[TEXTE] SANJEEYANN PALEATCHY – Forces affectives


Photo : Reynald Alaguiry

Et si le soin était envisagé comme une force affective, contenue dans la phrase « je prends soin » – associée avec l’amour, la reconnaissance que c’est une chose importante, ainsi que la responsabilité et « le souci » pour le bien-être de l’autre.

Maria Puig de la Bellacasa – Matters of Care (2017)

« Tout commence dans le jardin ».[1] Depuis son enfance, Sanjeeyann Paléatchy est attentif au Vivant. Dans le jardin familial, il observe les plantes, les arbres, les fleurs, la terre, les insectes, les oiseaux. Il est fasciné par la diversité, le développement, la cohabitation. Par la richesse plastique qui habite le monde végétal en particulier. Un monde qui réclame du temps, de l’attention, du soin, du silence. Sanjeeyann Paléatchy a grandi entre deux religions, le catholicisme et l’hindouisme.  Il a rapidement fait le choix de l’hindouisme en se rendant au temple. Les préceptes de l’hindouisme ont renforcé son attention vers le Vivant. Dans le jardin, puis, un peu plus tard, dans la nature, il personnifie les plantes et les fleurs pour se fabriquer une véritable famille. Par la préparation et la mise en œuvre des cérémonies et des rituels hindouistes, il apprend la manipulation des fleurs pour la réalisation de bouquets, de guirlandes et autres compositions sacrées. Très tôt, Sanjeeyann Paléatchy comprend la modestie de sa présence, les alliances trans-espèces et l’éthique du Vivant.

Lorsqu’il étudie à l’école d’art du Port, il met à profit ses diverses connaissances pour penser son rapport au Vivant. Il réalise différentes performances/expériences dans les rivières, parmi les arbres, dans la végétation. Son corps y est envisagé comme un outil visant à une (re)connection avec le paysage au sein duquel il se situe. L’eau est un élément déterminant dans sa pratique. Selon la religion hindouiste, le divin est liquide, à la fois forme et informe. L’eau est l’élément grâce auquel le Vivant existe, il traduit la vie. L’artiste va penser un répertoire de « formes informes », des corps en volumes, des entités ni vraiment humaines, ni vraiment animales. Les sculptures sont réalisées à partir de zoumines récoltées lors de longues marches. Les zoumines sont les herbes folles ou les « mauvaises herbes ». Sanjeeyann Paléatchy attache une importance considérable à ces herbes indésirables ou invisibles. « Les graminées sont les filles de la terre. » Il leur voue un respect immense : en les saluant, en leur demandant leur permission et leur pardon pour la récolte, en les manipulant dans son atelier pour donner forme à des totems composés de milliers de végétaux soigneusement choisis.

Sanjeeyann Patéatchy implique le corps, le sien comme le nôtre, à partir d’une sculpture végétale et d’un espace donné. Les sculptures sont souvent plongées dans l’obscurité. Avec une perspective théâtrale et animiste, l’artiste les rehausse de lumière pour « réveiller notre attention ». Celle-ci peut autant provenir de l’intérieur comme de l’extérieur. La lumière révèle une présence, une énergie, voire une aura singulière. La mise en scène participe d’une sacralisation de ces entités aussi fascinantes que mystérieuses. Elle nous invite à prendre le temps, à ralentir, à observer, à sentir cette présence. L’artiste n’occulte pas la dimension méditative de sa pratique. Si elle est inhérente à notre relation aux œuvres, elle l’est davantage dans leur réalisation. La répétition gestuelle induite par la récolte et les différentes manipulations (couper, trier, piquer, pincer, plier, nouer) participe d’une lenteur et d’un état de transe. Il s’agit alors de se fondre dans le paysage et de devenir végétal.  Ainsi, les photographies, les sculptures et les vidéos de Sanjeeyann Paléatchy visent à la création de gardien.ne.s organiques, de nouveaux paysages et de nouveaux langages par lesquels l’artiste nous amène à questionner notre présence au sein d’un paysage donné à regarder la terre, à sentir le vent, à toucher les textures et les couleurs d’une nature dont le potentiel plastique est infini. Dans une volonté de prendre soin d’une manière déférente, affective et spirituelle, l’artiste partage ainsi un savoir-faire, une attention sensible au monde végétal dont il extrait la puissance, l’énergie et la poésie.

Julie Crenn

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[1] Les citations de l’artiste sont extraites d’une conversation menée le 25 novembre 2019.

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+ SANJEEYANN PALEATCHY

Texte commandé et produit par le FRAC REUNION.

 

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