[TEXTE] EMMA DI ORIO – Bad Feminist


She’s just a cosmic girl
From another galaxy
My heart’s at zero gravity
She’s from a cosmic world
Putting me in ecstasy
Transmitting on my frequency
She’s cosmic

Jamiroquai – Cosmic Girl (1996)

Emma Di Orio pratique un dessin résolument féministe. Sans complexe, ni tabou, ni compromis, elle représente quasi exclusivement des femmes, cis, trans, intersexes, de tout corps, de tout âge, de toute géographie et de tout imaginaire. À partir de corps réels ou fictifs, elle déploie une multiplicité d’expériences, d’émotions, d’expressions, d’interrogations et d’états. Sur une plage blanche, les silhouettes apparaissent au stylo noir : des sirènes siamoises, des fées aux seins nus, une femme décapitée mâchotant une sucette, des larmes coulent sur les joues vertes d’une extraterrestre, une vampire, une femme velue, une jeune fille cornée faisant la moue, tandis que l’une est blasée, ennuyée de tout, l’autre vomit littéralement la vie. Tels des tattoos, les corps sont synthétiques, réduits à l’essentiel. Chaque individu véhicule un message, une idée, une pensée. Les représentations de femmes sont souvent accompagnées de textes, de mots en anglais qui renvoient à une palette d’états et de ressentis : la frivolité, le manque, la vulnérabilité, la violence, l’amour, la tendresse, la tristesse, l’espoir, la force, l’ennui, la naïveté, la douleur, la colère, la joie, l’insatisfaction, la mélancolie, l’insécurité. Les femmes s’expriment librement, envers et contre les stéréotypes les plus virulents. Elles ne redoutent ni la peur ni la honte.

Les dessins d’Emma Di Orio renvoient à la lecture de l’ouvrage de Roxane Gay, Bad Feminist, littéralement la « mauvaise féministe ». L’auteure américaine écrit: « J’adopte publiquement l’étiquette de mauvaise féministe. Je le fais parce que je suis un être humain et, en tant que tel, imparfait. Je ne suis pas une experte en histoire du féminisme. Je n’ai pas l’érudition que j’aimerais avoir en matière de textes féministes clés. J’ai certains… centres d’intérêt, des traits de personnalité et des opinions qui ne coïncident pas nécessairement avec les courants majoritaires du mouvement, mais je suis quand même féministe. Je ne peux vous dire à quel point il a été libérateur pour moi d’accepter cela. »[1] L’auteure et l’artiste s’inscrivent ainsi dans un féminisme qui connaît ses forces et ses vulnérabilités. Un féminisme dénué de culpabilité. Par le dessin et les mots, Emma Di Orio engage un décloisonnement, voire un éclatement total, de la notion extrêmement stéréotypée de la féminité. Qu’est-ce que la féminité ? Le terme est impossible à définir. Il existe autant d’expressions de féminités qu’il existe de corps de femmes. Au fil des dessins, l’artiste met en œuvre la performativité du genre en dressant un portrait complexe et multiple des femmes. Aux assignations oppressantes et aux normes toxiques, Emma Di Orio préfère la pluralité, la fluidité et la totalité. En ce sens, elle met en images des états habituellement invisibles, parce que socialement honteux, inavouables et secrets. Elle représente ainsi des femmes revendiquant une dépression, un chagrin d’amour, une colère, un stress, un isolement, une tristesse. Les femmes, à qui, selon la tradition patriarcale, il est demandé d’être sages, belles, bienveillantes, aimantes, maternelles, silencieuses, romantiques, discrètes et sexies. « Nous voyons cette tension dans les standards de la beauté dictés par les normes sociales – la bonne façon d’être une femme consiste à être fine, à se maquiller, à porter les bons vêtements (pas trop coquins, pas trop prudes – montrez un bout de jambe, mesdames), et ainsi de suite. Les femmes de la bonne sorte sont séduisantes, polies et discrètes. Elles travaillent, mais sont contentes de gagner soixante-dix-sept pour cent de ce que gagnent les hommes, ou, selon la personne à qui vous posez la question, elles portent des enfants et restent à la maison pour élever ces derniers sans se plaindre. Elles sont modestes, chastes, pieuses et soumises. Les femmes qui n’adhèrent pas à ces standards sont les déchues, les indésirables ; ce sont de mauvaises femmes. »[2] Elles imposent ici des états et des revendications qui annulent et explosent les normes prescrites par une histoire autoritaire. Humaines, non-humaines, mythologiques, les femmes s’expriment et se manifestent. Elles sont dangereuses, imprévisibles, fragiles, furieuses, drôles, puissantes, kawaï, mais jamais naïves.

De Frida Kahlo à Saylor Moon, en passant par Dorothy Iannone, Henry Darger ou Grayson Perry, Emma Di Orio s’inscrit dans un héritage artiste motivé par l’insolence, la liberté et la provocation. À travers ses personnages, elle pose différentes problématiques. Elles déclarent : je suis mauvaise parce que je suis triste, parlons du vagin, je veux un homme qui me traite bien, toujours insatisfaite, la vie est ennuyeuse, je ne suis pas humaine, clairement énervée par les gens toxiques, je suis fatiguée d’être une humaine, qui aime les gros culs ici ? Oui je suis déprimée ! Les mots agissent comme des hashtags, des commentaires personnels. Les dessins sont principalement diffusés sur instagram. Si chaque femme est représentée de manière individuelle, il nous suffit de scroller pour toutes les rencontrer. Elles forment un groupe motivé par une pensée de la sororité. Ainsi, Emma Di Orio fabrique une société provocante, un espace de revendication pour l’imperfection et le droit à non plus à la différence, mais à l’indifférence.

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[1] GAY, Roxane. Bad Feminist. Paris : Denoël, 2018, p.9.

[2] GAY, Roxane (2018), p.434.

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EMMA DI ORIO – Insta

Texte commandé et produit par le FRAC REUNION.

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