A L’INTERIEUR /// MELANIE LECOINTE /// EDITIONS DERRIERE LA SALLE DE BAINS


Mélanie Lecointe met en œuvre une démarche réjouissante, critique et dichotomique. Elle a fait le choix de revenir vers des techniques jusque-là délaissées, ignorées, voire méprisées par le monde de l’art. Des techniques qui n’entrent dans aucune des catégories dites « respectables » de ce que nous appelons les Beaux-Arts. En effet, le vitrail et la céramique sont deux pratiques immédiatement associées aux Arts Décoratifs, à l’artisanat d’art, à l’amateurisme ou à un loisir domestique. Elles impliquent chacune une maîtrise technique et matérielle, un savoir-faire ancestral que l’artiste se plaît à détourner. Elle se joue des codes traditionnels pour véhiculer une imagerie subversive, ironique, critique et souvent cocasse.

Si la céramique rime habituellement avec la préciosité de l’objet, le raffinement, l’observation du détail, le « bon goût », bourgeois, élitiste, Mélanie Lecointe renverse et brise les idées préconçues. Ainsi, elle produit une série de tronçonneuses échelle 1, alignées sur des socles (8 Tronçonneuses – 2010). La sérialité renvoie à la démocratisation d’un art devenu populaire, bon marché. Les services à thé, les vases et autres éléments domestiques font place à un outil de travail, une machine dangereuse associée avec une gestuelle violente, physique. Pourtant, une fois de plus, la symbolique est déplacée. La machine est rendue inoffensive, précieuse et raffinée. Selon un même principe de glissement technique, iconographique et conceptuel, elle réalise Mitraillette (2012), un vitrail représentant une mitraillette rouge sur un fond blanc. À l’origine les vitraux étaient considérés comme des affiches, des supports de propagande aux pouvoirs religieux et politiques, ils instruisaient, incitaient et guidaient le peuple. Incorporée à un caisson lumineux, Mitraillette reprend et reformule l’histoire du medium en y ajoutant les codes de l’information et de la communication actuelle : graphisme, logos, couleurs pop. Des codes impliquant une simplification des formes amenant à une captation immédiate et facilitant le formatage des esprits. L’image désigne l’idée et crée un besoin que seule la consommation peut soulager. L’artiste se joue des images et des stéréotypes pour formuler une œuvre qui vient critiquer la standardisation d’une imagerie collective. Celle-ci tend en effet vers une effrayante universalisation des objets, des images et des comportements.

Pour mener un combat contre une conformation de plus en plus violente, Mélanie Lecointe emploie des grands moyens : des techniques inédites, des motifs inattendus et un discours critique percutant. Elle pose une question : quelles sont les icônes d’aujourd’hui ? La réponse se trouve dans une iconographie liée au système capitaliste et non plus du côté des Saints ou des modèles historiques. Alors les vitraux ne font pas la propagande des personnages de La Bible, mais plutôt des motifs de la surconsommation. En 2010 elle produit une installation intitulée Vous qui êtes mortes, vous qui vivez encore et vous qui viendrez à l’avenir, réjouissez-vous, une œuvre qui reprend et déconstruit la fonction première des vitraux : formater, normer, anesthésier. Elle explique : « Les vitraux représentent un menu Mc Do : les frites, le burger, le soft drink, le muffin. Le dessin est simplifié : ce qui m’intéressait c’était d’emprunter davantage au graphisme qu’à la peinture. D’ailleurs, il y a aussi un rapport à l’enseigne ou au panneau publicitaire. […] Tout cela marque en effet une sorte de tournant politique. »[1] L’image triviale vient tutoyer un medium lié au sacré pour délivrer des messages critiques sur nos modes de vies, nos comportements et sur les travers d’une société de consommation annihilante et aveuglante.

Parallèlement, elle développe une œuvre engagée contre le phallocentrisme, qui, par voie de concordance, est lui-même l’instigateur de notre fonctionnement sociétal. Alors elle s’appuie sur des signes explicites comme la poupée Barbie et produit What the fuck is that ?! (2011). Symbole de la femme parfaite, blonde aux yeux bleus, plastique hypersexuelle et irrémédiable victime de la mode, Barbie est devenu un modèle non seulement pour les fillettes mais aussi pour les plus grandes. Un modèle universel que l’artiste dénonce et subvertit non sans humour. Cinq poupées en céramique sont disposées côte à côte, les bras levés vers le ciel, le visage souriant, la poitrine mise en avant. Elles sont amputées de leurs jambes et leurs sexes sont marqués par des perforations nettes de la matière. Barbie est réduite à sa véritable fonction, celle d’un objet sexuel. L’engagement politique qui transparaît dans l’œuvre de Mélanie Lecointe s’accompagne d’une lecture féministe de notre environnement quotidien : la représentation du corps des femmes, leurs statuts, leurs conditions. Ainsi, l’installation I Love Phallocratie (2009) fait l’apologie ironique du sexe masculin, sa toute puissance et son omniprésence dans nos sociétés. Un vitrail figure un sexe masculin en érection, dirigé vers le ciel, il incarne le pouvoir phallocratie. Près du vitrail, une pioche repose contre un mur où il est inscrit Where I Behead Myself. L’installation implique une tonalité menaçante, elle nous apparaît alors comme une interprétation féministe de la décapitation d’Holopherne par Judith. Une menace qu’elle a mise à exécution en donnant un coup de masse dans Présidentielle (2012), où la figure du roi résumée en une couronne stylisée, est littéralement brisé.

L’artiste prolonge et renouvelle un héritage artistique amorcé au XIXème siècle avec le mouvement Art & Craft, lui-même poursuivit par les acteurs du Bauhaus, puis par les courants féministes et postcoloniaux à partir des années 1970. Le vitrail et la céramique sont extraits de leurs carcans traditionnels. Les techniques sont désacralisées. Elles sont habilement réhabilitées en tant que mediums actuels vecteurs d’une critique efficace et pertinente. Le caractère alternatif des techniques employées permet la transmission d’un discours lui-même inscrit dans une radicalité et un engagement pleinement exprimés. Sans compromis, Mélanie Lecointe nous met en garde contre les dérives de plus en plus marquées d’un système qui broient les esprits, les individualités et les différences.


[1] Entretien avec François Coadou. Tract n°2, mars 2012.

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Editions Derrière la Salle de Bains /// http://leseditionsderrierelasalledebains.bigcartel.com/product/collection-julie-crenn-editions-derriere-la-salle-de-bains

Mélanie Lecointe /// http://melanielecointe.com/Melanie_Lecointe/Index.html

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