DOMINIQUE TORRENTE – Ars Lexis


 

« Paradoxe n°3 », multiple, 60 x 123 cm / broderie mécanique sur toile tendue sur châssis.

Trou de mémoire, diamètre 55 cm x 90 cm hauteur, 2011

Trou de mémoire, diamètre 55 cm x 90 cm hauteur, 2011

L’œuvre de Dominique Torrente articule le texte et le textile. La fibre et les mots constituent des matériaux qu’elle travaille sans relâche pour mener une réflexion riche de langages et d’habitus. L’objet du quotidien dialogue et fusionne avec le texte. Ainsi, elle explore la page du livre comme medium à part entière. Les pages cousues entre elles d’un ouvrage sont déployées sur les murs et dans l’espace (Les Peaux de Papier) ; découpées, elles s’adaptent aux formes incurvées de canopées (Nature morte, les urnes de la mémoire) ; leurs mots et leurs fragments de phrases peuvent aussi occuper les murs et la surface des œuvres. Broder, assembler, recouvrir, associer, découper sont des actions qui viennent nourrir et enrichir un vocabulaire à la fois gestuel et conceptuel permettant la création d’ouvertures et/ou le dialogue entre des territoires séparés. Dans cette optique, Dominique Torrente allie la peinture, la broderie et le texte avec les séries Open Up, Ut Pictura Poésis et Figures Noires. À la surface de plages de tissus monochromes tendues sur châssis, sont brodés des mots en lettres capitales. Ces derniers apparaissent et disparaissent selon la lumière, selon nos propres déplacements. Un jeu entre leur présence et leur absence est généré. Une fois les toiles associées, les mots s’articulent : TROU – BLANC / STILL – LIFE / J’OUIE – SENS. Au fil des œuvres, l’hybridation entre texte et textile s’est progressivement établie. L’artiste construit ainsi une pratique où se déploient des références sensorielles, perceptuelles, symboliques et mémorielles.

« Les peaux de papier », autre vue générale. Musée Géo-Charles, Echirolles, 2008

« Les peaux de papier », autre vue générale. Musée Géo-Charles, Echirolles, 2008

Le bijou de la reine, 2007, 6 ballons de rugby, tissu XVIIIe siècle– soierie lyonnaise, expressions de l’univers du rugby réalisées en broderies en relief – 110 cm x 110 cm x 16 cm (épaisseur),présenté à l’exposition XV – musée Géo-Charles, Echirolles, Isère.

Le bijou de la reine, 2007, 6 ballons de rugby, tissu XVIIIe siècle– soierie lyonnaise, expressions de l’univers du rugby réalisées en broderies en relief – 110 cm x 110 cm x 16 cm (épaisseur),présenté à l’exposition XV – musée Géo-Charles, Echirolles, Isère.

Une recherche que Dominique Torrente ouvre à des objets ayant trait au quotidien et plus particulièrement au monde sportif. En 2007, elle s’approprie six ballons de rugby qu’elle dissimule sous un tissu soyeux brodé d’expressions tactiques liées aux règles du rugby (Le Bijou de la Reine). Quelques années plus tard, elle recouvre un punching-ball (Punching Bank) de fragments de canevas et d’écussons brodés de messages. Ces derniers se rapportent à la sphère financière et au marché mondial. L’œuvre est une invitation à littéralement boxer le système. À partir d’un ballon ou d’un sac de frappe, l’artiste réinvestit le terrain en troublant les frontières entre plusieurs territoires : le sport, l’art, la politique, les savoir-faire artisanaux et le langage. C’est à partir de cette réflexion alliant l’art et l’artisanat, le high and low (c’est-à-dire l’interaction de références populaires à des références savantes) que l’artiste réalise une nouvelle série intitulée Hybrid Lexis. Sur une invitation de Catherine Herbertz, directrice de la médiathèque de La Ricamarie, Dominique Torrente rencontre la collection de canevas d’un lecteur assidu. Elle décide alors d’étudier une pratique textile en voie de disparition : son histoire, ses techniques, ses formats, ses contenus, sa symbolique et sa portée sociologique et son impact sur l’imaginaire collectif. Elle précise : « Le déploiement de la couleur et du graphisme spécifique à cette fibre m’intrigue et ouvre un champ de mémoire patrimoniale que je désire m’approprier et montrer. »[1] Comme de nombreux savoir-faire issus de l’artisanat, la pratique du canevas est méprisée car elle est liée aux activités dites « féminines » (comme la broderie, le crochet, la dentelle ou le tricot) et à un milieu social populaire. Parce que le canevas est marginalisé et nié par les institutions culturelles, la critique et une majorité du public, l’artiste souhaite lui redonner une place et un rôle au sein de la création contemporaine. Pour cela, elle est revenue sur ses origines et sa fonction au sein des foyers ouvriers. En effet, la confection d’un canevas impliquait la réalisation d’une reproduction couleur d’une œuvre d’art, un chef-d’œuvre de référence. Pour de nombreuses familles, le canevas représentait un premier accès à la peinture et à l’Histoire. Ainsi les chefs-d’œuvre de Fragonard, de Watteau, de Millet, de Courbet ou encore de Gauguin ornaient les salons et les chambres des foyers les plus modestes. En ce sens, le canevas représente la version populaire de la tapisserie, qui, elle, était destinée à orner les murs des châteaux et des grandes demeures. Contrairement à la broderie, à la dentelle ou au tricot, le canevas n’a pas de valeur fonctionnelle. Celui ou celle qui le réalise connaît la valeur décorative et éducative des images.

Sus, donc, poussez-les !, 2013, sac de frappe, suspension métallique, canevas, 160 cm de hauteur

Sus, donc, poussez-les !, 2013, sac de frappe, suspension métallique, canevas, 160 cm de hauteur

Dominique Torrente a procédé à un travail de recherche et de récolte de différents canevas pour les découper, les déstructurer et les conjuguer avec un langage nouveau. Les fragments de tissus colorés sont en effet combinés à des volumes aux contours géométriques et minimalistes. Ces formes, qui appartiennent à la grammaire de l’art actuel, nous replongent dans l’histoire de la sculpture moderne et contemporaine. Brancusi, Sol LeWitt, Artschwager, Nemours, Raetz, Arp, Cragg, Morellet et bien d’autres artistes ont nourri et continuent de nourrir un répertoire de formes estampillées « art contemporain ». Un travail sur les socles a engendré deux dispositifs de monstration. Soit, les volumes sont intégrés à des socles aux formes découpées et aux couleurs acidulées ; soit, ils sont disposés sur des guéridons, des tabourets ou des tablettes en bois. L’artiste allie ainsi le socle « art contemporain » (le musée, la galerie, le centre d’art) avec le socle domestique (le foyer, le quotidien et l’intime). En les recouvrant les volumes de patchworks de canevas, Dominique Torrente hybride deux mondes qui ne se comprennent pas. Les formes considérées comme étant nobles sont colonisées par les fibres d’une pratique considérée comme étant kitsch et ringarde. Pourtant, le regardeur, peu importe son milieu social, ne se retrouve pas systématiquement dans l’art actuel. L’artiste souhaite alors distiller des repères attachés à une histoire, un patrimoine et une mémoire partagée.

Série Hybrid lexis, « prismes », à l’arrière plan « Transfert », Divers matériaux, dont canevas, 2014.

Série Hybrid lexis, « prismes », à l’arrière plan « Transfert », Divers matériaux, dont canevas, 2014.

Par l’hybridation, le déplacement et la traduction, Dominique Torrente réintroduit une technique textile populaire, qui, autrefois avait une fonction non seulement décorative, mais aussi éducative. Le canevas accroché dans le salon représentait une fenêtre ouverte sur un champ de représentation pluriel, une époque, une palette de couleurs, un imaginaire. En jonglant avec les vocabulaires, les mots, les formes et les matériaux, l’artiste opère à une alternative et à des croisements de territoires. Hybrid Lexis implique une rencontre et une reconnaissance. L’utilisation du canevas en tant que matériau artistique constitue la poursuite d’un engagement de l’artiste envers les pratiques textiles et un ensemble de savoir-faire volontairement négligés. Le canevas devient un outil critique envers une standardisation des formes et des discours. Fragment par fragment, les fibres de laine tissées colonisent les volumes aux silhouettes géométriques pour dénoncer toutes les restrictions et les exclusions dans le champ de la création. Il s’agit alors pour l’artiste de redonner du sens et une place aux savoir-faire dont l’histoire et le développement participent au renouvellement des formes et des idées. Dominique Torrente, ainsi que de nombreux artistes comme Joana Vasconcelos, Faith Ringgold ou encore Wim Delvoye, puise dans le patrimoine artisanal pour réintroduire une mémoire collective dans l’art, ouvrir la création à une pluralité de perspectives, de références et d’histoires.

« Opposite n° 8 », série Hybrid lexis, divers matériaux, 2014

« Opposite n° 8 », série Hybrid lexis, divers matériaux, 2014

Vue de l'exposition

Vue de l’exposition Mediathèque Jules Verne, La Ricamarie

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[1] Echanges avec l’artiste, mai 2014.

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DOMINIQUE TORRENTE

++ Médiathèque de La Ricamarie / http://mediatheque.laricamarie.over-blog.com/page-8668765.html

 

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