JOACHIM BIEHLER /// A Corps Perdus


« Mesdames et Messieurs, n’aillez peur ; entrez. Fermez les yeux, respirez cette curieuse odeur et laissez vous surprendre par cette étrange histoire… »

« Oh mummy ! We walk on it !!  » crièrent les canetons. Mais déjà, il était trop tard : plus personne. Les anciens, ceux à cornes, ne répondaient plus depuis longtemps, figés par la matière.

Mais qu’étais ce donc ?! De la m…?!

Mais non, du chocolat !!!!

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La galerie Toutouchic à Metz présente actuellement une exposition-installation de Joachim Biehler (né en 1981, à Strasbourg). L’artiste-performer axe sa pratique autour du corps, dont il explore chacune des facettes. Via la photographie, la sculpture, la performance et l’installation, il nous donne à réfléchir sur nos différents modes de représentation, les dérives liées à la société de consommation et sur notre relation aux objets. Il puise ses références non seulement dans l’histoire de l’art, mais aussi dans les contes populaires et l’esthétique queer. L’exposition est composée de deux œuvres, l’une murale, Trophées, l’autre est disposée au sol, Oh Mummy ! Deux pièces où dialoguent du chocolat fondu et des animaux empaillés. L’artiste choisit d’associer deux éléments originellement organiques et vivants, aujourd’hui réduits au statut de matériau et d’objet. La matière alimentaire, commune et triviale, vient recouvrir ou engluer des corps inanimés. À première vue, le regardeur ne pense pas immédiatement au chocolat, mais plutôt à de la matière fécale. Rapidement l’odeur enivrante, puis écœurante du chocolat nous attire vers l’installation.

Oh Mummy - 2012. Joachim Biehler

L’installation murale intitulée Trophées est formée de cinq têtes de chevreuils totalement recouvertes de chocolat. Un chocolat, noir et épais, qu’il a ensuite enduit de vernis alimentaire. L’impression est proche de celle du bronze. Il s’agit là de surprenants trophées de chasse. Joachim Biehler reprend un motif récurrent actuellement dans l’art contemporain, l’animal empaillé et notamment le chevreuil, la biche ou le cerf, mais n’exploite pas uniquement l’esthétique propre à ses formes et sa symbolique. Bien au contraire, il est masqué par la matière qui semble fondre sur lui. Ce type de trophée est présent dans les salons bourgeois, en lien avec une tradition liée à la chasse et à la famille. D’ailleurs l’artiste crée un portrait ironique d’une famille qu’il a lui-même composé. Une famille engluée dans le chocolat, un met autrefois réservé aux classes les plus riches et qui aujourd’hui, fait partie du quotidien de chacun. Il est un produit de consommation courante, banalisée. Dans l’imaginaire collectif, le chocolat renvoie à une sensation de plaisir, à une gourmandise. Ici, il est associé à des animaux morts, mignons, mais morts.

Ce qui m’intéresse dans l’utilisation des animaux naturalisés, c’est de passer du vivant à l’objet. On passe de l’animal presque mignon comme avec le caneton, à un “animal / objet ” transformé en simple décoration. Ces corps restent toujours, malgré tout, des corps présents.

Trophées - 2012. Joachim Biehler

Les têtes de chevreuils fixées sur un support en bois, sont des corps fragmentés, comme suspendus dans le temps et barbouillés d’une matière sucrée. À l’image des canetons peinant à avancer dans une flaque de chocolat directement déversée au sol. Oh Mummy fonctionne sur la base d’un dispositif ambivalent : nous somme attirés par les petits animaux, et cependant dégoûtés par cette confrontation morbide, mais aussi par l’amas de chocolat et son odeur entêtante. L’artiste qui a pensé l’œuvre spécifiquement pour la galerie, a souhaité activer « une fable,  » douce amère  » qui nous parle de la société de consommation ». Alors, le chocolat est associé à notre société de consommation outrancière, annihilante, aveugle et dévorante. Le chocolat est autant une source de plaisir qu’une forme d’anéantissement de soi. En effet, s’il est consommé sans modération il devient nocif et malsain. L’artiste précise qu’il est connu pour son fort pouvoir addictif, proche de la cocaïne si consommé à outrance. Le chocolat déversé renvoie à notre boulimie de besoins superficiels créés par des stratégies de communications invasives et agressives. Des stratégies que l’artiste retourne et déconstruit en utilisant des codes alternatifs, liés à l’enfance, à son innocence et son authenticité.

L’exposition repose sur un système de paradoxes. Par le biais du chocolat, Joachim Biehler capte une partie de nos sens : la vue, l’odorat, le goût. Il tiraille nos émotions en utilisant des poussins, animal qui nous renvoie à l’enfance et à un sentiment d’affection immédiat. Des canetons dont les corps minuscules s’enfoncent dans la matière visqueuse, qui nous apparaissent comme une métaphore de noter société actuelle, où l’homme, souvent inconscient du pouvoir des images, se laisse entraîner et s’enfonce à son tour dans un marasme d’addictions en tout genre. Une société de consommation broyant les esprits et les véritables désirs. Joachim Biehler appelle à une prise de conscience de cette pression quotidienne et répétée. Avec humour, poésie et ironie, il prône un retour aux sentiments et besoins authentiques.

Julie Crenn

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Exposition Joachim Biehler – Oh mummy ! We walk on it !, du 11 janvier au 11 février 2012, àla Galerie Toutouchic, Metz.

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.letoutouchic.com/

Plus d’informations sur l’artiste : http://www.flabagasted.com/joachim-biehler/

Texte en collaboration avec la revue Inferno : http://ilinferno.com/2012/01/21/joachim-biehler-a-corps-perdus/

Oh Mummy - 2012. Joachim Biehler

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