ECHOS URBAINS /// EKO NUGHOHO


Présentée dans une salle de la collection permanente du Musée d’Art Moderne de la Villede Paris, l’exposition Témoin Hybride de l’artiste indonésien Eko Nugroho (né en 1977, à Yogyakarta) est une magnifique occasion pour le public français de découvrir un artiste lumineux, protéiforme et prolifique. L’exposition fait suite à sa résidence de cinq mois àla Villa Raffet à Paris (dans le cadre des projets de résidences défendus par SAM Art Projects). Peinture, dessin, photographie, broderie, performance, sculpture, environnement, rien n’échappe à l’œil et aux mains d’Eko Nugroho. À Paris, comme dans toutes les villes qu’il traverse, il ressent l’ambiance urbaine, les codes, les attitudes, les failles comme les joyaux, le langage et les couleurs. Les composants d’une culture spécifique à laquelle il va combiner sa propre culture. Un ressenti multiculturel traduit visuellement et projeté sur la façade dela Sucrière lors dela Biennale de Lyon en 2009, dans l’espace Louis Vuitton en 2011 et aujourd’hui au MAM à Paris.

Pour son exposition parisienne, Eko Nugroho a choisi de déployer dans l’espace les différentes facettes de sa pratique. Le sol, les murs et le plafond sont littéralement contaminés par ses dessins directement peints sur les surfaces. Des dessins graphiques, rapidement exécutés, représentant des personnages hybrides, des motifs abstraits et des slogans glanés au fil de ses déambulations urbaines. I’m Politically Fetish – C’est Cool Have a Nice Corner. Des dessins dont le trait noir et épais, les couleurs vives et l’iconographie singulière, jouent un rôle moteur. Ils donnent le mouvement, le rythme et le ton de l’exposition. Ses dessins, sur fond blanc ou coloré, sont caractérisés par une fraîcheur enthousiasmante, une franchise déconcertante et une fausse innocence recelant un discours critique, précieux et optimiste. L’artiste s’inspire du street art, de la bande dessinée, des fanzines, des films d’animation, des spectacles de marionnettes, de l’art textile traditionnel indonésien, ainsi que des différents contacts humains et culturels qu’il provoque avec plaisir.[1] Les visages ne sont que partiellement visibles, ils ne dégagent aucune expression, aucun sentiment. Les personnages évoluent et flottent dans l’espace d’exposition, ils nous entourent. Des figures tentaculaires qui circulent dans un univers marin créé au moyen de vaguelettes bleues, parmi lesquelles surgissent des visages encapuchonnés, des corps augmentés d’éléments organiques et géométriques qui grouillent et semblent se multiplier autour des corps cloisonnés. Des figures chimériques influencées par le théâtre des ombres javanais (le wayang) qui consiste à projeter des silhouettes au travers d’un faisceau lumineux. Les marionnettes créées à partir de plaques de cuivre, sont totalement planes et articulées grâce à de fines tiges de bambou. Des figures en action, installées dans un système narratif. Ici, l’artiste nous conte son expérience parisienne, son approche de la ville, ses doutes, ses peurs, ses questions et ses critiques, à travers des personnages issus de son propre univers qu’il a mélangé avec les figures flottantes de Paris.

La ville et l’humain sont au cœur de son projet plastique et théorique. Il expose des instantanés pris au fil de ses promenades, des vitrines, des drapeaux, des graffitis, du texte etc. Il rend compte de son approche de la ville, dont il a scruté chaque détail, couleur et code. Eko Nugroho présente également une vingtaine de toiles colorées et fantasmagoriques. Elles ont été produites lors de sa résidence à Paris et révèlent ses impressions sur la ville, ses rencontres, humaines et visuelles. Des figures adolescentes, camouflées, masquées, protégées. Ils portent des messages sur leurs vêtements : I Love La Grève, New Person with Same Old Problems, Deceit as Policy, Mais que fait le Gouvernement ? Il est à noter que l’artiste est profondément marqué par les personnes isolées dans la ville, sans domicile, emmitouflées dans des sacs de couchage, sous des cartons. Des corps, comme des ombres, anonymes et invisibles, auxquels il donne une voix, une silhouette. La série de sculptures fait d’ailleurs écho à cette population oubliée, indésirable. Assis à même le sol, un corps en cartons duquel s’extraient deux jambes de mannequins, est affublé d’un visage en papier, yeux clos. Derrière les couleurs joyeuses et le trait spontané, se cache une vive critique de nos sociétés où opulence et misère se côtoient sans jamais réellement se toucher. Eko Nugroho appelle à une prise de conscience des contradictions, des absurdités et des failles qui nous entourent et qui font partie de notre quotidien.

Mêlées aux toiles, nous découvrons une partie surprenante de son œuvre : des broderies aux tailles imposantes reprenant les motifs, portraits et détails présents dans ses photographies. Eko Nugroho s’approprie une technique traditionnellement associée aux sphères féminines et artisanales, en lui apportant une touche personnelle et novatrice. Il s’inspire de l’art des batiks indonésiens, un art textile ancestral qui consiste à imprimer des motifs répétés sur une même étoffe. Le batik est composé de motifs, réalisés au pochoir, inspirés par la nature et la géométrie, auxquels sont ajoutées des teintures colorées. Chaque batik est le fruit d’une réalisation minutieuse et complexe, dont le processus est rythmé par des étapes précises et exigeantes. L’art des batiks a d’ailleurs influencé les marchands hollandais au XVIIème siècle pour la production des tissus wax initialement conçus pour le marché indonésien. Ce fut un échec, car la qualité, les couleurs et les motifs ne correspondaient en rien aux batiks traditionnels. Les tissus wax ont alors été réadaptés et dirigés vers le marché ouest africain et connaissent encore aujourd’hui un formidable succès en Afrique. Eko Nugroho retient l’esprit de l’art des batiks, ses motifs et ses couleurs vives. La broderie comme le dessin ou la peinture, fait partie intégrante de sa pratique, elle donne du volume aux dessins et leur confère une empreinte sensorielle, chaleureuse et universelle.

L’œuvre d’Eko Nugroho est une zone de contact, une plateforme de partage, de dialogue et d’écoute, où il se fait le Témoin Hybride d’une époque. Son univers prolifique et complexe articule une part autobiographique et une part critique, elle lance un mouvement circulaire du Soi à l’Autre. Sa pratique oscille entre un pole local et un pole global, il métisse et mixe les arts, les cultures et les registres. Il jongle avec les arts dits académiques et les techniques artisanales, la tradition et la contre-culture, afin de produire une œuvre synthétique dotée d’une richesse incroyable et généreuse. À l’image de l’artiste, qui, avec un constant souci altruiste, partage ses expériences de manière collective. S’il travaille in situ, il a également choisi de participer à la vie sociale et économique de son quartier à Yogyakarta. Il dirige une entreprise de vêtements et de multiples qu’il customise, entièrement fabriqués par les gens de son quartier (artisans, artistes et autres). Il s’efforce de développer une microéconomie solidaire et constructive au sein d’un pays où la pauvreté domine. Eko Nugroho se nourrit des autres. L’exposition est conçue comme un théâtre mental présent dans l’imaginaire de l’artiste, qui nous invite à pénétrer dans un monde pluriel, brutal et bouillonnant, notre monde.

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Exposition Eko Nugroho – Témoin Hybride, du 13 janvier au 21 mars 2012, au Musée d’Art Moderne dela Ville de Paris.

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.mam.paris.fr/fr

Plus d’informations sur l’artiste : http://ekonugroho.or.id/index.php?page=agd

Blog de la résidence d’Eko Nugroho à Paris : http://ekonugroho-samart.tumblr.com/

SAM Art Projects : http://www.samartprojects.org/

Texte en collaboration avec la revue Inferno : http://ilinferno.com/2012/01/19/eko-nugroho-echos-urbains/


[1] Depuis 10 ans, Eko Nugroho édite la revue de bande dessinée, Daging Tumbuh (« chair proliférante »), qui fait preuve d’une ouverture d’esprit originale et internationale.

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