RERO /// Eidolon


Le Plagiat est nécessaire, le progrès l’implique.

Guy Debord – La Société du Spectacle.

 

Après Rero – Error 404 (Page Not Found) en 2011, la Backslash Gallery accueille une seconde exposition monographique de Rero (né en 1983, vit et travaille à Paris). Une exposition étonnante, réjouissante et déconcertante qui nous amène à une réflexion autour de l’image, ou plutôt sur la négation des images. Très tôt, la rue devient son terrain d’expérimentations, entre street art et art conceptuel, Rero impose sa pensée via des mots, des accroches qui viennent nous interpeller. Il part à la recherche de surfaces murales à la fois simples et insolites, dans la rue, sur des façades, mais aussi à l’intérieur de friches, d’anciens bâtiments industriels, de maisons abandonnées. Des espaces vides, en ruines, livrés à eux-mêmes, vulnérables, en proie aux interventions extérieures. Rero s’approprie ces surfaces dont plus personne ne se soucie et les habille de ses mots barrés. Aujourd’hui, sa pratique s’établit aussi bien dans la rue, dans les zones désaffectées que dans l’espace de la galerie ou les foires d’art contemporain. Il jongle entre extérieur-intérieur, dehors-dedans, radicalité et institutionnalisation. Des dichotomies parmi lesquelles il parvient à trouver un équilibre et une liberté de ton et de forme que l’exposition traduit avec justesse.

 

Dans les années 1970, Jean-Michel Basquiat a dit : « Je biffe les mots pour que vous les voyiez mieux. Le fait qu’ils sont à demi effacés vous donne envie de les lire. » Rero met en œuvre un dispositif simple qui consiste à barrer nettement un mot ou une phrase. Il utilise toujours la même police de caractère, Verdana, en majuscules noires. Une police commune, universelle, lisible et facilement déchiffrable. Les lettres sont apposées sur les murs et les objets au moyen de bandes adhésives de vinyle noir. La formule constitue aujourd’hui sa signature. Mais quels sont ses messages et quel est son discours ? L’artiste part d’un postulat simple : WYSIWYG (What You See Is What You Get – “Tel affichage, Tel résultat”). L’image est remplacée par le texte. Ainsi, l’artiste questionne, rassure, commente, réagit et critique notre environnement visuel invasif. Parce que les mots sont barrés, son discours est troublé. Il joue entre le sens et le non-sens, entre le signifiant et le signifié. La barre instaure une distance critique enter les mots, leur portée et le véritable discours prôné par l’artiste. En ce sens, la barre est un espace de liberté supplémentaire qu’il s’octroie pour diffuser des messages critiques, ironiques et pertinents.

 Après le graffiti, Rero étudie le graphisme à Londres et travaille dans une agence. Là, il est rapidement saturé par les images qu’il compile à longueur de journée dans son ordinateur. La connexion se fait : l’homme – les mots (l’information, la communication) et la machine. À partir des années 2000, il colle des affiches interpellant les passants sur son propre statut d’artiste de rue et sur son medium : « Je n’aime pas beaucoup les gens qui pourrissent les murs avec des stickers » ou « J’aurais préféré un mur blanc plutôt que cette affiche de merde ». Une réflexion qu’il va étendre à notre ère numérique, notre relation à Internet et aux codes qui existent entre l’homme et son ordinateur. Les messages renvoient à ces informations que nous lisons quotidiennement ou que nous utilisons pour discuter sur Internet : Error 404 (page not found), LOL, Smiley, This Image is temporarily unvailable [again], The Installation Failed… etc. Ces mots résonnent en nous, en notre expérience, ils possèdent un caractère universel, global. Ils nous sont devenus si communs que nous ne les voyons plus vraiment. Parce qu’ils sont barrés et déterritorialisés, ils véhiculent d’autres significations. Ils nous poussent à nous poser la question de notre propre relation à la machine, à son utilisation et notre manière de communiquer et de comprendre l’humain, la société, la mondialité à travers le prisme de l’écran.

 Pour sa seconde exposition à la Backslash Gallery, Rero fait entrer la rue, la ruine et la friche dans l’espace de la galerie. Ainsi, lorsque nous pénétrons dans l’exposition, nous sommes priés de suivre un tapis rouge sur lequel il est inscrit en lettres évidées et barrées : WHAT LIES UNDER… De part et d’autre du tapis sont déposés des gravats de plâtre, comme si les murs avaient été abattus (un clin d’œil à l’exposition précédente où sur le sol jonchaient des livres ouverts). Le visiteur travers, sur le tapis rouge, un champ de ruines factices. À l’étage, trois œuvres revisitent le mur. Il s’agit de plâtre encadré qu’il a creusé afin que le texte apparaissent non seulement en creux, mais aussi ton sur ton. Une fois de plus, il emploie le langage informatique [Sans Titre – CTR + ALT + DEL, 2012], qu’il associe à une poétique plus personnelle : Senseless, The End… Une poétique qui nous interpelle parce qu’elle peut aussi bien être extraite de slogans publicitaires jouant sur les émotions, qu’au propre vocabulaire de l’artiste qui souhaite ouvrir notre perception des mots et des matériaux (de l’environnement lorsqu’il intervient dans la rue). Au mur, au dessus des ruines trop propres, des toiles salies, frottées, semblables à des murs éprouvés par le temps et les intempéries. Des diptyques décalés où sont inscrits : Lien Manquant, Hoax, No Substance, Timeless, Plagiat. La rue est transposée sur les toiles qui en deviennent elles-mêmes les hoax. Il en est de même avec sa série d’œuvres sur acier (Error System, Mémoire Morte, 2012), qui elle, comporte une tonalité plus sombre et plus pessimiste. Avec humour et désinvolture, Rero retourne et détourne les contextes et les mediums.

Vue de l’exposition Rero – Eidolon, Backslash Gallery. Photos : Marie Hamel.

 L’exposition s’intitule EIDOLON, un terme grec signifiant “image”. Pourtant pas question ici de représenter, les images sont totalement absentes. Rero développe un discours critique et réflexif sur le statut des images dans notre société : leur omniprésence dans notre quotidien. Le mot EIDOLON est inscrit, barré, au dessus d’un banc de musculation au bas duquel reposent sur le sol deux poids. Il est sculpté dans le marbre blanc et porte une critique quant aux exigences sociétales, commerciales, nous dictant telle ou telle apparence, telle ou telle mode. Les images liées à noter société de consommation exigent de nous une certaine conformation, uniformisation amenant à un effacement des individualités et des différences. L’artiste dénonce un système réducteur et annihilant où les images se font les vecteurs d’une propagande marchande. En ce sens, la série [Sans Titre – LE VRAI, n°1 et n°2, 2012] joue sur un décalage entre les arts de la table, une certaine idée du repas traditionnel, et les fast-foods, système de restauration rapide, symptomatique de notre époque. Au creux des assiettes en porcelaines chinées, trouvées, sont apposés en lettres barrées les slogans en anglais et en français des Quick, KFC, Mc Do et autres enseignes. Des slogans devenus universels puisqu’à leur lecture nous les associons immédiatement (du moins les plus adeptes) aux « restaurants ». Le logo n’est plus indispensable, les mots traduisent les marques.

 S’il s’attaque à la vampirisation capitaliste des consciences, l’histoire de l’art n’est pas en reste. Tout d’abord il formule sur une réflexion sur la peinture en tant que medium (académique, traditionnel) en détruisant des châssis et en les rassemblant, compactés et liés avec de la résine. Par-dessus les morceaux de bois sont apposées les lettres de vinyle renvoyant à la vanité des images : SACRALISATION DU BANAL, OBSOLESCENCE PROGRAMMÉE, CREATIVE DESTRUCTION. Dans notre rapport virtuel aux images, est-ce que la peinture a toujours un sens ? Mort de la peinture ? Mort de l’image ? Il en est de même avec une nouvelle série de sculptures, trois bustes en plâtre réalisés en collaboration avec Stéphane Parain (meilleur ouvrier de France). Il s’agit de trois répliques identiques d’un buste à l’effigie de Louis XVI originalement taillé par Antoine Coypel, artiste officiel de la cour. La sculpture est une image de propagande à la faveur du roi et donc du pouvoir. Rero efface son visage et le remplace par des mots : LOADING, ERROR 404. Le troisième buste est tombé à la renverse, explosé au sol. Au dessus du socle, une plaque, sur laquelle est gravée en lettres barrées, remplace la tête : L’APPLICATION A QUITTÉ INOPINÉMENT. Le pouvoir de l’image est mis à mal. Il dit : « Dans notre monde, tout a déjà été vécu et a déjà été retranscrit en images : filmé, peint, photographié. Tout est devenu virtuel. »[1] Avec ses mots et ses interventions Rero nous incite à revenir au réel, à l’essentiel et à une prise de conscience du piège visuel dans lequel le système (publicitaire, marchand, industriel, commercial etc.) souhaite nous emprisonner.

 

Fasciné par les écrits de Guy Debord, Rero matérialise La Société du Spectacle et engage une critique ouverte d’un système qui souhaite nous enfermer pour mieux nous contrôler. Il présente à Paris, une magnifique installation formée de quatre anciennes machines à écrire noires déployant des rouleaux de papiers sur lesquels est inscrit le texte d’introduction de l’ouvrage culte de Debord [Sans Titre (LA SÉPARATION ACHEVÉE. CHAP. 1), 2012]. Le texte est dissocié en quatre parties, il est rendu illisible et incohérent, à l’image de notre rapport à l’information et à la représentation. L’artiste provoque, amuse, bouscule et critique nos habitudes visuelles. En utilisant le langage et les codes du système il souhaite le retourner et le confronter à ses absurdités et ses contradictions. Chacune de ses interventions et de ses œuvres est une porte ouverte, un espace de liberté et de réflexion sur une société à la dérive et en proie à une normalisation à laquelle Rero refuse de se compromettre.

Julie Crenn

Vues de l’exposition Rero – Eidolon, Backslash Gallery. Photos : Marie Hamel.

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Exposition RERO / EIDOLON, du 12 mai au 23 juin 2012, à la Backslash Gallery, Paris.

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.backslashgallery.com/.

Plus d’informations sur l’artiste : http://www.reroart.com/.

Texte en collaboration avec la revue INFERNO / http://inferno-magazine.com/2012/06/12/rero-eidolon-backslash-gallery/


[1] LONGHI, Samantha. « Interaction Polysémique » in RERO – Image Négation. Grenoble : Cirières Editions [Collection Opus Délits], p.36.

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