[TEXTE] Julie Chaffort – Pour la peau

Pour la peau – Julie Chaffort

Julie Crenn

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Qu’est ce que tu n’ferais pas pour la peau ?

Qu’est ce que tu n’ferais pas pour la peau ?

Dominique A – Pour la peau (Auguri, 2001)

Pour la peau est une traversée, une ritournelle, un conte épidermique où l’animal et l’humain s’affectent à travers le temps. Nous avons vécu avant de naître. De la prairie à la ferme, de la grotte préhistorique à l’atelier, de la forêt à l’entrepôt, Julie Chaffort nous invite à la rencontre d’un univers où le geste, l’écoute, la transmission, le soin et la tradition se rencontrent. Elle compose ainsi une ritournelle amoureuse où les regards parlent, où les sentiments passent par la musique, où les intentions sont révélées par des frottements infimes, où la passion est animée par la répétition de gestes minutieux. L’artiste déplace et renverse les êtres pour mettre en oeuvre des saynètes merveilleusement inattendues : des chevaux qui vaquent tranquillement dans la réplique de la grotte de Lascaux, un ensemble musical qui joue dans une prairie face à un troupeau curieusement attentif de Limousines, une danseuse de flamenco performe dans un (puits – terme technique ?), un chanteur lyrique apparaît couvert de peaux de vaches dans un atelier de nettoyage de cuir, un artisan chausseur coud et lace le cuir au beau milieu d’un entrepôt de tonneaux, des chevaux déambulent dans un atelier de peinture et de dessin, des danseurs se meuvent lentement tel un troupeau de brebis dans un champ de peaux et de toisons. Les milieux, les existences, les pratiques et les temporalités se rencontrent différemment pour que la magie opère. Des peintures pariétales aux robes de hautes coutures au soin apporté à la tonte d’une brebis, des robes frissonnantes des vaches aux mains du boucher qui découpe la viande à la scie, Julie Chaffort guide nos regards vers les doigts de fées qui sculptent, entretiennent, élèvent, valorisent un écosystème qui allie les mondes paysans et l’artisanat d’excellence. J’ai tous les gestes – je pense à rien d’autre. Nous rencontrons des mains qui répètent inlassablement les gestes pour parfaire les techniques, pour ne pas oublier, pour faire corps avec les peaux. De l’élevage des animaux à la paire de chaussure en cuir, l’artiste s’immisce avec poésie et tendresse au creux des parcours de personnes dont elle restitue les portraits sensibles : Claude était mineur, il est devenu couturier chausseur ; Bernard a troqué sa hache de bûcheron pour coudre des robes sur mesure ; Jean-Philippe a tout quitté pour s’installer au vert, tondre ses brebis et fabriquer des matelas avec la laine.

La nuit j’entends des voix. Ce qui frappe, c’est aussi la musicalité des rencontres qui se déploie tout au long du film : les sabots des chevaux qui claquent sur le sol de la grotte, les chaussures de la danseuse qui frappe le fond du puits(?), le meuglement des vaches dans le pré, le clavecin dans l’atelier de nettoyage, les machines à coudre, la tondeuse, le slam qui nous accompagne dans notre traversée. Les mots sont importants, ils sont écrits pour le film (avec les paroles de Cabadzi) ou bien extraits d’un livre de Pascal Quignard (Les Larmes, 2016) ou encore d’une chanson de Daniel Darc (La taille de mon âme, 2011). 

Si tu savais mes nuits rien

Si tu savais mes rêves rien

Si tu savais mes rires rien

Si tu savais mes joies rien

Mais si seulement tu savais la taille de mon âme…

Chantés, parlés ou slamés, les mots convoquent le désir, la mort, l’amour, le voyage, le temps, le regard, le corps, le silence, l’immortalité, le frisson. Je t’aime, même si tu parles pas. Les mots forment un dialogue interespèce entre l’humain et le plus-qu’humain : le vivant dans son ensemble et dans toute sa complexité. L’entrelacs de saynètes et de déplacements trace le portrait sympoïétique d’une communauté d’êtres vivants. Donna Haraway écrit : ❰“Sympoïèse” est un mot simple. Il signifie “construire-avec”, “fabriquer-avec”, “réaliser-avec”. Rien ne se fait tout seul.” ❱ Si les humains et les animaux cohabitent depuis des milliers d’années, les humains ont développé différentes pratiques et techniques de domestication et d’élevage pour se nourrir et se protéger. La peau et la laine animales couvrent ainsi nos corps pour les abriter de nos propres vulnérabilités. Du bout de tes doigts, cet invisible. Les peaux et la laine résultent d’un soin quotidien. Elles  proviennent du travail de la terre. Ma peau, elle, reste là. Julie Chaffort filme la boue, l’eau trouble, la merde pour nous rappeller l’origine, la matière première sale et visqueuse, la matière animale. De part sa pensée sympoïétique du vivant, l’artiste nous rappelle autant à une très longue histoire longue qu’aux réalités présentes. Ce dialogue composé de langues cryptées et d’autres plus familières s’étire du passé le plus ancestral jusqu’à maintenant. Alors le conte épidermique nous donne à voir et à ressentir des existences discrètes, affectées par une interdépendance et détentrices de savoirs et de faires exceptionnellement précieux.

Notes _

  1.  HARAWAY, Donna. Vivre avec le trouble. Vaulx-en-Velin : Les Éditions des mondes à faire, 2020, p.115.

Plus d’informations _

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