[TEXTE] CRISTOF DENMONT – Station to station

Station 220118, 2018. Huile sur toile, 170 x 190 cm. Collection ville de Saint-Pierre, La Réunion. Photographie © François-Louis Athénas

Once there were mountains on mountains 

And once there were sunbirds to soar with 

And once I could never be down 

Got to keep searching and searching.

David Bowie – Station to station (1976)

Enfant, Cristof Dènmont dessinait avec son frère. Ils copiaient les personnages de leurs bandes dessinées favorites. Ils fabriquaient des cartes aux trésors, des jeux de piste, des jeux de l’oie, des plans de guerre. Ils jouaient aussi à des jeux vidéo, des plateformes où un héros devait parcourir un territoire en de multiples étapes et vies. Là se trouvent déjà les ingrédients fondamentaux de son œuvre : le jeu, le territoire et l’exploration infinie. Les peintures faussement abstraites de Cristof Dènmont forment un ensemble cartographique nourri de signes, de mots, d’images effacées, d’indices illisibles, de couleurs, de nuances, de motifs. “J’accumule des traces, je dépose de la matière en proportions différentes. Au fur et à mesure, ces traces deviennent des signes et le principe de paréidolie (quand le cerveau reconnaît des formes anthropomorphes ou zoomorphes dans l’informel) guide en partie la composition des tableaux.” Au fil des séries, les peintures fabriquent un monde en soi qui génère des aventures et des rencontres. Le monde de la peinture elle-même, son histoire ancestrale et son actualité que l’artiste suit avec gourmandise. Un terrain de jeu dont l’héritage est massif et à l’intérieur duquel l’artiste se situe sans jamais oublier ses principales références : la peinture pariétale, Klee, Chazal, Delaunay, Bosch, Guston, Twombly, Gabori et tant d’autres.

Passionné par la “dimension rock” de l’expressionnisme et du fauvisme, la culture punk et le métal, il étudie l’art entre Le Port et Marseille. L’énergie de la ville le motive à établir des connexions entre l’histoire de la peinture, les cultures populaires, sa propre histoire et son expérience du quotidien. Dans une perspective de lâcher-prise, il dessine l’espace urbain les yeux fermés. Il trace rapidement des lignes dans ses carnets remplis de “dessins sonores”. Sans aucune volonté de représenter le monde réel tel que nous le voyons, il en dévoile une expérience aussi sensible que sensorielle. Cristof Dènmont recherche les émotions générées par la rapidité, le grondement et la multitude de la ville. Des sensations souvent difficiles à verbaliser ou à représenter qu’il expérimente avec spontanéité et persévérance. À son retour à La Réunion en 2003, il poursuit son travail de dessin et de peinture. Il procède à des récoltes de motifs dans son espace privé comme dans l’espace public (un paquet de cigarettes, un melon, une télécommande, un cocotier…). Il collecte des mots ou brides de phrases entendues lors de conversations ou à la radio. Il prélève aussi des signes dans l’espace publicitaire et informatif. Les peintures sont construites au moyen de fragments disparates que l’artiste met en jeu au fil “d’agencements précaires”.

Soucieux de constamment s’extraire d’une zone de confort, Cristof Dènmont développe dans le temps long plusieurs séries “comme le fait un musicien qui travaille un album.” Par-là, il mène une recherche progressive afin de fouiller ses sujets et ses préoccupations picturales. La série implique une mise en jeu, une remise en doute, une prise de risque et une pratique de l’expérimentation pour continuer à faire “chavirer la table” et ne pas tomber dans une forme de répétition et d’ennui. C’est le maillage des différentes séries qui permet de saisir le sens global, les influences et les intentions. Des entités hybrides et monstrueuses font leur apparition dans la série Homo Insularis (2006-2012) : “des corps hors normes, non identifiables, le monstre est la victime, le corps ostracisé.” Le jeu définit la mise en œuvre du spectacle Marelle (2011-2012) et trouve plus tard ses princesses et Super Héros dans la série Produits dérivants (2012-2013). Il se poursuit avec Plateformes (2013-2014) dans laquelle l’artiste revisite les jeux vidéo, les nappes malgaches, le point de croix ou encore le pixel comme motif et outil plastique. Le flou et les nuages s’installent dans la série Archipel Vertical (2014-2015) avec laquelle Cristof Dènmont prend de la hauteur pour adopter d’autres points de vue et perspectives vis-à-vis du territoire. Purgatoire (2017-2022) fait autant référence aux niveaux d’un jeu qu’aux étapes d’un chemin spirituel où l’entre-deux règne : entre le visible et l’invisible, entre le figuré et l’abstrait, entre la mémoire et l’oubli. L’artiste travaille actuellement à une nouvelle série intitulée Clouds (2022 – en cours). Ce titre  fait écho aux nuages ainsi qu’aux espaces virtuels de stockage : une mémoire externe renfermant des données multiples et impalpables. L’œuvre est ainsi formée de signes, d’indices, de traces, de références écrites se rapportant à une mémoire difficile à appréhender. 

Station 290418 / acrylique sur toile, 120x120cm

À la surface de la toile ou du papier, Cristof Dènmont adopte des gestes élémentaires. Il s’agit pour lui de désapprendre la virtuosité inhérente à une histoire de la peinture. L’artiste s’inscrit davantage dans une histoire non spectaculaire de l’art, une démarche et une position régies par une pensée de la modestie, de la précarité, du dépouillement, du presque rien. Il trace, il bombe, il griffonne, il enfouit, il estompe, il gomme, il recommence, il fait, défait, recouvre, dévoile. Parce qu’il additionne et soustrait, les peintures recèlent des secrets, des traces cachées, des silences contenus dans la matière. Sur un fil tendu — entre équilibre et déséquilibre — Cristof Dènmont fabrique des cartographies codées qui semblent avoir perdu leur fonction, qui ne nous montrent plus le chemin. Dans une stratégie de la désorientation, les œuvres nous emportent vers les profondeurs stratifiées d’une mémoire fragmentée mise en partage. Elles forment un paysage mental dans lequel fourmillent autant d’éléments intimes, biographiques que de signes appartenant à un imaginaire collectif. L’artiste nous délivre sa vision de la peinture, mais aussi les indices d’une histoire poreuse. En creux, Cristof Dènmont explore l’épaisseur d’une mémoire défaillante, la sienne, celle de l’île, la nôtre. Les cartes cryptées peuvent par exemple nous renvoyer à l’histoire douloureuse et mal explicitée de l’île. L’effacement et l’introspection convergent vers l’écriture complexe et la transmission de l’histoire réunionnaise. En ce sens, l’artiste s’attache à élaborer un répertoire de formes, des alphabets codés qui formulent une écriture plastique. Alors, les paysages polysémiques, spirituels, conceptuels fonctionnent comme un palimpseste infini à travers lequel l’artiste s’engage à écrire et défaire le récit d’une amnésie propre à chacun.e.

Julie Crenn, mars 2023


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