CLAIRE TABOURET /// L’ILE


Beauté de l’espace ou otage

De l’avenir tentaculaire

Toute parole s’y confond

Avec le silence des Eaux.

Edouard Glissant – Un Champ d’Iles (1965)

 La galerie Isabelle Gounod présente actuellement une exposition monographique de Claire Tabouret (née en 1981, elle vit et travaille à Pantin). Peintre et dessinatrice, elle produit depuis quelques années une œuvre sensible, pénétrante et perturbante. Ses images, qui sont les résultats d’un travail pictural intense, composent la sphère esthétique de l’artiste. Une sphère intime, solitaire et patiente, où narration, actualité et fiction s’entremêlent. Elle présente aujourd’hui une série de peintures et de dessins en lien avec le concept de l’île : bateaux, ombres, traversée, exil, migrants isolement et dialogue avec l’ailleurs.

L’île tout comme la peinture est un endroit de solitude.

Un espace délimité qui, de par sa contrainte même, rend la liberté possible. [C. Tabouret – 2011]

Claire Tabouret nous invite sur son île : un territoire narratif et visuel dans lequel elle travaille les images qu’elle extrait des flux médiatiques. Des flux où les images ne sont pas regardées, analysées, bien au contraire, elles y sont broyées, consommables et jetables. L’artiste sélectionne et donne le temps aux images. Un bateau échoué sur une rive, une maison isolée, un peuplier spectral, une tente de fortune, un groupe de migrants agglutinés dans une barque. L’artiste ne nous donne aucun indice sur le groupe flottant : Où sont-ils ? Où vont-ils ? Que font-ils ? Quel est le but de ce voyage, de cette traversée ? Quel est le rôle de l’artiste ? Un témoin, un voyeur, un complice ? Il est question d’un voyage, d’un retour, d’une fuite ou d’un naufrage : le fil narratif est à inventer, à développer et à étirer. Les visages sont graves, cachés, emmitouflés. Entre ciel et mer, ils sont comme enveloppés par les éléments. Les images sont muettes, immobiles, comme suspendues dans le temps et dans l’espace. Une gravité s’exprime sur leurs visages, dont l’artiste a peint chaque portrait.

Le groupe de migrants nous amène à penser aux traversées quotidiennes entre le continent africain et le continent européen. Des traversées aux espoirs déçus, où des hommes, des familles, risquent leurs vies pour atteindre les rives d’un ailleurs faussement prometteur, une île fantasmée. Au centre de l’espace de la galerie est présentée une tente, un abri, fait de lamelles de bois recouvertes de fragments de toiles peints. Le tissu est imbibé de couleurs, des teintes sombres, identiques à celles des peintures environnantes. Cet abri de fortune fait écho non seulement à une série de peinture dédiée aux tentes, mais aussi à la suite du voyage des migrants ou des naufragés. Une fois arrivés sur l’île, il leur faut bâtir un abri pour simplement se protéger et trouver un sentiment de rassurance. Ces foyers instables sont bricolés et fabriqués à partir de matériaux récoltés çà et là : du bois, du plastique, du tissu, du carton, de la taule. Ils constituent une étape, une transition, entre deux territoires, deux périodes, avant et après. L’abri précaire et temporaire, est la maigre matérialisation d’un entre-deux, une étape flottante et perturbante avant un nouveau départ.

Arrêtons-nous sur la gamme chromatique choisie par l’artiste : des couleurs sombres, mauves, grises, verdâtres, bleutées. Chacune de ses œuvres, peinture, dessins, sculptures, est emprunte d’une signature chromatiques dont les teintes nocturnes, marécageuses, intenses et mystérieuses captent notre attention et nous plongent dans un univers singulier. Un espace où les impressions à la fois fascinantes et angoissent nous saisissent et nous retiennent face à des images où solitude, rêverie, isolement, distance et évasion se confondent. Les scènes boisées où s’immiscent des maisons qui semblent écartées du monde, nous rappellent les compositions, les formes stylisées et les couleurs présentes dans l’œuvre du peintre norvégien, Edvard Munch. Les deux artistes partagent une mélancolie esthétique, une vision méditative, polysémique et spectrale.

À l’image des pratiques impressionnistes, notamment de Monet, Claire Tabouret travaille un motif jusqu’à l’obsession. Sur différents formats et différentes temporalités, elle rejoue la scène, les lumières, les ombres, les nuances, les mouvements. Elle offre différents angles de perception du motif : un groupe d’individus sur une barque, tôt le matin ou à la tombée de la nuit. « Il s’agit de resserrer mon attention sur l’oscillation entre la puissance narrative de ces images et la réalité de la peinture. Comme un funambule sur son fil, j’essaye de trouver un équilibre délicat. Une position à réajuster sans cesse. » [C. Tabouret – 2011] Claire Tabouret confère un caractère cinématographique aux images dont l’origine photographique est indéniable. Elle prend soin des images, elle les fouille, les dissèque. « Peindre une de ces visions c’est pour moi presser l’image, l’essorer, j’essaye d’en extraire une lumière interne, un indice ténu. Il me faut parfois peindre plusieurs tableaux pour épuiser une image. » [C. Tabouret – 2011]. Avec patience et obsession, elle épuise ses sources visuelles pour en extraire l’essence, le sens et la consistance.

Julie Crenn.

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Exposition L’île – Claire Tabouret, du 7 janvier au 18 février 2012, à la galerie Isabelle Gounod (Paris).

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.galerie-gounod.com/

Plus d’informations sur l’artiste : http://www.clairetabouret.com/

Article en collaboration avec la revue Inferno : http://ilinferno.com/2012/01/14/claire-tabouret-lile/

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