[TEXTE] NILS-UDO – Les Nids


State of emergency / How beautiful to be!

State of emergency / Is where I want to be

Björk – Jóga (1997)

NILS-UDO (né en 1937 à Lauf an der Pegnitz, Allemagne) est un des acteurs majeurs et pionniers du mouvement Art in Nature. Il a grandi en Bavière, à la campagne, entouré de forêts et de champs. La relation quotidienne aux arbres et au vivant dans son ensemble génère non seulement une fascination amoureuse, mais aussi une ressource plastique infinie. Si au départ, la nature est envisagée comme un motif pour ses peintures, NILS-UDO va, dès le début des années 1970, revenir en Allemagne pour littéralement fusionner avec le vivant. Il loue des terres pour y planter des arbres et des buissons. Il s’immerge dans les paysages par la marche et par le geste afin de réaliser des installations in situ, puis des photographies. L’artiste marche jusqu’à se perdre pour trouver un lieu qu’il va légèrement transformer au moyen de matériaux naturels qu’il collecte ou bien qu’il fait pousser (les branches d’arbres morts, la pierre, le sable, les feuillages et les fleurs). Les installations in situ et éphémères sont ensuite archivées par la photographie. L’image traduit ainsi le constat d’un geste, elle fige dans le temps un état précis de l’œuvre souvent implantée à l’écart des regards.

« Je ne suis pas un sculpteur. Je ne meuble pas la nature avec des objets préfabriqués, l’œuvre d’art est la nature elle-même. Je travaille avec la nature. »[1] Pour cela, il observe et apprend à comprendre les cycles, les saisons, les rythmes, le temps de la nature, cette relation intime entre la vie et la mort. Les végétaux se développent lentement. Inscrits dans un écosystème complexe, ils périssent pour donner vie à d’autres formes vivantes. Ce sont ces différentes temporalités et transformations du vivant que NILS-UDO expérimente sans relâche. Les installations, réalisées à partir de matériaux naturels et locaux, sont fabriquées selon ces rythmes imposés par la croissance végétale. Une fois terminées, elles vont se confronter aux éléments : changements thermiques, vents, pluies, orages, insectes, animaux, etc. Les œuvres évoluent au fil du temps et des éléments pour finalement adopter de nouvelles formes ou disparaître et retourner aux sols. À propos de la plante, Emanuele Coccia écrit qu’elle « est la forme la plus intense, la plus radicale et la plus paradigmatique de l’être-au-monde. Interroger les plantes, c’est comprendre ce que signifie être-au-monde. La plante incarne le lien le plus étroit et le plus élémentaire que la vie puisse établir avec le monde. L’inverse est aussi vrai : elle est l’observatoire le plus pur pour contempler le monde dans sa totalité. »[2] Contrairement aux acteurs du Land Art aux États-Unis, NILS-UDO n’adopte pas des formats spectaculaires, invasifs, voire destructeurs, vis-à-vis de l’environnement. Au monumental, il préfère l’environnemental. Au spectacle, il préfère la modestie et la vulnérabilité. Aux agressions (tranchées, bétonnage, arrachements), il fait le choix du soin et du respect du lieu dans lequel il va inscrire son œuvre. Dans une dynamique fusionnelle et éthique avec le lieu où il va penser l’œuvre, NILS-UDO recherche une présente discrète. Cette présence procède non pas d’une démonstration, mais plutôt d’une révélation de l’écosystème avec lequel il s’allie.

Le nid existe dans sa pratique depuis 1978. Il est un lieu sculptural par excellence, fait de matériaux divers pour fabriquer autant un habitat qu’un espace social. Dans l’imaginaire collectif, le nid est vecteur de différentes interprétations : il est un lieu de protection, un lieu de rassemblement, un lieu de vie. NILS-UDO précise d’ailleurs qu’il est « une métaphore de la vie. C’est le lieu de la naissance. » Il est aussi un lieu de recueillement, de contemplation ou de méditation. Le nid peut aussi être envisagé comme un lieu d’observation du vivant. Leurs grandes dimensions augmentent leur puissance poétique. Ils apparaissent comme des cabanes, des refuges. Par leur taille, ils ouvrent une dimension fictionnelle où chacun peut se projeter. Chaque nid est unique. « Il n’existe pas deux nids identiques. Ils sont tous différents du fait de la diversité des matériaux selon les contextes, les pays, les paysages. » NILS-UDO prête une pluralité de formes aux nids, qui, au fil des milieux, se métamorphosent. Les projets les plus récents montrent une hybridation ou une mutation du nid vers une forme florale. « Là où aucun mouvement, aucune action, aucun choix ne sont possibles, rencontrer quelqu’un ou quelque chose est possible exclusivement à travers la métamorphose de soi. […] Pour un être sessile, connaître le monde coïncide avec une variation de sa propre forme – une métamorphose provoquée par l’extérieur.»[3] Les nids-fleurs témoignent d’une interdépendance, d’une relation intense entre les êtres vivants.

Si la majeure partie des œuvres sont réalisées en milieu naturel, une autre partie de ses installations est pensée pour des espaces clos ou bien pour des espaces urbains. NILS-UDO élabore ainsi des nids réalisés à partir de matériaux naturels : des pierres, des branches de bambou ou autres essences de bois, de sable, de marbre. La décontextualisation amène un déplacement non seulement de l’objet, la sculpture en soi, mais aussi du propos esthétique et politique. Dans ce mouvement, NILS-UDO donne une plus grande visibilité à sa pensée plastique et écologique. Les nids installés en milieu urbain engendrent une prise de conscience vis-à-vis d’une « situation catastrophique de l’état de notre environnement naturel. » Les œuvres, qui ne sont plus isolées des regards, invitent à une méditation individuelle et à une réflexion collective que nous devons porter sur notre relation au vivant. En ce sens, la démarche plastique et esthétique de NILS-UDO vise à l’harmonie, du discernement, à l’équilibre et à la mesure. L’artiste nous invite à l’éveil permanent. Il déploie pour cela un vocabulaire de formes dépouillé, radicalement élémentaire et simplement sophistiqué.

Julie Crenn, avril 2020

———————————————

[1] Toutes les citations de l’artiste extraite d’une conversation téléphonique menée le 2 avril 2020.

[2] COCCIA, Emanuele. La vie des plantes – Une métaphysique du mélange. Paris : Payot & Rivages, 2016, p.18.

[3] COCCIA, Emanuele (2016), p.125-126.

——————————————————————————————————————–

——————————————————————————————————————–

+ NILS UDO

++ GALERIE CLAIRE GASTAUD

Un commentaire

  1. Magnifique article ! Cet « éveil permanent » de l’art de Nils Udo, constitue aussi ma vie, au plus près de la nature. Je vous ai trouvée en faisant de nouvelles recherches sur Ana Mendietta, artiste qui a été le déclic de mon roman « Joif ou Avanie à La Havane » dédié à Ana. Un roman écrit et autoédité en 2011 par la plasticienne que je suis, portée comme vous par la visibilité et les enjeux de l’art. J’aimerais trop que vous le lisiez !!! N’hésitez pas à me contacter ainsi que d’aller sur mon site.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :