BERENICE ABBOTT /// Expérimenter le Réel


Le Jeu de Paume présente actuellement une exposition rétrospective du travail photographique de Berenice Abbott (née en 1898, à Springfield, Ohio, et décédée en 1991). Une présentation qui s’inscrit dans un programme de mise en lumière des œuvres de femmes photographes du XXème siècle comme Lisette Model, Lee Miller, Claude Cahun, Diane Arbus et bientôt Eva Besnyö. Si elle est particulièrement connue pour avoir conservé, exposé et défendu l’œuvre d’Eugène Atget, Berenice Abbott a, dès les années 1920, su donner une nouvelle impulsion à l’art du portrait, vivant et bâti, tout en poursuivant un travail d’expérimentation technique sur la lumière et le mouvement. Du portrait, aux paysages, en passant par la science et le surréalisme, son œuvre recèle des secrets et des surprises qui sont restés encore trop confidentiels. L’exposition est construite sur trois volets qui révèlent pour la première fois au public français ses portraits, son travail documentaire lié à la ville de New York et ses images expérimentales. 140 photographies, auxquelles s’ajoutent les ouvrages de l’artiste, ainsi que de nombreux documents et archives inédites.

Les débuts

Au tout début des années 1920, Berenice Abbott, comme de nombreux artistes américains issus du cercle de Greenwich Village (Djuna Barnes, Sadakichi Hartmann etc.), choisit de s’installer à Paris. L’Europe est alors envisagée comme un espace de liberté et moteur d’une avant-garde rayonnante et motivante. Rapidement, Man Ray la prend sous son aile et lui enseigne la photographie. Elle entre alors au cœur du cercle parisien dominé par les surréalistes, au sein du quartier de Montparnasse elle côtoie quotidiennement André Breton, Marcel Duchamp, Jean Cocteau, Marie Laurencin, James Joyce ou encore André Gide. Une émulation intellectuelle et esthétique qui va influencer ses premiers travaux personnels. En 1926, elle ouvre son premier studio où ses amis, artistes, poètes, modèles et écrivains, se pressent pour se faire tirer le portrait. Sur des fonds monochromes, neutres, elle produit des images (portraits et autoportraits) profondes et personnelles, éloignées des circuits commerciaux et d’une tradition normée. Des portraits anti conventionnels marqués par un attrait pour la distorsion des formes et des visages, pour le travestissement et la mise en scène des modèles. Comme chez Claude Cahun, Berenice Abbott sème le trouble des genres, puisque les femmes prennent des apparences, des attributs et des poses masculines et inversement pour les hommes. Une ambigüité est cultivée. Pour chacun des clichés, elle use de la technique photographique pour capter ou sublimer les personnalités, les individualités auxquelles elle est confrontée.

Elle bénéficie d’une première exposition en 1926 à la galerie Au Sacre du Printemps à Paris. Elle intègre un mouvement esthétique,la NouvelleVision, et s’engage très tôt dans une pratique de résistance contre le pictorialisme et l’influence écrasante de l’école d’Alfred Stieglitz. En 1926, grâce à Man Ray, elle rencontre Eugène Atget (1857-1927), peu de temps avant sa mort. Immédiatement, elle se passionne pour son œuvre et décide, en 1928 de faire l’acquisition d’une partie du fonds photographique du maître français. Des milliers de tirages et de plaques négatives qu’elle expose d’abord à Paris et qu’elle emporte aux Etats-Unis lors de son retour définitif en 1929. Elle va largement contribuer à la propagation, à l’exposition et à la représentation critique du travail d’Atget. Par conviction, esprit de résistance et volonté moderniste, elle opte pour un travail de réflexion plastique et esthétique personnel où l’expérimentation et l’innovation vont rythmer sa carrière. Sans jamais se complaire dans une méthodologie redondante, elle est parvenue à redynamiser la photographie américaine des années 1930-1950. En partant de la réalité, du vivant, elle s’est attachée à renouveler le style documentaire tout en lui apportant une touche surréaliste et constructiviste.

Changing New York (1935-1939)

À son retour à New York elle est choisie par l’administration américaine (Work Progress Administration) pour intégrer le projet documentaire sur la ville de New York. Pendant quatre ans, elle va sillonner les rues de la ville pour dresser le constat d’une société frappée par une crise financière et économique sans précédent, mais aussi motivée par un désir de modernité fulgurante. En résulte une série intitulée Changing New York, la plus célèbre de la photographe. Une série composée de 305 images (dont vingt quatre sont présentées au Jeu de Paume) qui atteste d’une ville en mutation, en déconstruction et reconstruction, de classes sociales durement séparées et d’une folie collective liée aux nouvelles technologies. Elle précise : « Toutes les photographies de New York ont demandé beaucoup de temps car il était nécessaire de positionner l’appareil photographique avec soin. Ces photographies ne sont pas le fruit du hasard. » L’accent est particulièrement porté sur l’architecture disparate de la ville, entre anciens et nouveaux bâtiments. La structure urbaine est décortiquée, examinée de manière frontale et neutre, sans effet. Pour toutes ses raisons, la série est à la fois une commande gouvernementale à laquelle Berenice Abbott se devait de répondre aux critères exigés, mais aussi une œuvre à part entière puisqu’elle est parvenue à travers ses points de vue et ses choix, à livrer un portrait personnel et original de la ville. Elle écrit : « Le tempo de la ville n’est pas celui de l’éternité, ni celui du temps, mais celui de l’éphémère. C’est pour cette raison qu’un tel enregistrement revêt une importance particulière, tant documentaire qu’artistique. ». Une expérience documentaire qu’elle va poursuivre en prenant la route et en traversant le Sud des Etats-Unis. Tout au long de ce périple routier, elle saisit une Amérique rurale, paysanne et ouvrière. Un travail qui vient compléter et augmenter le point de vue new-yorkais.

Expériences Photographiques

 À partir de la fin des années 1930, elle donne une nouvelle direction à ses recherches photographiques. Parallèlement à son activité de professeur de photographie à la New Schoolof Social Research, elle devient en 1944, elle est responsable du service photographique de la revue Science Illustrated. Là, elle dialogue avec le domaine de l’expérimentation technique. En 1957, elle est engagée par le Massachussetts Institute of Technology (MIT) pour réaliser des images pédagogiques destinées aux ouvrages scientifiques. Ses images devaient susciter l’intérêt des plus jeunes afin de former une nouvelle génération d’ingénieurs, de mathématiciens et de physiciens pour contrer l’inquiétante puissance soviétique. Générées grâce à la production d’expériences liée aux mouvements, à la lumière, aux principes physiques, chimiques et mécaniques, ses images donnent lieu à des compositions abstraites, extrêmement modernes et fascinantes. Sur des fonds noirs, la lumière, les ondes, la vitesse, le magnétisme et autres phénomènes de gravitation sont révélés. Entre science et poésie des formes, elles s’inscrivent ainsi à la suite des recherches des constructivistes russes (El Lissitzky, Aleksander Rodtchenko), des photogrammes des années 1920 (Raoul Haussmann, Imogen Cunningham, Pablo Picasso, Man Ray etc.) et des photographes avant-gardistes comme Wols ou László Moholy-Nagy. Elle écrit : « Mon idée était de faire un rayogramme en mouvement. […] Je les voulais beaux mais aussi justes d’un point de vue scientifique »

Si l’œuvre de Berenice Abbott était jusqu’ici réduite à quelques images, l’exposition parisienne permet une réelle identification d’un travail à la fois documentaire, poétique et expérimental, dont les multiples facettes demeuraient confinées au sein d’archives. Une présentation qui dépoussière de manière radicale les images d’une femme libre, inspirée et fascinée par la technique. Ses photographies participent au large portrait d’une Amérique moderne, mouvante, bouillonnante et innovante. Celle qui au départ souhaitait devenir journaliste à Springfield, puis sculptrice à Paris, a su donner une belle impulsion à la photographie américaine en renouvelant toute sa vie une recherche plastique et technique insatiable.

Julie Crenn

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Exposition Berenice Abbott – Photographies, du 21 février au 29 avril 2012, au Jeu de Paume (Paris).

Commissaire : Gaëlle Morel (Ryerson Image Centre, Toronto)

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.jeudepaume.org/index.php?page=article&idArt=1499&lieu=1.

Texte en collaboration avec la revue Inferno : http://ilinferno.com/2012/02/29/berenice-abbott-experimenter-le-reel/.

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