PASCAL PINAUD /// Sept Ans de Réflexion


Sans titre (08A06), 2008 159 x 200 x 12 cm/ 62 x 78 x 4 inches Tissu décoratif sur bois, canevas, laine, peinture acrylique/ Decorative fabric on wood, canvas, wool, acrylic Courtesy Galerie Nathalie Obadia, Paris/ Bruxelles

La galerie Natalie Obadia présente actuellement une exposition monographique de Pascal Pinaud (né en 1964, vit et travaille à Nice), un artiste qui depuis la fin des années 1980, s’emploie à réinventer et à réenchanter la peinture. Celui qui s’est présenté en 1998 sous le titre de PPP : Pascal Pinaud Peintre, puise dans une histoire de la peinture et reformule les révolutions, techniques et picturales, de ses pères. Peintre au sens large car il est également sculpteur, photographe, collectionneur et commissaire d’exposition. Nous verrons que sa conception de la peinture est éclatée et protéiforme. Les différents médiums sont pour lui un prétexte pour jongler entre les registres, les époques et les cultures. Non sans ironie, humour et affection pour les objets qu’il manipule, Pascal Pinaud ouvre un large champ d’interprétations et de lectures, au plus grand plaisir du regardeur. Sept ans de réflexion est à la fois un titre choisi en hommage au film de Billy Wilder, mais aussi aux sept années qui ont séparé son actuelle exposition à la précédente dans la même galerie. Sept années de productions qu’il nous présente aujourd’hui.

Pascal Pinaud se présente comme un peintre. Pourtant, il ne peint pratiquement pas. Il associe les matériaux et travaille avec des professionnels et des artisans. PPP est aussi un logo, une marque de fabrique incluant ses partenaires qui font partie intégrante du processus artistique. PPP est l’acronyme d’un travail d’atelier collectif et interdépendant. S’il participe au renouvellement du genre, il sort aussi de la toile pour mettre en scène des constructions et assemblages tridimensionnels. Alors l’histoire de la peinture y est triturée, examinée, réappropriée et reformulée. L’artiste fonctionne par série ou « chantiers parallèles »[1] au sein desquels nous décelons l’empreinte de Kazimir Malevitch, icône du suprématisme, mais aussi des constructivistes, des dadaïstes, des expressionnistes abstraits, des formalistes… Tous les courants y sont condensés. « Comment faire de la peinture sans la peinture ? » Sans pinceau, sans châssis, il réinvente la peinture. Il faut que j’ensemence la peinture pour la re-nourrir. La série Semences traduit visuellement ses préoccupations plastiques : sur la toile sont disséminées des mines de crayon que l’artiste a au préalable écrasé sur le sol de son atelier. Les mines sont engluées dans du gel et de la peinture. Sur un fond blanc, les mines apparaissent comme des points colorés et surprenants.

Je pense que cette manière d’envisager l’art en menant de front différentes séries empêche de tergiverser, de tourner en rond et, dans un premier temps, de poser trop de questions. Dans un second temps, cette logique conduit à éviter le perfectionnisme artisanal et industriel. Elle intègre en revanche totalement dans le processus de recherche le hasard, le défaut, l’accident, l’imperfection possible et productive, une démarche devant beaucoup à Duchamp, qui a ouvert la voie dans sa vision du ready-made assisté.[2]

Patère II (11A18), 2011 212 x 105,5 cm x 9,5 cm/ 83 x 41 x 3 inches Peinture sur verre extra-blanc, plastique, acier, vis/ Painting and glass, plastic, steel, saw Courtesy Galerie Nathalie Obadia, Paris/ Bruxelles

Pascal Pinaud se laisse guider par le matériau, ses possibilités et ses spécificités. Une donnée essentielle pour la réalisation de la série intitulée Patères qui évoque clairement l’art constructiviste. L’artiste a récupéré des matériaux auprès d’un verrier à qui il a ensuite demandé de travailler les éléments. Détourer, découper et assembler avec d’autres éléments trouvés (plastique, acier, caoutchouc). Les œuvres composites et géométriques, sortent des murs, pénètrent dans l’espace et nous ramène à une histoire de l’art avant-gardiste ici réinterprétée. Il s’adapte aux contraintes des matériaux, leurs formes et leurs couleurs, qu’il associe et harmonise au sein d’œuvres mêlant hommage et translations plastiques. Pascal Pinaud ouvre la porte de l’histoire de l’art, entre dans ses différentes pièces, fouille et lui apporte son grain de folie et d’ironie. Il crée ainsi de nouvelles portes, de nouvelles pièces par le biais de matériaux triviaux, usuels et récupérés dont il capte la beauté.

La culture populaire fait partie intégrante de sa pratique. Il utilise des objets sériels, communs. Des objets qui titillent nos souvenirs, proches et lointains, qui ravivent un imaginaire collectif et intime. Ainsi nous découvrons, disséminées dans l’espace de la galerie, des assiettes de Delphes, collectionnées par l’artiste. À la manière d’un all over, il s’approprie les murs et installe sa vision plastique et théorique. Les assiettes, ready-made provenant d’héritages familiaux, côtoient les peintures abstraites de Pinaud. Il brouille ainsi les frontières entre art et artisanat, high et low, populaire et élitiste. En ce sens, les tissus jouent un rôle important dans son œuvre. Il produit de subtils patchworks formés de tissus trouvés, chinés, offerts. Des fragments authentiques, cousus par d’autres personnes, ou bien sériels, produits industriellement, qu’il rassemble dans une même œuvre. Chaque étoffe contient une histoire, une époque, une pensée. Les assiettes et les tissus dialoguent via des représentations de scènes naïves, bucoliques, paysannes, bourgeoises ou naturalistes. Les motifs textiles et céramiques interagissent et se répondent.

Arbre à fèves (11A21), 2006-2011 340 x 140 x 160 cm/ 133 x 55 x 63 inches Résine époxy, céramique peinte, socle en aluminium, 20481 fèves Courtesy Galerie Nathalie Obadia, Paris/ Bruxelles

Dans une même perspective d’association des sphères culturelles et matérielles, nous rencontrons une œuvre monumentale, Arbre à Fèves (2006-2011), sur laquelle Pascal Pinaud travaille depuis plus de cinq années. Il s’est donné la mission de collecter un maximum de fèves des galettes des rois pour créer un arbre composé non seulement d’artefacts de notre culture populaire (petits objets en céramique représentant toute sorte de personnages issus des religions, du cinéma ou de registres plus prosaïques et commerciaux) mais aussi d’une multiplicité d’ADN. Le résultat, c’est une sculpture qui a été sucée par plein de gens, une œuvre d’art comportant des milliers d’’ADN. S’il a pour cela dû manger un certain nombre de galettes, des amis, collectionneurs et connaissances ont contribué à sa quête fantasque et inédite. Au total, il est parvenu à récolter 20 481 fèves, qu’il a minutieusement disposées sur un arbre en résine mesurant près de 3m 20 de haut. Chaque fève est un portrait fictif (personnage ou animal représenté) et réel, de celui ou celle qui a croqué et sucé la fève. L’arbre réunit un ensemble de rois et de reines factices, liés à une tradition populaire.

Pascal Pinaud extrait de son héritage une relation concrète et conceptuelle avec le matériau : son origine, sa fonction et ses propriétés. Sur un principe assimilable à celui développé par l’école du Bauhaus, il fusionne art, artisanat, pratiques vernaculaires et productions industrielles, sérielles. Son atelier rassemble différents corps de métiers où chacun apporte ses aptitudes spécifiques. Son œuvre secoue nos mémoires, nos histoires, nos souvenirs et notre rapport à l’art. Chacune de ses pièces possède un caractère polysémique. Avec ironie, il bouleverse les repères, les codes et les langages artistiques habituels. L’artiste crée la surprise et nous démontre que l’histoire de l’art est infinie, malléable et remodulable. Elle n’est pas un carcan univoque, austère et liée au passé, bien au contraire elle est une source intarissable d’idées, de formes, de matériaux et de techniques que Pascal Pinaud s’applique à renouveler. Au sein d’une scénographique foisonnante et prolifique, il déploie sa vision de l’histoire de l’art : plurielle, riche, amusante, surprenante et généreuse.

Julie Crenn

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Exposition Pascal Pinaud – Sept Ans de Réflexion, du 12 janvier au 25 février 2012, àla Galerie Natalie Obadia, Paris.

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.galerie-obadia.com/

Plus d’informations sur l’artiste : http://www.pascalpinaud.org/

Texte en collaboration avec la revue Inferno : http://ilinferno.com/2012/01/20/pascal-pinaud-sept-ans-de-reflexion/


[1] LAMY, Franck & BLANPIED, Julien. « Entretien – Pascal Pinaud » in Plates-Formes – Pascal Pinaud. Vitry-sur-Seine : MAC VAL, 2007, n.p.

[2] Ibid.

Sans titre (10A06), 2010 212 x 200 x 12,3 cm/ 83 x 78 x 4 inches Tissu, lycra, canevas sur bois/ Fabric, lycra, pattern on wood Courtesy Galerie Nathalie Obadia, Paris/ Bruxelles

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