Cocktail – Autoportrait Contrarié /// MEHDI-GEORGES LAHLOU


Cocktail ou autoportrait en société Dimention variable - 2009 Courtesy Transit Gallery (BE) & Mehdi-Georges Lahlou

La pratique de Mehdi-Georges Lahlou est multiple : photographie, performance, installation, vidéo, peinture et dessin. Il dissémine avec malice, ironie et poésie, des propositions artistiques reposant sur une réflexion liée au genre, à l’identité et aux croisements culturels. Au centre : le corps de Mehdi-Georges Lahlou. Il est le support, le vecteur et l’interprète de questionnements provenant de l’expérience personnelle de l’artiste. Avec un soupçon de provocation, il déconstruit les idées reçues, il fait bouger les lignes et tend vers une libération des codes et des images. Nous avons choisi de nous pencher sur Cocktail, ou Autoportrait en Société, qui, parce qu’il dérange, agace et soulève une multitude de questions, incarne l’esprit de son auteur.

Voici la scène : En 2009, dans un magasin à Bruxelles, Mehdi-Georges Lahlou arrange une série de tapis de prières au sol, en ligne et en direction de La Mecque. Chaque tapis est associé à une paire de chaussures masculines. Entre présence et absence, le principe masculin règne dans cette étrange mosquée. Au centre de l’installation, sur un tapis vert, est disposée une paire d’escarpins rouges. Haute de ses quinze centimètres de talons aiguilles, elle semble se dresser fièrement au centre de cet univers strictement dominé par les hommes. Un projecteur est fixé sur elle. Une scène qui, si elle n’était pas fictive, déclencherait le courroux des fondamentalistes religieux. Soit les femmes prient derrière les hommes, soit elles sont isolées, confinées dans un espace qui leur est attribué. Les talons hauts sont centre des regards. Dans la lumière, le principe féminin irradie. Un principe plus complexe qu’il n’y parait puisque les escarpins rouges sont réflecteurs de l’alter ego de l’artiste, sa présence et ses idées. L’œuvre est un autoportrait symbolique et transgressif.

Derrière la vitrine, Cocktail, ou Autoportrait en Société était visible depuis la rue. L’œuvre suscite alors tout type de réactions, certains sont enthousiasmés par son esthétisme, d’autres conquis par son humour et la dérision qu’elle dégage. Les interprétations faussées l’ont pourtant emporté. Suite à plusieurs plaintes venues de partisans d’un Islam traditionnel, la vitrine est d’abord occultée par un rideau. Rapidement l’artiste prend la décision de la retirer de l’exposition. Après trois semaines de pressions et de tensions dues à un refus et à une incompréhension de l’intention artistique, Mehdi-Georges Lahlou s’est résigné à censurer l’installation. Son objectif n’était en aucun cas de provoquer ou de heurter le public. Suite à cela, il a tenu des conférences et a participé à différents débats pour dialoguer et expliquer son travail.Cocktail révèle un manque de recul par rapport au monde des images, de la représentation et du détournement des codes culturels et religieux. Ses opposants n’ont pas décelé l’empreinte fictionnelle et ambiguë de l’œuvre. Loin du blasphème, Cocktail est avant tout un « acte artistique » questionnant une esthétique traditionnelle, religieuse et patriarcale que Mehdi-Georges Lahlou affectionne et déconstruit.

Depuis l’affaire des caricatures de Mahomet, nous savons qu’humour et Islam dissonent. Toute critique, qu’elle soit ironique ou humoristique, est vécue comme un affront, un scandale défiant les interdits religieux. « L »Islam’ est une société de groupe, elle annule l’individu au profit de l’unité sociale. L’individu est formaté à l’image et au respect du collectif. La marginalité, l’originalité ne sont en général pas de mise dans ces sociétés. Ce que met justement en avant mon travail, c’est la possibilité, ou l’incapacité d’être différent. » (1) Depuis le début de sa carrière, Mehdi-Georges Lahlou opte pour l’autocritique, la dérision et l’humour. Le fait qu’il ait choisi de travailler en Belgique est révélateur d’un attrait particulier pour une culture et un art où surréalisme et humour sont prégnants. Un héritage assumé et revendiqué par l’élaboration d’un répertoire iconographique qui lui est propre. Les escarpins rouges, comme le chapeau melon de René Magritte ou les moules de Marcel Broodthaers, signifient l’auteur. L’autoportrait dont il est question est instauré par la présence des escarpins qui incarnent non seulement l’artiste mais aussi son discours artistique. Au milieu de cette bulle patriarcale, Mehdi-Georges Lahlou tend vers une individualité proscrite. « C’est bien moi qui suis représenté, par mon absence, au milieu de ces autres corps masculins. » (2) Il impose son être, sa personnalité et sa sexualité dans un cadre renvoyant à son identité hybride.

Mon travail entraîne un rapport social envers l’autre, en soulevant, entre autres, la question de l’interdit et du ne pas faire. J’interroge le « mal » que représentent la transgression, la divergence et la déviance. Ce qui pourrait sembler être un positionnement politique, social ou engagé, n’est autre que la représentation matérialisée de mon imaginaire qui, parce qu’elle touche à ces interdits, entraîne forcément un débat collectif politico-artistique. (3)

Cocktail ou autoportrait en société Dimention variable - 2009 Courtesy Transit Gallery (BE) & Mehdi-Georges Lahlou

Cocktail peut aussi être envisagé comme une œuvre féministe questionnant à la fois la condition des femmes dans les sociétés islamiques mais aussi des problématiques plus larges liées au genre. Les escarpins scintillants font référence à la femme fatale, aux fantasmes et aux désirs qu’elle génère. Elles induisent aussi une certaine idée de pouvoir. Posés au centre de cette mosquée factice, ils captent notre regard et portent la réflexion de l’artiste. Avec malice et séduction, Mehdi-Georges Lahlou travaille l’humour, le genre et l’iconographie islamique, ceci afin de développer une œuvre qui soit une poursuite des pratiques féministes amorcées à la fin des années 1960.

En 2010, Cocktail est réactivé à Amsterdam. (4) L’installation devient le théâtre d’une performance, C’est Charmant IV. La voix d’un muezzin retentit dans la pièce, il appelle à la prière. Les escarpins trônent au centre de l’œuvre. Entièrement vêtu de noir Mehdi-Georges Lahlou fait son apparition. Il chausse les escarpins et procède à une chorégraphie singulière. Dans un troublant silence, il s’agenouille, tête contre le tapis, se relève et exécute différentes gestuelles de prière. Entre respect et stupéfaction, le spectateur assiste à la performation de l’autoportrait. Le silence, les mouvements mécaniques et les transgressions apportées, font de la mosquée fictive un terrain de tension et d’admiration. Parce que l’appréciation est confuse, elle génère l’interrogation, la remise en question et la critique. Entre élégance, humour et manipulation des tabous Cocktailsynthétise l’intention artistique de Mehdi-Georges Lahlou. Une intention visant à la libération sans compromis du corps vis-à-vis des interdits et des restrictions édictées non seulement par les religions mais aussi par une société de plus en plus formatée et fermée aux différences.

Julie Crenn

Texte publié sur le site de la revue Africultures : http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=10376.

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1. Gomez, Juan Dario. « Les Talons d’Allah : Interview avec Medhi Georges Lahlou » in Pref, n° 42, 2011, p. 82.

2. Gomez, Juan Dario (2011), p. 84.

3. Herbin, Frédéric. « Entretien avec Mehdi-Georges Lahlou » in Laura n° 9, septembre 2010.

4. C’est Charmant IV (2010), Kunstvlaai, Brakke Grond. Vidéo disponible ici :[site]

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