EXPERIENCES PARTAGEES /// BACKSTAGE (retour de stage)


Vue de L'exposition. Courtesy Backslash Gallery, Paris.

Il est du principe de l’œuvre d’art d’avoir toujours été reproductible. Ce que des hommes avaient fait, d’autres pouvaient toujours le refaire.

 

Walter Benjamin – L’œuvre d’Art à l’Epoque de sa Reproductibilité Technique (1935)

La Backslash Gallery présente actuellement une exposition collective formée de plasticiens, d’architectes, de graphistes et de stylistes. La galerie a confié le commissariat de cette nouvelle exposition à l’artiste Mathieu Mercier (né en 1970, vit et travaille à Paris) qui déploie depuis les années 1990 une réflexion formelle et conceptuelle sur l’objet, sa fonction, sa valeur et son mode de production. C’est d’ailleurs dans la continuité de ses propres recherches qu’il a pensé l’exposition : transdisciplinaire, modulable et critique. Chacun des vingt-quatre participants a effectué un séjour, une formation, une mission dans son atelier au cours des dix dernières années. Là, ils ont chacun été confronté à la « logique de travail » de Mathieu Mercier.[1] Backstage (retour de stage) est alors une exposition d’ouverture sur ces échanges plastiques et théoriques réalisés entre un artiste confirmé et des artistes en devenir.

L’exposition est construite sur une réflexion autour de l’objet, de son rapport à l’espace et de son mode de production. Il est alors de question de la reproductibilité et de la valeur de ces objets. La sphère domestique, quotidienne, jour un rôle moteur dans l’élaboration des œuvres. Ainsi les artistes font de choix de mediums triviaux, communs et génériques. Sur le sol du rez-de-chaussée de la galerie sont disposées des étoiles déchues, 1,2,3 … (2011). Les étoiles en béton armé produites par Laura Bru, jouent sur un principe de contradiction : associer le béton, matière lourde de construction, aux étoiles, qui, dans l’imaginaire collectif est pensée comme légère, lumineuse et mythique. L’œuvre donne le ton de l’exposition qui trouble les frontières perceptuelles, matérielles et conceptuelles.

Vue de L'exposition. Courtesy Backslash Gallery, Paris.

Nous y décelons la trace des artistes constructivistes, minimalistes, mais aussi de Marcel Duchamp, qui, exerce une influence considérable sur la pratique de Mathieu Mercier. Comme le prouve l’œuvre intitulée Faux Miro (2012). Thomas Muller, commissaire priseur, est l’heureux propriétaire d’un faux de Juan Miro. Sur la demande de Muller, le verre de l’encadrement de l’œuvre a été retravaillé par Mathieu Mercier. Dans ses Notes, Marcel Duchamp a écrit : « « Acheter ou prendre des tableaux connus ou pas connus et les signer du nom d’un peintre connu ou pas connu – La différence entre la ‘facture’ et le nom inattendu pour les ‘experts’, – est l’œuvre authentique de Rrose Sélavy, et défie les contrefaçons. »[2] L’œuvre porte aujourd’hui la fausse signature de Miro sur laquelle est surimposée la véritable signature de Mercier. Muller est donc l’heureux propriétaire d’un faux Miro et d’un authentique Mercier. Un jeu de superposition qui nous amène à nous interroger sur l’authenticité non seulement de l’œuvre d’art, mais de l’objet de manière globale.

L’aura de Marcel Duchamp plane dans l’ensemble des productions exposées. Ainsi l’œuvre de Frédéric Pradeau réactive l’idée des Rotoreliefs duchampiens au moyen d’une série enjoliveurs extraits du modèle de la Xsara Picasso (Rotorelief Marcel Duchamp sur enjoliveur Xsara Picasso, 2002). L’artiste joue sur un discours polysémique, puisqu’il utilise un objet sériel, l’enjoliveur, en y inscrivant deux grands noms de l’art moderne, Duchamp et Picasso. Le nom de Picasso, associé à la voiture, devient une simple marque. Le nom est vidé de son contenu artistique, esthétique et historique. François-Thibaut Pencenat, lui, prend le contre-pied du ready-made. Sans titre (planches) -2010, est le fruit d’une collecte de planches sur les trottoirs parisiens, dont il a ensuite réalisé des moules en plâtre. Il a coulé une couche de résine de polyester dans les moules. Le résultat est une empreinte des planches initiales. L’artiste a produit des copies de rebuts pour en faire une œuvre fragile, minimaliste et graphique.

Vue de L'exposition. Courtesy Backslash Gallery, Paris.

Superposition et travail en creux sont deux systèmes adoptés par plusieurs artistes de l’exposition. Pierre Paulin présente sur deux tables, une série de magazines (presses masculines et féminines) collectés dans les gares lors de ces déplacements en 2009, desquels il extirpe des cibles colorées en découpant, évidant et sélectionnant les pages. Une œuvre abstraite surgit des magazines, dont les couleurs subsistantes forment un portrait, une identité. Un travail en creux qui fait échos aux peintures de Clarence Guena qui appose sur ses toiles, des couches successives de peintures, dans lesquelles il creuse des sillons, formant ainsi des strates colorées à travers lesquelles nous y parcourons une histoire de l’art abstrait et expressionniste abstrait.

L’idée de l’œuvre modulable est également présente dans les travaux d’Enrico Assirelli, Laura Bru, Xavier Theunis, Laurent Kropf, Pierre Antoine et du collectif d’architectes de la Ville Rayée. Une mosaïque de fragments de jeans usés cousus entre eux, des étoiles en béton armé, une taule ondulée semblable à un rideau lumineux, un diamant en linoléum dont la forme éclatée se propage au sol, les manuscrits de Proust pliés et dépliables à l’infini et des maquettes architecturales produites à partir de meubles préfabriqués. Marcel Duchamp écrivait en 1961 : « Un autre aspect du ready-made est qu’il n’a rien d’unique… La réplique d’un ready-made transmet le même message ; en fait presque tous les ready-mades existant aujourd’hui ne sont pas des originaux au sens reçu du terme. »[3] Chacune de ces œuvres possède un caractère modulable, extensible et flexible. Les œuvres s’adaptent littéralement à l’espace et se métamorphosent en fonction du lieu. À terme, l’exposition elle-même est redéfinissable, remodulable et dépliable à l’infini.

L’atelier de Mathieu Mercier est à envisager comme un véritable laboratoire, un lieu d’échange où les idées et territoires de recherches sont confrontés, associés et modulés. Backstage (retour de scène) est à la fois une porte ouverte sur ce qu’il se passe à l’intérieur de cet espace de dialogue, de formation et d’apprentissage, mais aussi une manière pour Mathieu Mercier de parrainer ses élèves et de leur ouvrir une porte sur un milieu difficile à pénétrer. Il est à noter que l’actualité de Mathieu Mercier est double puisqu’il bénéficie d’une exposition monographique au Crédac (du 20 janvier au 25 mars 2012) sur laquelle Inferno aura l’occasion de bientôt revenir.

Vue de L'exposition. Courtesy Backslash Gallery, Paris.

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Exposition Backstage (retour de stage), Commissariat de Mathieu Mercier, du 7 janvier au 25 février 2012, à la Backslash Gallery (Paris).

Liste des participants :

Frédéric Pradeau, Mathias Schweizer,La Ville Rayée, Thomas Muller, Enrico Assirelli, Laurent Kropf, Noëlle Papay, Pierre Antoine, François-Thibaut Pencenat, Mehdi Abbioui, Nicolas Tubéry, Virginie Thomas, Simon Ripoll-Hurier, Amélie Forestier, Wei Hou, Xavier Theunis, Astrid de Cazalet, Pierre Paulin, Loup Sarion, Laura Bru, Nicolas Mussche, Clarence Guena, Aldéric Trevel et Juliette Goiffon.

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.backslashgallery.com/

Plus d’informations sur Mathieu Mercier : http://mathieumercier.com/

Texte en collaboration avec la revue Inferno : http://ilinferno.com/2012/01/15/backstage-retour-de-stage-experiences-partagees/


[1] REGNIER, Philippe. « Entretien avec Mathieu Mercier » in Le Quotidien de l’Art, n°61, janvier 2012.

[2] DUCHAMP, Marcel. Notes. Paris : Flammarion, 1999, p.105.

[3] DUCHAMP, Marcel. Duchamp du Signe. Paris : Flammarion, 1994, p.192.

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