Conversation Avec Alexandra Kawiak


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Silo (2007) est votre autoportrait. Comment définiriez-vous votre statut d’artiste ?

J’aime l’idée que l’artiste soit un chef d’entreprise. Dans mes différents projets, les collaborations entre artisans/spécialistes et l’artiste sont très importantes. Je ne cherche pas à acquérir un savoir-faire que je n’ai pas quand j’en ai besoin mais au contraire de faire appel à des professionnels compétents. Mon objectif, à terme, serait de créer un système bureaucratique absurde qui remplacerait le système de travail à l’atelier, où tous les codes du monde en entreprise tendraient vers des pratiques irrationnelles. C’est ce qu’illustre Silo, cet « outil » agricole qui, en fait, déverse des confettis.

Votre exposition à la galerie Frédéric Lacroix, Smells Like Bitch Spirit, était le parcours symbolique d’un homme assouvissant ses derniers fantasmes avant de mourir. Au bout du parcours est disposée la Bibliothèque de l’Infini insérée dans la sculpture Jeu, Mort, Désir, pouvez-vous nous en dire plus ?

Je collectionne les livres depuis longtemps. J’en achète bien plus que je ne peux en lire, et c’est une grande frustration de savoir qu’une vie ne suffit pas à lire tous les ouvrages que je souhaiterais. De là est né le projet de la Bibliothèque Infinie, une collection absurde de livres qui contiennent tous le mot « infini » dans leurs titres.

Avez-vous des influences artistiques ? Je pense notamment à la photographie intitulée Pierre Bismuth after Dan Flavin.

Mes influences ne viennent pas tellement d’autres artistes mais plutôt d’hommes politiques ou de personnages publics. Plus simplement de la vie quotidienne. Pierre Bismuth after Dan Flavin ou encore H.U.O sont des projets sur la politique du monde de l’art. La notoriété de l’un et les hommages de l’autre me servent à ironiser une situation, en l’occurrence un monde élitiste où les protagonistes se mordent la queue. Je suis plus influencée par l’Histoire de l’art au sens général, les mouvements, les copinages et les appartenances. Mais surtout je trouve mon inspiration dans les différentes façons d’écrire l’Histoire avec un grand H. Les livres d’Histoire sud-africains édités pendant l’Apartheid sont par exemple très intéressants à étudier.

BPI est une oeuvre subversive à l’encontre des grands théoriciens, écrivains et philosophes. Des références qui vous semblent dépassées ?

Pas vraiment « dépassées », mais j’ai longtemps cru tout ce que je lisais. J’étais intimidée et naïve, les grands mots suffisaient à m’impressionner. Petit à petit j’ai commencé à comprendre et donc à réfuter ces textes. Cette performance-là se moque de ces auteurs qui se prennent tellement au sérieux… Je me suis plutôt rapprochée de l’absurde maintenant, ou la dérision est en fait la plus grande vérité à mes yeux.

H.U.O (Hans Ulrich Obrist, 2007) est également une oeuvre critique …

Oui, elle s’inscrit dans la même perspective critique et ironique, pourtant je ne remets pas en question le travail d’H.U.O. mais plutôt sa notoriété et le pouvoir qu’il exerce sur le monde de l’art. En dehors de ce petit monde élitiste, personne ne le connaît. C’est un hommage et en même temps une pierre tombale…

Pour reprendre la fameuse question de Hans Ulrich Obrist : Il y a-t-il un projet auquel vous avez dû renoncer pour des raisons techniques ou autres ?

Presque tous ! Principalement pour des questions d’argent, quand on est jeune artiste, on ne peut pas tout réaliser mais ça n’est pas plus mal, on apprend à faire avec peu de choses. Lorsque je voyage et que j’expose à l’étranger, je travaille sur place et fais avec ce que j’ai.

L’humour et la dérision jouent un rôle important dans votre travail.

Oui.

Revenons un instant sur votre installation à Turin en 2010, Tea For More. Comment s’est passée la rencontre avec les femmes avec qui vous avez collaboré ? 

Je devais au départ établir un projet autour de l’oeuvre Rita qui était le point de départ de l’exposition. À Turin j’ai rencontré la commissaire d’exposition Karin Gavassa, qui m’a mis en contact avec cette association de femmes immigrées. L’échange qui a fait naître Rita avec une immigrée malienne, nous a donné l’envie d’intégrer le même genre de processus et d’inviter cette association à participer au projet. Quand je les ai rencontrées, il a été dif ficile de leur faire comprendre que l’installation Tea For More était pour elles et non par elles. C’est-à-dire qu’elles voulaient savoir ce qu’elles auraient à faire comme « travail » pour ce projet. Alors que l’idée était de leur offrir un espace de repos et d’échange.

La condition des femmes est un sujet important à vos yeux ?

Apparemment oui ! J’évoque la femme dans plusieurs de mes pièces de manière quasi inconsciente. On me demande souvent d’où me vient cet esprit féministe ? ! J’ai été éduquée avec quatre hommes à la maison, je crois que malgré moi je cherche le contact avec d’autres femmes.

Votre travail, souvent sur un mode cocasse, souligne les injustices et les malaises inhérents à nos sociétés. Hope est-elle révélatrice de ces maux ?

Hope est une installation que j’ai d’abord réalisé en tant que jeune artiste exposant pour la première fois à New York. La ville où tout est possible. Mais l’oeuvre possède plusieurs niveaux de lecture et, compte tenu de mes préoccupations habituelles, l’oeuvre ne me concerne pas seulement. Ce mot est universel, tout le monde s’y identifie et y projette ce qu’il désire, de l’immigré Zimbabwéen au milliardaire russe.

Vous menez une réflexion sur les relations entre Nord/Sud et la situation des personnes immigrées en Occident.

Oui, j’ai toujours été intriguée par les déplacements, ayant moi-même voyagé dès mon plus jeune âge, je me suis vite rendue compte que cette liberté de mouvement n’était pas la même pour tout le monde. Aussi bien au niveau financier, car il faut pouvoir payer son voyage mais surtout sur le plan territorial. Ne pas être en droit de quitter son pays par exemple ou de ne pouvoir résider facilement dans un autre est une source d’ambiguïtés et de frustrations qui m’intéresse car elle génère des situations complexes, d’impossibilités, qui nourrissent l’imagination. Ces citoyens sont alors plongés dans l’imagination de l’ailleurs et ces formes me passionnent.

Dans la continuité de cette réflexion, vous souhaitez vous engager en tant que commissaire dans un projet de biennale entre le Portugal et le Maroc. Quelles sont vos idées et quel est votre objectif ?

Lors de mes nombreux déplacements à Tanger au Maroc, j’ai découvert de nombreux artistes, marocains mais aussi d’autres nationalités qui vivent et travaillent là-bas. C’est un endroit très particulier, la fin de l’Europe et le commencement de l’Afrique font de cette ville une « zone » de « possibles ». Il y a des événements artistiques à Marrakech, Rabat et Casablanca mais très peu dans le Nord et c’est pour cela que j’ai eu l’envie d’y créer quelque chose. J’ai le désir d’y réunir des oeuvres d’artistes dont les préoccupations géopolitiques embrassent le contexte Tangérois. Je travaille sur ce projet avec un commissaire d’exposition Portugais, Nuno Sacramento, qui m’a rendu visite à Tanger et qui s’est lui aussi tout de suit rendu compte du potentiel inexploité au niveau de la création artistique de cette ville. Le projet est en développement.

(2010)

Conversation en ligne sur le site internet d’Alexandra Kawiak ici : http://www.alexandrakawiak.com/Conversation.html.

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