
“On dit que certaines plantes se laissent mourir lorsqu’on les arrache à leur environnement pour les déplacer dans un lieu qui n’est pas le leur. Mais, peut-on manquer d’un endroit qu’on a pas, soi-même, connu ? On dit que le corps ne triche pas et lorsque je suis là-bas, je sais aussi qu’il se redresse comme il ne l’a jamais fait ici. Qu’il reconnaît quelque chose qui ne se traduit pas en mot et le transforme en geste.”
Mélanie Cao – Je vous parle ici de ce qui n’existe pas (Podcast, 2023) [1]
En 1939, Frida Kahlo peint un autoportrait étonnant : elle apparaît de manière double sur la toile. Les deux Fridas sont assises côte-à-côte sur un banc, elles se tiennent la main et leurs deux cœurs anatomiques sont reliés entre eux par un fil rouge. Las dos Fridas visibilise, de l’extérieur comme de l’intérieur, la double origine de l’artiste, européenne de par son père, autochtone mexicaine de par sa mère. Les mains liées, le banc et la veine matérialisent l’espace entre les deux corps, un espace interstitiel où circulent les fondations de son identité multiple. Homi K. Bhabha (théoricien postcolonial) écrit à propos des existences de l’entre-deux construites à partir de réalités métissées. Les personnes qui vivent l’entre-deux au plus profond de leur corps fabriquent des ponts entre les cultures, entre les habitats, entre les langues, entre les territoires physiques et mentaux. A l’intérieur de cet “entre” se déploie un réseau de liens visibles et invisibles. Il précise : « Ces espaces interstitiels offrent un terrain à l’élaboration de ces stratégies du soi – singulier ou commun – qui initient de nouveaux signes d’identité et des sites innovants de collaboration et de contestation dans l’acte même de définir l’idée de société. »[2] Pour comprendre et trouver les chemins de représentation de ce qui fait société, Chloé Saï Breil-Dupont peint son histoire personnelle comme celles de ses proches. Dans un va et vient incessant entre l’intime et le collectif, elle sonde des questions fondatrices liées à la mémoire, aux corps, à l’amitié (et plus largement aux manières de faire communauté), à l’amour, à la douleur, au doute et au large éventail des émotions que nous pouvons expérimenter.
Chloé Saï Breil-Dupont quitte Berlin en 2023 pour s’installer à Saïgon. Un choix motivé par le besoin de renouer non seulement avec l’histoire de sa grand-mère vietnamienne, mais aussi pour se situer elle-même dans une réalité multiculturelle (française, catalane, vietnamienne) habitée de questions, de besoins et de manques. Alors, l’exposition Joys sleep here est pensée comme un collage où les images sont entremêlées.[3] L’artiste construit les peintures à partir d’images extraites d’archives personnelles, de la pop culture (notamment du cinéma) ou encore des images glanées sur internet. Elle travaille cette matière visuelle en zoomant sur des détails, en les déformant, en les découpant jusqu’à les rendre quasi abstraites. Dans une perspective de refabrication et de reconstruction d’une imagerie qui lui est propre, Chloé Saï Breil-Dupont génère des hybridations, des assemblages et ré-assemblages. Une méthode de travail en accord avec son métissage. Non sans sourire, elle explique qu’elle n’est pas “un gâteau que l’on pourrait couper en quarts, en portions”. Le métissage implique la création d’une nouvelle identité et d’une nouvelle culture dont elle développe un espace de représentation singulier.
En septembre 2025, Chloé Saï Breil-Dupont présente une exposition personnelle au Musée d’Hô Chi Minh City. 𝘖̛̉ đ𝘢̂𝘺, 𝘰̛̉ đ𝘰́ 𝘷𝘢̀ 𝘰̛̉ 𝘬𝘩𝘢̆́𝘱 𝘮𝘰̣𝘪 𝘯𝘰̛𝘪 (here, there and everywhere) réunissait un ensemble de portraits de ses ami.es vietnamien.nes et việt kiều. L’artiste y sondait les questions “de déplacement, de communauté, et de l’idée que ce sont les liens qui créent la maison.” A Leipzig, elle choisit de présenter deux de ces portraits, augmentés d’un ensemble inédit de peintures plus abstraites traduit des sentiments complexes qu’elle visualise mentalement. L’artiste écrit : “Quand je regarde ces peintures, je pense souvent à des choses intimes, tellement intimes mais constituées d’éléments externes : pour créer nos phrases, pour dire un ressenti ou ce qu’on voit, on parle toujours avec les mots des autres, ceux de nos langues, ceux que l’on a appris. Et on vient les arranger, parfois les déformer, pour qu’ils arrivent à exprimer quelque chose qui est proche de la justesse de nos existences vécues.” Chloé Saï Breil-Dupont explore ainsi les rollercoasters de la santé mentale, le corps blessé, la rupture amoureuse, l’amour, la dépression, la réparation, le secret ou encore les chemins pour réapprendre à vivre. Les œuvres visibilisent des états, des émotions, des épreuves et des sentiments difficiles à verbaliser et à définir plastiquement. Elles manifestent ainsi des moments pivots de vie qui constituent le fil du destin rythmé de rencontres, d’événements, ce qu’elle appelle des “pierres de vies”.
Comme la veine peinte par Frida Kahlo, la couleur rouge circule d’œuvre en œuvre. Si elle symbolise la destinée de chacun.e, elle est aussi importante dans la culture vietnamienne. Le rouge véhicule la joie, le bonheur, la prospérité et la chance. Elle manifeste une célébration. Son omniprésence dans les peintures, couplée aux mouvements aussi organiques que fluides, participe à une volonté de représenter la vie dans tous ses aspects (silencieux, intérieurs, indicibles, physiques). Par la représentation des sentiments-pierres-de-vies, l’artiste examine aussi comment ces étapes transforment son corps de manière profonde. Les peintures témoignent de mutations dans sa chair. Chloé Saï Breil-Dupont réalise par là une peinture corporelle qui annule complètement la séparation stérile entre le corps et l’esprit pour lier l’expérience intime à l’expérience collective. Une peinture viscérale qui nous plonge dans la fermentation de la vie même.
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Notes _
- Merci à Anissa Hanifa pour ses précieux conseils. La citation est issue du podcast Je vous parle ici de ce qui n’existe pas, de Melanie Cao, en ligne : https://shows.acast.com/je-vous-parle-ici-de-ce-qui-nexiste-pas/episodes/nos-corps-empoisonnes
- BHABHA, Homi K. Les Lieux de la Culture : Une Théorie Postcoloniale. Paris : Payot, 2007, p.30.
- Les trois mots du titre de l’exposition proviennent d’une lettre d’amour écrite à l’attention de Chloé Saï Breil-Dupont. Elle précise : “c’étaient les trois mots que je voyais vraiment dans ces pages de mots d’amour, comme s’ils me disaient quelque chose de la situation qui était complètement différent de ce qui était dit dans cette lettre. Joys sleep here : les joies dorment ici. Elles ne sont pas éveillées, mais elles sont quelque part, et, peut-être, que tu peux les trouver.”

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