pas » (K. Attia)

L’œuvre de Sunil Gawde nous saisit par son esthétisme, sa poésie et sa violence. Virtually Untouchable – III (2007) est composée d’une chaise blanche sur laquelle gît une guirlande de fleurs rouges. Au mur sont suspendues deux autres guirlandes. Utilisée lors des fêtes et cérémonies hindoues, ces guirlandes sont offertes en signe de respect et de bienvenue. Elles recèlent donc un caractère chaleureux et généreux. Pourtant, si l’on s’approche de plus près nous nous rendons compte que les guirlandes de Gawde sont réalisées à partir de lames de rasoir peintes en rouge. Les guirlandes sont rendues coupantes et dangereuses, elles sont inutilisables. Elles renvoient à un évènement précis de l’histoire indienne : l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rajiv Gandhi en 1991. Ce dernier fut la victime d’une terroriste qui avait dissimulé des explosifs dans la guirlande qu’elle portait autour de son cou. L’œuvre joue sur les apparences trompeuses.

Silence (Blood Wedding)-1997 d’Anita Dube est une œuvre somptueuse présentant treize éléments rouges dans différentes vitrines suspendues. Il s’agit d’os délicatement recouverts de velours rouge et agrémentés de perles, de dentelles et de fil. Leur présentation développe leur caractère précieux et fragile, tels des bijoux organiques, Anita Daube donne une nouvelle vie à ces artefacts humains. Des ossements qu’elle a elle-même trouvé, recueillis et travaillés. Silence n’est pas sans nous rappeler l’univers de Frida Kahlo qui affectionnait l’anatomie, les scènes sanglantes et la chair ouverte.

Une grande partie des œuvres de l’exposition nous bouscule, elles déplacent et transgressent les limites afin de véhiculer un discours toujours critique et politique. La place réservée aux femmes, au genre et aux pratiques vernaculaires (appropriées et réinterprétées par les artistes) est ce qui nous a particulièrement intéressés dans cette exposition aux multiples facettes.

Rina Banerjee

 Non loin du Centre Pompidou sont présentées une installation et plusieurs dessins de Rina Banerjee sont présentés à la Galerie Natalie Obadia. Une artiste que le Musée Guimet a choisi de mettre en lumière en disséminant son œuvre parmi les œuvres d’une riche collection d’arts asiatiques. Rina Banerjee produit une œuvre hybride à l’image de son expérience en tant qu’artiste inscrite dans la diaspora indienne puisqu’elle vit et travaille à New York. Elle explore son indianité tout en y ajoutant un répertoire occidental afin de réfléchir aux méandres, positives comme négatives, de la mondialisation. L’artiste au moyen des formes créées et des matériaux utilisés nous amène à une prise de conscience des enjeux économiques mondiaux qui creusent les écarts entre les pays du Nord et les pays du Sud. Elle s’appuie également sur l’histoire coloniale indienne et son écho actuel avec l’exploitation à la fois humaine et matérielle des pays du Sud. Les titres de ses œuvres sont d’ailleurs évocateurs, ils semblent extraits de contes teintés d’un réalisme cinglant :

–                           Le monde comme fruit consumé : Quand les empires se disputèrent populations et plantations, enfouis dans l’ancienne devise coloniale d’un melon noir comme l’encre –fleur épicée – jailli un gavial qui se jeta sur le monde pour l’avaler comme un fruit pas encore tout à fait consumé.

–                           Fleur Hivernale. « Matières premières issues de la mer et d’immondices, voire de souris exotiques, dévorée par un monde affamé de commerce, qui en a fait des fleurs ; camouflé, à déguster accompagné d’un riz blanc. »

Dans la grande salle au rez-de-chaussée du musée trône majestueusement Take, take me, take me … to the Palace of Love (2003) une réplique du Taj Mahal réalisée à partir de plastique rose. Le contraste entre l’œuvre et les statues antiques est saisissant. Dans la bibliothèque du musée est disposé un fauteuil dont le siège se métamorphose en tête de Ganesh, le dieu éléphant [Upon civilizing home an absurd and foreign fruit grew ripened, made food for the others, grew snout, tail and appendage like no other, 2010]. Que ce soit pour ses installations ou ses dessins, elle déploie un répertoire iconographique dont les emprunts à la culture indienne sont fascinants : divinités, animaux sacrés, objets de culte ou artisanal détournés etc. Elle associe aussi bien des objets anciens, authentiques et rares avec des objets trouvés, sans valeur et kitsch. Rina Banerjee réinvente et réinterprète les codes culturels pour produire une œuvre interculturelle à la fois poétique et engagée sur le plan politique.

Anish Kapoor  

 Comment passer à côté de l’œuvre d’Anish Kapoor qui a accepté de défier la démesure du Grand Palais et d’y installer son Léviathan. La technique est mise à l’épreuve de l’espace au plus grand émerveillement des spectateurs. A l’intérieur, nos sens sont troublés, l’audition, la respiration, la température, la perception. Les premières minutes sont troublantes, déstabilisantes, puis vient le moment de la contemplation. Dans ce ventre gigantesque en plastique d’un rouge sanguin, organique, nous ne pouvons pas ne pas penser au ventre de la baleine mais aussi au ventre de notre propre mère.

D’un point de vue purement physique, il y a quelque chose de vaste.  Le rouge s’étend dans deux directions. Il va vers le noir et l’obscurité, c’est-à-dire l’intériorité, la mort, une descente vers les limbes, vers l’inconnu. Je crois que c’est la couleur qui implique le plus d’émotions. C’est « la » protocouleur. […] La seconde, c’est que le rouge tire vers le jaune, où il devient lumière. J’ai le sentiment que le rouge renferme de nombreux aspects mythologiques. [Entretien avec M. Francis, 2000].

Dans cette bulle s’équilibre notre impression de malaise et de rassurance. Si la lumière extérieure est éclatante, alors l’intérieur est chaleureux, confortable, si au contraire le ciel est gris, alors le ventre s’assombrit et fait alors écho à une caverne insondable. En dehors de l’œuvre, le Léviathan s’impose et s’adapte aux formes du Grand Palais. Il prend ses aises et se dissémine de manière harmonieuse. L’espace est bousculé, remodelé et réinventé. Ce rapport à l’espace et à l’architecture est aussi visible à la Galerie Kamel Mennour qui présente une exposition monographique de l’artiste indien. Almost Nothing, « presque rien », est une série d’interventions in situ, le mur blanc est creusé, un carré ou une fente rouge sang sont peints sur le mur etc. Anish Kapoor instaure un trouble entre présence et absence par le biais d’œuvres minimales et épurées. Avec une gestuelle économe, il fait vibrer le lieu. Encore une fois, il s’amuse avec l’espace, les matériaux et nos propres sens.

La saison culturelle indienne à Paris a favorisé des expositions de qualité qui nous ont permis de découvrir ou d’approfondir des pratiques qui n’avaient jusqu’ici été présentée de manière quasi confidentielle. L’art contemporain indien a ses superstars et est largement implanté sur le marché de l’art depuis quelques années, pourtant ces différentes propositions ont contribué à la formulation de nouvelles perceptions et de nouvelles expérimentations auprès d’une scène artistique qui n’a décidément pas fini de nous étonner.

Un commentaire

  1. boudebbah

    Merci Chère Julie, article très intéressant surtout pour la guirlande rasoir qui m’a beaucoup impressionnée, évidemment, elle était destiné à Gandhi!! tu as oublié juste Gilles Barbier dans les artistes français!!! 😉
    Catherine Boudebbah

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