MICHEL BLAZY /// Mousses Célestes


Après l’exposition de Céleste Boursier-Mougenot, le Collège des Bernardins poursuit ses invitations à la création contemporaine et présente actuellement une installation de Michel Blazy (né en 1966, à Monaco). Entre apprenti cuisinier, scientifique et sorcier, le sculpteur expérimente, associe, développe et observe la matière vivante, changeante, mouvante. Ses ingrédients ? Tout ce qui lui tombe sous la main, des objets et matériaux liés la maison (alimentaires, naturels ou chimiques). De la cuisine à la cave, en passant par la salle de bain et le jardin, notre environnement familier est passé au crible de l’artiste. Michel Blazy est connu du public pour ses installations formées de peaux de fruits emboîtées, pourrissantes et mutantes. Nous avons récemment vu son utilisation expansive des lasagnes lors d’une exposition personnelle (Débordement Domestique) à la galerie art : concept en mars 2012.[1] Il s’intéresse particulièrement à la composition et la décomposition des matériaux qu’il met en scène. Dans l’enceinte de l’ancienne sacristie, il active Bouquet Final, un mur moussant, mousseux, de mousse, une installation exaltante pour les sens et l’esprit.

Vue d’exposition // Exhibition view
La vie des choses, Musée d’art moderne de la ville de Paris, 1997

J’ai un fils qui fait des potions magiques et je fais la même chose : je mélange, je regarde et je cherche à provoquer mon propre étonnement. Ce n’est pas pour moi une régression mais plutôt une façon de se mettre en relation avec ce qui nous dépasse en observant l’objet, la micro-faune qui va se l’accaparer. Je deviens un observateur, je ne m’impose pas aux choses, mais je els regarde agir sur la base de l’intuition et je me sers ainsi des énergies existantes.[2]

Vue d’exposition // Exhibition view
Post Patman, Palais de Tokyo, Paris, 02.01.07 – 05.06.07

Lorsqu’on pénètre dans l’espace, le silence règne et l’odeur du savon est présente, forte, déroutante. Au bout de quelques minutes, nous n’y faisons plus attention, nous sommes rapidement happés, surpris et joyeusement envahis par l’installation devant laquelle il nous prendre le temps de contempler la mousse en mouvement. Michel Blazy a en effet monté un échafaudage devant le mur du fond de l’ancienne sacristie. Des barres métalliques brutes, enchevêtrées, parmi lesquelles il a disposé des jardinières en plastique. Les bacs sont remplis de savon et d’eau, deux matériaux que des petits tuyaux vont faire interagir. En effet, dans les tuyaux (semblables à ceux que nous pouvons voir dans les hôpitaux pour les transfusions) circule de l’air, qui, au contact de l’eau et du savon, forme des milliers de bulles. Ainsi des amas mousseux voient le jour, ils se développent lentement, du matin jusqu’au soir, jusqu’à recouvrir l’échafaudage et finalement tomber sur le sol. Comme l’envers du décor d’un spectacle, d’une pièce de théâtre, l’échafaudage va soutenir et organiser le paysage mousseux qui va, au fil des heures, se dessiner devant nos yeux. L’œuvre joue sur la fragilité de la matière, son éphémérité et son caractère expansif.

Vue d’exposition // Exhibition view
Bouquet Final
Collège des Bernardins
10.05 – 15.07
Photo: Pauline Rymarski

Grâce à la mise en place d’un dispositif minutieux, basique et minimal, Michel Blazy parvient à sublimer non seulement l’espace, mais aussi un matériau aussi trivial que la mousse de savon. Le mur revêt une dimension magique, poétique, sensuelle et vaporeuse. Son intention est de faire « basculer un produit non extraordinaire vers quelque chose d’extraordinaire, et même d’inquiétant ».[3] Le savon est un produit que nous utilisons chaque jour, pour laver notre corps, l’entretenir, le conserver. Nous le touchons et entretenons une relation constante avec lui. Parce qu’il fait partie intégrante de notre espace domestique, intime et corporel, nous n’y portons pas d’attention spécifique. Michel Blazy a choisi de sublimer le savon, ses propriétés et ses possibilités dans la durée et l’espace. Ainsi il peut prendre l’apparence du coton, de l’écume, du marbre, du plastique. Les amas se torsadent, s’enroulent, ils sont marqués par le contact avec le métal qui leur donne différentes formes. Les blocs mousseux répondent discrètement aux colonnes cannelées qui leur font face. Ils sont en constant renouvellement jusqu’à leur chute et leur disparition temporaire.

Le mur éphémère, aux formes généreuses et vaporeuses, est associé à l’architecture cistercienne du Collège des Bernardins. L’austérité dialogue avec le trivial transcendé, avec un matériau traduisant la légèreté et l’évanescence. La matière est croissante, elle évolue et augmente au fil des heures, en ce sens elle contient un caractère angoissant, inquiétant. Le matin, le mur est totalement nu, il lui faut une journée pour s’habiller d’un voile vaporeux. Un vêtement qui s’étoffe progressivement et qui ensuite va tomber et disparaître pendant la nuit, pour se reconstruire le lendemain. La mousse déborde, s’amplifie, se propage, se soulève, tombe et s’évanouit silencieusement. Bouquet Final pose la question du temps, de la vie, de la mort. L’artiste nous offre un bouquet périssable, éphémère, fragile à l’image de la vie humaine.

De l’autre côté du bâtiment est installée une œuvre murale de Tania Mouraud, Deuxlarmesontsuspenduesàmesyeux. Depuis les années 1970, l’artiste joue avec les mots, leurs formes, leurs graphies et leurs significations. Elle les remodèle et force le regardeur à prendre le temps d’observer, de lire et de comprendre. Au départ, nous pensons à une ligne de ponctuation, puis avec un temps de concentration nous voyons apparaître les mots, le vers. Il s’agit d’une phrase en contreforme du poète chinois, Wang Dei : « Deux larmes sont suspendues à mes yeux ». Elle dit : « Les formes textuelles changent suivant les positions du corps du regardeur dans l’espace et pointent vers une nouvelle manière de vivre parmi les mots, au-delà des images et de l’obsénité de l’univers marchand ».[4] Un vers traduisant une émotion, un sentiment, de peine comme de joie, que l’architecture vient souligner et amplifier.

Julie Crenn

Vue d’exposition // Exhibition view
Falling Garden, Kunstraum Dornbirn, Autriche, 04.19.07 – 06.03.07 (curator : Bärbel Vischer)

—————————————————————————————————————————————-

Exposition Michel Blazy – Bouquet Final, du 10 mai au 15 juillet 2012, au Collège des Bernardins, Paris.

Plus d’informations sur l’exposition : http://reduction-isf.collegedesbernardins.fr/les-actions-de-la-fondation/bouquet-final/.

Plus d’informations sur l’artiste – Galerie art : concept : http://www.galerieartconcept.com/2012/?page_id=164

Texte en collaboration avec la revue INFERNO / http://inferno-magazine.com/2012/06/09/michel-blazy-mousses-celestes/.


[1] Michel Blazy, Débordement Domestique, à la Galerie Art : Concept, du 17 mars au 5 mai 2012, Paris. Voir : http://www.galerieartconcept.com/2012/?page_id=2174.

[2] DA COSTA, Valérie ; BERLAND, Alain. « Entretien avec Michel Blazy » in Questions d’Artistes, n°3, janvier-juillet 2012, p.42.

[4] BERLAND, Alain. « Entretien avec Tania Mouraud » in Questions d’Artistes, n°3, janvier-juillet 2012, p.45.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :