HOMMAGE /// MIKE KELLEY (1954-2012)


Hier, Mike Kelley a été retrouvé mort dans son appartement à Los Angeles. À seulement 57 ans, il était devenu un artiste incontournable de la scène américaine et internationale. Nous avons souhaité rendre hommage à l’artiste et à son œuvre multiforme, philosophiquement bordélique et follement critique.

Né à Détroit en 1954, il débute une formation artistique, entre 1972 et 1976, à l’Art School (Université du Michigan). Alors qu’il s’imprègne des courants historiques, il baigne parallèlement dans la culture underground de Détroit (musiques alternatives, bande dessinée etc.) et fonde un groupe artistique « anti-rock », Destroy All Monsters avec Jim Shaw, Cary Loren et Lynn Rovner. Une dualité qu’il va par la suite appliquer à sa propre pratique dans les années 1980. À la fin des années 1970, il décide de s’installer à Los Angeles pour poursuivre ses études au California Institute of Arts de Valencia. Là, il se retrouve au contact de pratiques bouillonnantes (féministes entre autres) de Raymond Pettibon, Paul McCarthy, Catherine Opie, Jennifer Pastor, Charles Rayou encore Jason Rhodes.  Il rencontre notamment Tony Oursler avec qui il fonde le groupe The Poetics, où ensemble ils produisent une œuvre protéiforme (peintures, sculptures, photographies, sons, vidéos et performances) basée sur l’esprit et l’esthétique punk. Une œuvre délurée, sexuelle, trouble et anticonformiste. Si au départ, il met l’accent sur la réalisation de performances et la production de pièces musicales, il va ensuite rapidement propager son esthétique du collage et de l’assemblage : installation, peinture, sculpture, vidéo, son etc.

Inspiré par la littérature de la BeatGénérationet notamment de la technique du cut-up élaborée par William Burroughs, Mike Kelley instaure un système esthétique fondé sur l’assemblage d’éléments contraires, impopulaires, des objets trouvés, préfabriqués ou produits de manière artisanale, amateur. Ainsi il utilise le crochet, des objets ready-made, des éléments naturels, des néons, des animaux empaillés, des tapis et bien d’autres matériaux disparates, improbables et dissonants. Les registres de lecture s’entremêlent et créent une confusion visuelle assumée et revendiquée.  Un désordre qui allait à l’encontre des formalistes et conceptuels californiens que Kelley refusait car il considérait leur approches trop réductrices, lui prônait « une approche maximaliste », ouverte à tous les pans de la culture.[1] Il se fait remarquer en 1982 avec une performance-installation intitulée Monkey Island une performance/installation (réalisée au Metro Pictures en 1982 et à la Rosamund Felsen Gallery en 1983). Une œuvre née suit à une visite d’un zoo et à l’observation des singes enfermés. Car à travers chacune de ses installations et actions se trouve une part biographique, qu’il ne dévoile jamais totalement. Il dit : « Je n’ai jamais voulu abandonner le biographique ; je ne voulais simplement pas qu’il soit prédominant. Je voulais traiter les choses biographiques de manière égale à la fiction, mélange d’éléments fictifs ou d’éléments historiques ».[2]

Ces œuvres sont pensées comme des projets, des plateformes de réflexion (Plato’s Cave, Rothko’s Chapel, Lincoln’s Profile, Half A Man, City etc.) axées autour d’un thème, d’un univers, d’un évènement, d’un personnage. Un objet d’étude autour duquel l’artiste déploie différents médiums jusqu’à la création d’un univers personnel, fabriqué, souvent visuellement brouillon voire chaotique. Des pièces où Mike Kelley mélange à la fois des comportements brutaux, déshinibition, pulsion, violence et subversion, à une solide réflexion théorique, philosophie, politique et sociale.« Alors l’interprétation devient un problème, j’aime ça…» ; « La plupart de mes travaux sont à propos des catégories, à propos de la confusion de catégories…».[3]  Chacune de ses œuvres est emblématique de notre société consumériste, engloutissante, où l’individu se conforme ou se perd. Dans un vacarme esthétique, il s’attaque aux problématiques de genre, de classe et de race, en pointant notamment des doigts les normes sociétales auxquelles l’individu est prié de se conformer. Des normes qu’il refuse et qu’il déconstruit avec violence et humour.

Grâce à sa triple casquette, artiste, commissaire et professeur, Mike Kelley jouait un rôle moteur pour la scène ouest américaine et pour toute une génération d’artistes. Depuis les années 1980, il est parvenu à créer des ponts entre l’art et l’artisanat, l’art et le monde du travail (ouvrier), entre les registres et codes culturels. Au moyen d’une pensée de la relation, de l’analogie et des contradictions, il mixe ses influences au sein d’une œuvre apparemment chaotique. Un chaos d’où surgit la critique, le commentaire ironique ou l’opinion politique. Entre traditions (culturelles et populaires) et anarchie, Mike Kelley a livré pendant plus de trente ans une œuvre complexe, riche et déroutante. L’œuvre d’un artiste à la fois exubérant et mélancolique, qui n’a cessé de mettre en pratique une esthétique « du ratage », multiréférentielle, subversive et incroyablement passionnée.

 Julie Crenn

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Plus d’informations sur l’artiste : http://www.mikekelley.com/.

Gagosian Gallery : http://www.gagosian.com/artists/mike-kelley/

A lire : http://nymag.com/daily/entertainment/2012/02/jerry-saltz-on-the-perverse-master-mike-kelley-19542012.html.

Texte en collaboration avec la revue Inferno : http://ilinferno.com/2012/02/02/hommage-a-mike-kelley/

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[2] Ibid.

[3] «Mike Kelley» in Art press,Paris, octobre 1999, p. 14-17

 

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