LATIFA ECHAKHCH /// D’encres et de briques, TKAF.


Latifa Echakhch Tkaf, 2011 Installation in situ : Briques et pigment Dimensions variables. Vue de l'exposition "Tkaf", kamel mennour, Paris, 2012 © Latifa Echakhch Photo. Fabrice Seixas Courtesy the artist and kamel mennour, Paris

La Galerie KamelMennour présente actuellement la deuxième exposition personnelle de Latifa Echakhch (née en 1974, à Khnansa, Maroc). L’artiste produit des œuvres-installations en lien direct avec l’espace dans lequel elle travaille où elle mêle des références personnelles, multiculturelles, historiques et sociologiques. Depuis le début de sa carrière, elle interroge son identité hybride de femme née au Maroc, arrivée en France à l’âge de trois ans et travaillant aujourd’hui entre paris et Martigny (en Suisse). En ce sens son œuvre est multiréférentielle, multidirectionnelle et protéiforme à l’image de son identité, de son parcours et de ses voyages.

Au départ, Latifa Echakhch propose une déconstruction des idées reçues quant à la culture maghrébine et les stéréotypes discriminants auxquels elle est parfois associée. Pour cela elle a mené une réflexion sur les formulaires administratifs réservés aux personnes immigrées, mais aussi les papiers d’identité et la lourdeur administrative à laquelle elle a dû se confronter pour voyager aux Etats-Unis. Une réflexion reposant sur la notion de l’Etranger et de l’Autre. Un statut auquel elle se heurte trop souvent. Au travers d’œuvres comme Frames (2001), Resolution (2003) ou encore Hospitalité (2006), Latifa Echakhch interroge les rapports à Autrui et les problématiques liées à l’identité. Formellement son œuvre semble puiser son influence dans le courant minimaliste, elle produit des installations sobres élaborées à partir d’objets triviaux issus du quotidien en Orient et en Occident. Ainsi, elle active un art de l’échange basé sur des considérations politiques et sociales. Par exemple, pour la réalisation de Frames, la plasticienne a disposé sur le sol des tapis de prière traditionnels qu’elle a entièrement évidés. Les cadres des tapis sont le sujet de l’œuvre. « L’absence veut dire quelque chose. Le vide n’existe pas, pour preuve, les scientifiques arabes ont nommé le zéro. »[1] Latifa Echakhch vide de manière symbolique les objets de leur contenu culturel pour amener le spectateur à une prise de conscience de la valeur symbolique des objets issus non seulement de la culture arabe, mais aussi des autres cultures traversées par l’artiste.

Les objets et matériaux que j’utilise sont choisi pour leur caractère banal et reconnaissable, ils me permettent de donner à voir des actions artistiques facilement appréhendables et ainsi de montrer les failles critiques de ce qui nous entoure. […] Je m’attache particulièrement à la dimension poétique de l’action artistique, parce que la poésie qui m’intéresse est celle qui déconstruit le sensible, son approche permet une remise en jeu critique permanente.[2]

Latifa Echakhch - Tkaf, 2011 Installation in situ : Briques et pigment. Dimensions variables. - Mer d'encre, 2012 Installation au sol. Chapeaux melon, résine et encre. Dimensions variables - Tambour 36' & Tambour 93', 2012 Encre indienne noire sur toiles. 173 cm de diamètre Vue de l'exposition "Tkaf", kamel mennour, Paris, 2012 © Latifa Echakhch Photo. Fabrice Seixas Courtesy the artist and kamel mennour, Paris

L’exposition abritée par la galerie Kamel Mennour est intitulée TKAF, un terme issus d’un dialecte maghrébin, le darija, dont la signification se rapporte au mauvais œil, à un mauvais sort jeté par un proche. Quel est ce mauvais sort ? La scénographie comporte deux volets. La première salle semble avoir été le lieu d’un violent rituel exécuté in situ (Tkaf – 2011). Le sol et les murs sont rougis par un pigment orangé et les traces de briques écrasées, frappées, frottées, broyées. La construction de briques au sol nous rappelle les pratiques minimalistes d’artistes comme Carl André ou Félix Gonzalez-Torres. L’artiste investit l’espace, d’abord au sol, puis la matière se propage grâce à un processus brutal, en témoignent les traces de mains et de bras sur les murs initialement blancs. Une violence qui n’est pas sans nous rappeler les performances sanguinolentes d’Ana Mendieta qui marque un mur blanc avec le sang d’un poulet qui vient d’être exécuté. La hauteur des traces est partout homogène, elle correspond à celle que pouvait atteindre physiquement l’artiste. Avec un matériau sériel, deshumanisant, Latifa Echakhch parvient à imposer sa présence dans un espace construit entre le vide et le plein. Un processus systémique puisqu’il se propage jusque dans la seconde pièce. L’œuvre nous apparaît comme une transition matérielle et spatiale.

Au sein du second espace se déploie au sol l’installation Mer d’Encre (2012) et aux murs Tambour 36’ et Tambour 93’ (2012). Les deux encres sur toile, Tambours, sont le résultat d’un processus technique patient et ingénieux. Au moyen d’un système de goutte-à-goutte, l’encre noire vient s’écraser sur la toile pendant une durée déterminée par l’artiste. La chute des gouttes provoque une projection homogène et forme progressivement une sphère d’encre imparfaite. La forme finale nous rappelle celle des tondi, les peintures circulaires destinées à l’ornementation des plafonds de lieux sacrés ou prestigieux. À l’instar des sujets mythologiques, bibliques, historiques ou profanes, Latifa Echakhch a choisi l’abstraction, le trou noir, l’infini. Si la technique employée peut rappeler celles des expressionnistes abstraits américains, ou les tirs de Niki de Saint-Phalle, le résultat final nous amène à penser aux œuvres sphériques et minimalistes d’artistes comme John Armleder ou Anish Kapoor. Des œuvres où le rapport entre la matière et l’espace prime. L’encre projetée sur les deux toiles fait écho à celle contenue par vingt-quatre chapeaux melons noirs disposés sur le sol. Des chapeaux surannés, renversés et éparpillés selon une cartographie propre à l’artiste. Le chapeau renvoie inévitablement à de célèbres personnages de la culture occidentale : Chaplin, Magritte, l’espion britannique John Steed, les droogies d’Orange Mécanique, au clown de Zavatta ou encore le Mime Marceau. Des figures populaires auxquelles s’ajoute une symbolique plus générale liée à la figure du poète, du créateur, du rêveur dont les encres s’apprêtent à se déverser sur le sol pour y faire jaillir formes et paroles. Le caractère sériel du chapeau est ici intéressant, il renvoie à une dissolution de l’unicité, à une multiplicité à laquelle l’artiste est attachée.

Latifa Echakhch - Fantôme, 2012 Acier, bois, chemise et colliers de jasmin Dimensions variables - Tambour 69' & Tambour 102', 2012 Encre indienne noire sur toiles 173 cm de diamètre Vue de l'exposition "Tkaf", kamel mennour, Paris, 2012 © Latifa Echakhch Photo. Fabrice Seixas Courtesy the artist and kamel mennour, Paris

L’œuvre intitulée Fantôme (2012) peut être comprise comme une évocation ironique de ce que les Occidentaux ont nommé la « Révolution du Jasmin » pour désigner la vague de révoltes au Maghreb et au Moyen-Orient. L’œuvre est composée d’un porte vêtement, d’une chemise ouverte et de colliers de jasmin dont l’odeur enivrante va se dissiper au fil de la durée de l’exposition. L’assemblage semble faire écho aux combines de Robert Rauschenberg, textile et monochrome. Il est question d’éphémérité, de disparition, d’invisibilité. Car elle renvoie également à l’image d’un vendeur ambulant de jasmin dont l’artiste a croisé le chemin dans les rues de Beyrouth. Un fantôme de ses souvenirs qu’elle a souhaité fixer sobrement dans le temps et dans l’espace.

L’exposition serait-elle une manière de conjurer le sort ? Latifa Echakhch en chamane, alchimiste et magicienne parvient à transcender non seulement l’espace d’exposition, mais aussi les notions d’identités et de zones culturelles, en livrant une œuvre polysémique, généreuse dans ses interprétations et en phase avec un monde en débordements constants. Grâce à un jeu d’évocations formelles et conceptuelles, ses œuvres font référence à différentes époques et différentes couche d’une histoire de l’art ouverte et multiple. Elle nous invite à aller au-delà des simples apparences et à explorer les complexités des objets et matériaux employés. Elle nous fait entrer au plus près de sa conscience et de sa propre conception du statut de l’individu plongé dans la mondialité.

Julie Crenn

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Exposition Latifa Echakhch – TKAF, du 7 février au 10 mars 2012, àla Galerie Kamel Mennour (Paris).

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.kamelmennour.com/

Texte en collaboration avec la revue Inferno : http://ilinferno.com/2012/02/22/latifa-echakhach-chez-kamel-mennour-dencres-et-de-briques-tkaf/

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[1] Entretien avec Latifa Echakhch, in Interface, 2007. Disponible en ligne : http://interface.art.free.fr/spip.php?article27

[2] Entretien avec Latifa Echakhch, Grenoble, Magasin, mai 2007. Disponible en ligne : http://www.ac-grenoble.fr/action.culturelle/DAAC/champs/actuartsplat/DPartsplastiques/files/DP%20Latifa%20Echakhch.pdf.

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