GEORG BASELITZ /// SCULPTURES HACHEES


 

Le Musée d’Art Moderne de la Villede Paris présente actuellement l’exposition Baselitz Sculpteur, où le visiteur peut découvrir une quarantaine de sculptures rarement exposées en France. Des sculptures, ainsi qu’une nouvelle série de peintures et d’œuvres sur papier, donnant un aperçu d’une des facettes de l’œuvre prolifique de l’artiste allemand. Plus connu pour ses peintures aux figures inversées, Georg Baselitz (né en 1938 à Deutschbaselitz) est venu à la sculpture à la fin des années 1970 et a contribué au renouvellement de la sculpture contemporaine. L’exposition présente des pièces produites entre 1979 et 2010, elles couvrent ainsi plus de cinquante années de recherches plastiques témoignant d’une évolution progressive vers une sculpture monumentale et sans compromis.

Georg Baselitz travaille le bois. Il sélectionne avec attention les pièces de bois qu’il va ensuite modeler à la hache, à la scie ou à la tronçonneuse. Il entreprend un corps-à-corps agressif et brutal avec le matériau duquel il extrait des figures humaines hiératiques et imposantes. La structure même du bloc est prise en compte, Baselitz négocie avec les nœuds et les parties accidentées qu’il conserve et met en avant. Il taillade, troue, cisaille et scarifie les anfractuosités du bois. Le matériau originel fait partie de l’œuvre finale. Un respect du matériau qui témoigne de la relation fusionnelle de l’artiste avec la nature et plus particulièrement les arbres qui, dans ses sculptures comme dans ses peintures et gravures, joue un rôle primordial. Georg Baselitz qui qualifie cyniquement la culture allemande de culture « barbare » s’autorise une brutalité et une rusticité du traitement.[1] Il entretient une relation primaire avec les matériaux, faisant directement écho à ses influences artistiques occidentales : Chaissac, Dubuffet, Picabia, Fautrier, Michaux ou encore Picasso.

L’artiste allemand formule une œuvre sculptée placée en dehors des critères esthétiques standards : il fabrique une contre beauté influencée par les arts dit primitifs des sociétés africaines et océaniennes. L’artiste est aussi collectionneur, il possède une large collection d’œuvres sculptées issues de cultures diverses, des cultures dites primitives et tribales. Ainsi l’art lobi du Burkina Faso, l’art Dogon ou encore l’art des Rapanuis trouve une résonance dans celui de Baselitz. Tels des totems extirpés du sol, ses sculptures possèdent un caractère transhistorique et interculturel indéniable. Un caractère qui leur donne une puissance et une beauté intransigeante. Comme Paul Gauguin ou Edvard Munch au début du XXème siècle, Georg Baselitz produit des œuvres expressionnistes, directes et franches. Il pense d’ailleurs que la sculpture est « le chemin le plus court » pour traiter de questions fondamentales. Il favorise les formes géométriques et une stylisation des corps. Il procède également à des rehauts de peinture directement appliquée sur le bois. Le plus souvent il utilise les couleurs bleue, blanche, jaune, rose et rouge. Une palette chromatique limitée par rapport à son œuvre peint, qui confère aux sculptures une grande force visuelle.

L’expérience physique est importante, non seulement pour l’artiste lui-même lorsqu’il donne naissance, non sans violence, aux figures, mais aussi pour le visiteur qui est confronté à des œuvres surdimensionnées. À travers un parcours chronologique, nous découvrons sa première œuvre sculptée, Modell für eine Skulptur (Proposition de Sculpture, 1979), une figure couchée, le bras tendu vers le ciel, qui fut présentée pour la première fois lors de la Biennale de Venise en 1980. Elle y déclencha une controverse importante car l’esthétique imposée par Baselitz allait à l’encontre des standards de la période. L’agressivité du traitement, l’inélégance et la rudesse assumée instauraient un malaise. Le visiteur rencontre ensuite une série de têtes et de figures debout, des torses et sculptures anthropomorphes des années 1990, ainsi que des sculptures monumentales vêtues de costumes folkloriques saxons. Un groupe homogène de têtes féminines qui se révèlent être un souvenir douloureux de la seconde guerre mondiale. Dresdner Frauen (Les Femmes de Dresde) fait référence à la destruction de la ville en février 1945. Les têtes ne sont pas des portraits mais plutôt la rude évocation des victimes. La véhémence du traitement traduit la nécessité du devoir de mémoire et le choc du souvenir.

Deux autoportraits monumentaux trônent dans l’espace blanc : assis, en position de penseur, recouvert d’une peinture turquoise, « la couleur contre le mauvais-œil » et vêtu de chaussures à talons hauts et d’une casquette blanche sur laquelle est inscrite la mention ZERO. Si les premières sculptures de Baselitz faisaient état un androgynisme, la sexualisation de ses derniers autoportraits fait preuve d’une « agressivité intouchable ». Les talons hauts fonctionnent avec le pénis en bois ajouté après le modelage du bloc. Il s’agissait pour lui d’une « tentative d’échapper au pathos, de démolir le pathos. Le pathos est quelque chose que je n’aime pas du tout ». La casquette blanche est un cadeau publicitaire d’une entreprise de matériel de bâtiment où le peintre achètait toutes ses couleurs. Une entreprise qui a fait faillite. Baselitz s’est alors interrogé sur la situation et l’absurdité du nom donné à cette entreprise.

Le groupe de sept peintures réalisé cette année fait techniquement écho aux sculptures puisqu’il n’a pas peint au sens traditionnel. La peinture noire et blanche est directement appliquée sur la toile au moyen de bouchons de bouteilles. Nous y décelons la même agressivité gestuelle et formelle. Ce sont des « peintures grimaçantes » en lien avec les écrits de Sigmund Freud qui passionnent Baselitz depuis longtemps. Ce dernier aime à voir comment Freud est retraduit dans l’art. Ici, les peintures offrent une variété de grimaces, une étude des physionomies de patients en état de choc.

Si Georg Baselitz dans l’imaginaire collectif est pensé comme une figure majeure de la peinture contemporaine, l’exposition parisienne démontre avec pertinence qu’il est aussi un sculpteur incontournable. Elle nous offre un face à face inédit avec un groupe d’œuvres impressionnantes de par leur traitement et leur contenu. Son approche radicale du matériau, son appropriation d’une histoire plurielle de la sculpture et la sobre incorporation de son expérience personnelle, font de son œuvre sculptée un travail puissant, imposant et singulier.

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Baselitz Sculpteur, Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, du 30 septembre 2011 au 29 janvier 2012. Plus d’informations : http://mam.paris.fr/

Site de l’artiste : http://www.georgbaselitz.de/

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Collaboration avec la revue Infernohttp://ilinferno.com/2011/11/05/georg-baselitz-sculptures-hachees/


[1] Les citations sont extraites d’un entretien avec Georg Baselitz, visible ici : http://www.artnet.fr/magazine/expositions/Kehayoff/Baselitz.asp.

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