
FABRIKI
Léon Chotard, Corentin Delahaie Antibe, Hugo Denise, Emma Maignan, Benoît Roussel, Gurvan Siband
Galerie du Théâtre de l’Hôtel de Ville, Le Havre
17 juin – 22 août 2026
Commissariat _ Julie Crenn
Au XIXème siècle, Louis Lazare Zamenhof (ophtalmologue et linguiste polonais), dit Doktoro Esperanto, met au point une langue construite qui puisse être une langue commune et internationale : l’esperanto. Celle-ci est imaginée à partir de différentes langues indo-européennes. Le titre de l’exposition, FABRIKI, est un mot en espéranto qui signifie fabriquer, agencer, construire, œuvrer, modeler, réaliser, développer ou encore travailler. Entre les deux campus du Havre et de Rouen de l’ESADHAR, Léon Chotard, Corentin Delahaie Antibe, Hugo Denise, Emma Maignan, Benoît Roussel et Gurvan Siband ont non seulement reçu une formation artistique pendant cinq années, ielles ont aussi choisi de poursuivre ce moment d’études en réalisant une sixième année. C’est ce que permet le dispositif de La Fabrique, de bénéficier des espaces, des outils et des équipes (pédagogiques et techniques) des deux sites pour réaliser une résidence de recherche, d’expérimentation et de production. Les six artistes sont ici réuni.es au sein de la galerie du théâtre de l’Hôtel de Ville du Havre pour partager avec nous des extraits de leurs pratiques respectives.
Par la peinture, la sculpture et le texte, Emma Maignan déploie un ensemble d’œuvres motivées par l’autofiction, l’enfance, le jeu et la résistance. Corentin Delahaie Antibe poursuit une réflexion décoloniale en présentant une œuvre inédite pensée à partir d’un artefact de l’histoire coloniale française. Hugo Denise présente un ensemble de gravures sur bois réalisées à partir d’une photographie d’une scène banale. Benoît Roussel présente une sélection d’œuvres (sérigraphies et aquarelles sur papier) où le sujet du paysage est troublé de manière optique et chromatique. Gurvan Siband pense l’errance, les lignes, les volumes et la géométrie des espaces urbains à travers une série de gravures en noir et blanc. Léon Chotard fouille l’histoire de la peinture afin de brouiller les époques. En entremêlant des indices de l’art de La Renaissance et d’autres extraits du XXIème siècle, il propose un simulacre mythologique dont l’interprétation est totalement libre. Ainsi, FABRIKI est constituée de différentes techniques et de différents sujets. De la peinture à la sculpture en passant par la sérigraphie, la gravure ou encore le pastel, les six artistes nous invitent à penser la mémoire, le jeu, l’histoire (intime et collective), les paysages, le réel, le virtuel, les corps et les matériaux. Leurs œuvres hétéroclites, mises ici en dialogue, forment une langue nouvelle : le langage plastique d’une génération d’artistes en devenir.
ARTISTES INVITE.ES _
Léon Chotard _
Lorsque l’on décide de consacrer sa pratique artistique à la peinture, le poids de son histoire peut être lourd, voire bloquant. Comment s’y inscrire en proposant un langage actuel ? Léon Chotard (né en 1998, vit et travaille à Rouen) renverse la pesanteur de cet héritage pour en faire un terrain de jeu et d’expérimentations picturales. Tout commence avec le choix d’une forme dont le symbole intéresse l’artiste : un œuf, une poire, une goutte, une voiture, un arbre, un nuage, une tente, etc. Il pioche dans un répertoire de formes-objets qui appartient au quotidien et à un imaginaire commun. Ce premier choix formel est appliqué à la fabrication d’un châssis en bois augmenté d’une toile de lin tendue. Léon Chotard travaille ensuite sur écran pour construire une scène à l’aide de logiciels de modélisation 3D. Les corps fictifs s’adaptent, voire se contorsionnent, à la forme de la toile. L’ensemble repose sur des références détournées, contournées, renversées à la peinture de la Renaissance ou du XIXème siècle. L’artiste crée de nouvelles allégories, des simulacres de scènes religieuses et/ou mythologiques. Il s’appuie ainsi sur un imaginaire collectif occidental pour proposer de nouvelles images où la familiarité et l’étrangeté sont mises en dialogue. Ce que nous voyons n’est pas réaliste. Si des références peuvent être pressenties, elles ne sont pas clairement lisibles et explicitées. A cela, Léon Chotard préfère laisser cours à une forme de narration spéculative où chacun.e peut se projeter selon sa propre expérience de l’œuvre. L’académisme assumé de sa peinture, est teinté d’une pensée de l’absurde (les titres des œuvres attestent de cela), du détournement, du non-sens et d’un sens de l’humour cultivé avec soin. (Julie Crenn)

Corentin Delahaie Antibe _
Corentin Delahaie Antibe (né en 2000, vit et travaille au Havre) est un artiste en colère. Il fait de sa colère un outil critique et politique pour tenter de réparer à la fois une histoire personnelle et une histoire collective. Pour cela il travaille à partir de ses origines : française et antillaise. Il entremêle ainsi son expérience intime, les récits fragmentés de son histoire familiale, l’histoire coloniale occidentale, les cultures africaines-caribéennes, les pensées décoloniales, les langues, l’exil et la créolisation. Tous ces ingrédients donnent lieu à une pratique artistique curative qui lui permet d’envisager toutes les facettes de son corps. Il crée deux personnages : Docteur Silver Fish et Mofwazé. L’artiste explique : “Silver Fish est un personnage fictif, une figure médiatrice que j’ai créée pour interroger, manipuler et réconcilier deux héritages culturels qui me traversent : celui des mondes afro-caribéens nourris de spiritualités de résistance et de mémoire et celui de l’Occident, dans lequel j’ai été élevé, structuré et parfois fragmenté.” En créole antillais, mofwazé est “le métamorphosé” ou “le métamorphe”. Mofwazé est un être légendaire capable de muter lorsque la nuit vient. Il peut, selon ses besoins et ses intentions, devenir un chat, un chien, une poule, un cabri, un bœuf, un raton-laveur ou même prendre l’apparence d’un autre être humain. Au sein d’œuvres performatives, littéraires, sculpturales et graphiques, Corentin Delahaie Antibe incarne tour à tour les deux personnages pour guérir, transmettre, analyser, résister, dénoncer, désilencier, démailler une histoire aussi dense que violente et complexe. (Julie Crenn)
Hugo Denise _
Entre l’arpentage et une pratique liée à l’archéologie, Hugo Denise (né en 1998, vit et travaille à Rouen) est attentif aux matériaux qui l’entourent ou bien qu’il rencontre au quotidien. Le matériau choisi devient le lieu de mémoires entremêlées : intime et collective. Il peint ainsi des scènes de vies familiales prélevées de films amateurs sur des toiles de lin. Les extraits vidéo sont peints à la surface d’une matière qui porte sa propre histoire. Hugo Denise a en effet choisi le lin issu de la production du Tissage du Ronchay, une manufacture familiale fondée en 1845 à Luneray, dans le pays de Caux, dont il est lui-même originaire. L’histoire de la manufacture est parsemée de crises, de pertes et de renaissances. De la même manière, il ponce des cimaises trouvées à l’ESADHaR de Rouen. L’abrasion réitérée prélève autant qu’elle révèle. Le ponçage laisse apparaître les multiples couches de peinture posées au fil des années antérieures. Le geste conscient et personnel engage ainsi la visibilisation d’expérimentations passées. Qu’il s’agisse d’empiler des tabourets, de trouer à la perceuse des planches de bois, de peindre les détails de photographies glanées, la répétition et la temporalité que ces choix techniques engendrent favorisent une réflexion sensible portée vers la disparition, la régénération, l’oubli, le souvenir. Alors, le matériau primordial d’Hugo Denise est le temps : celui du matériau, celui de la création. Le temps qu’il accorde au soin de la matière et des récits qu’elle transporte. (Julie Crenn)
Emma Maignan _
Emma Maignan (née en 2001, vit et travaille à Rouen) met en espace une pratique artistique pluridisciplinaire qui porte la question du récit en son centre. Pour cela, elle dessine, elle peint, elle réalise des sculptures et des installations, et elle écrit. Si son travail d’écriture nourrit la création d’œuvres plastiques, ces dernières sont aussi pensées à partir d’une imagerie aux sources multiples : les réseaux sociaux, le cinéma, des photographies personnelles. Emma Maignan glane des indices, des motifs, des objets, des citations, des paroles volées, des situations pour se jouer du sens et du non-sens, pour tenter de comprendre le monde dans lequel elle s’inscrit. “À partir d’expériences personnelles, je dresse des récits puisés aux racines de l’amertume et de la beauté du monde face à une réalité qui me paraît absurde.” Dans un refus de fixité, l’artiste agence et réagence à volonté ses œuvres au sein d’espaces qu’elle envisage chaque fois comme une nouvelle page à composer. Un refus de fixité incorporé dans sa manière de créer, puisqu’elle passe d’une technique à une autre pour tenter de déchiffrer sa propre existence et plus largement la société. Emma Maignan pose des formes et les images issues du quotidien et d’un imaginaire commun : une table, un rideau, une étoile, un chien, des fleurs, une fléchette ou encore une poêle à frire. Ce commun est perturbé par d’autres éléments associés : du texte, des objets plus inédits, des monstres, des flammes, des dinosaures, des larmes ou encore des crânes humains. Les œuvres manifestent une violence sourde (la mort, les armes, le seum), un sentiment de solitude (celle de la chambre d’un enfant/adolescent), de nostalgie envers des moments vécus comme fictifs, la nécessité de traduire les questionnements liés à un présent trouble. Elles manifestent aussi un sens de l’humour acide, un besoin d’incohérence et une forme de langage cryptopoétique. Tous ces ingrédients, ces paradoxes, intimes et collectifs, réels et surréalistes, participent d’une œuvre consciente d’un chaos partagé. (Julie Crenn)
Benoît Roussel _
Benoît Roussel (né en 2000, vit et travaille à Rouen) place la couleur, le motif et l’espace au cœur de sa réflexion plastique. Il réunit ces éléments de réflexion au sein d’œuvres où les paysages sont travaillés. L’artiste les envisage non seulement comme un moyen d’exploration de la couleur, du spectre lumineux, mais aussi comme un espace de projection à la fois intime et collectif. Depuis 2021, à l’aquarelle, à la gouache, aux crayons de couleur, aux feutres, à l’image numérique ou au marqueur, il représente des paysages à partir de photographies qu’il réalise lui-même. Nourri de théories de la couleur, de savoirs graphiques, de philosophie et d’une histoire moderne de l’art, Benoît Roussel s’inscrit à contre-courant de l’art actuel en posant des préoccupations picturales qu’il qualifie de fondamentales. Il s’attache à observer et à dessiner/peindre les couleurs, les motifs, les contrastes, les mouvements, les rythmes (la musicalité), les lumières, les transparences, les opacités, les aplats et les profondeurs. L’artiste explique que la théorie appuie sa pratique plastique et inversement. Une pratique aussi intellectuelle que thérapeutique. En effet, fatigué par le genre humain, il choisit de l’évacuer pour se concentrer sur les espaces. Son sujet de prédilection, le paysage, est un moyen pour échapper au réel, pour trouver un espace de rêverie, de soin et de sérénité. “Quand je fais du paysage, j’ai tendance à échantillonner le bonheur que je ne trouve pas autour de moi.” L’artiste parle ainsi d’anémoïa, à savoir une nostalgie pour un temps, un lieu que nous n’avons jamais connu. Du fauvisme aux périodes pionnières de la musique progressive, en passant par Kandinsky et Vasarely, Benoît Roussel se nourrit d’un passé foisonnant pour exprimer sa relation au présent. (Julie Crenn)
Gurvan Siband _
Du stylo au stylet, de la feuille de papier à l’écran, Gurvan Siband (né en 1997, vit et travaille au Havre) dessine sans relâche son objet de fascination : le tissu urbain. Artiste et designer numérique, il observe la ville du Havre pour en extraire les blocs de béton, les lignes droites, les arrêtés, en somme la géométrie architecturale. Il capte aussi les opacités, les transparences, les enchevêtrements selon les perspectives, pour nous proposer des œuvres de type immersif. Il écrit : “C’est une véritable jungle urbaine, froide et grise. J’aime l’impuissance que l’on peut ressentir face à un énorme cube en béton. J’aimerais pouvoir me perdre dans ce dédale, j’ai longtemps essayé. À chaque nouvelle tentative, je fantasme l’idée de me retrouver dans un labyrinthe de Borges, s’étendant bien au-delà de ce que je pourrais imaginer, et c’est ici que démarrerait une aventure qui viendrait briser mon quotidien. Cela n’arrive jamais, je connais cette ville par cœur.” (2025) Inspiré par la bande dessinée, la science-fiction, les mangas et les jeux vidéo, Gurvan Siband nous invite à rencontrer des villes aussi réelles que fantasmées dont il accentue les formes organiques par la transformation optique. Il amplifie ainsi l’onirisme et la complexité de ses cités imaginaires. Qu’ils soient physiques, matériels ou virtuels, l’artiste dessine des espaces hétérotopiques que Michel Foucault (philosophe) définit ainsi : « L’hétérotopie a le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles. » Du Havre à Gotham City en passant par Dubaï ou Shenzhen, l’artiste nous immerge dans une expérience plurielle et troublante de la ville. (Julie Crenn)
FABRIKI
Léon Chotard, Corentin Delahaie Antibe, Hugo Denise, Emma Maignan, Benoît Roussel, Gurvan Siband _ Commissariat _ Julie Crenn
Galerie du Théâtre de l’Hôtel de Ville, Le Havre
Place Jacques Tournant 76600 Le Havre
17 juin – 22 août 2026
Vernissage le 17 juin à 18h