[TEXTE EXPOSITION] VIOLAINE LOCHU – Hinterland /// Galerie Dohyang Lee – Paris


Le titre de l’exposition, Hinterland, renvoie à l’arrière-pays, un territoire à l’abri des vents et de la mer. Un territoire au sein duquel il est possible de prendre le temps, de se reconstruire. D’un point de vue métaphorique, Hinterland renvoie à ce qui n’est pas immédiatement visible. Il est le paysage arrière, les coulisses, l’intérieur du corps, ses fondations, ses organes et sa mémoire. Car il est ici question du corps. L’artiste en fait un outil, un instrument : le capteur, le récepteur et l’émetteur de langages intuitifs hérités de vies antérieures et/ou de traditions ancestrales. Violaine Lochu est à l’écoute de son corps, de ses expériences, de ses langages et de ses écritures. Les œuvres donnent un accès physique et sensoriel à cette écoute.

Un mouvement s’opère de l’aliénation vers l’autodétermination. « L’intrus m’expose excessivement. Il m’extrude, il m’exporte, il m’exproprie. »[1] Son corps est à l’épreuve de violences plurielles : la chimie, le corps médical, les attentes et les injonctions d’une société qui ne ménage pas notamment les femmes. Une expérience que Violaine Lochu a souhaité mettre en espace, en sons et en images. Alors, l’espace même de la galerie est envisagé comme un corps sensible. Un corps puissant en phase de reconstruction. Le travail de réappropriation passe par un refus, celui d’être considérée comme une patiente, une entité passive en attente d’informations, de résultats, de précisions. En lutte contre une dépossession et une objectivisation, Violaine Lochu révèle, non sans humour, l’imaginaire subjectif de son corps. Dans cet état de rêve éveillé, elle décide de visualiser l’ensemble de ses organes et de leur attribuer un chant spécifique. Son corps se transforme alors en un orchestre polyphonique nous renvoyant une vie intérieure agissante, une symphonie singulière à travers laquelle le soin et la reconquête sont pensés par le chant.

Parce qu’elle ne se reconnaît pas dans l’imagerie médicale d’un corps objectivé, Violaine Lochu génère une représentation intime et subjective. Petit à petit, elle procède à un apprivoisement de son corps en s’autofilmant à la go-pro. Telle une archéologue scannant une statuette dont on ne sait plus rien, l’artiste travaille à une reconnaissance, une reconstruction, une reprise de soi. Hannah Wilke écrit : « Pour diffuser les préjugés de soi, les femmes doivent prendre le contrôle, être fières de la sensualité de leurs propres corps et créer ce qu’est la sensualité dans leurs propres termes, sans se référer aux concepts dégénérés par la culture. »[2] Le triptyque vidéo participe d’une affirmation, celle d’une maîtrise nouvelle de son corps et de l’image de ce dernier. L’autofilmage est inhérent à sa pratique artistique. Depuis qu’elle a 16 ans, Violaine Lochu filme des fragments de son quotidien. 15 secondes, puis 15 secondes, puis 15 secondes… Montées ensemble, les secondes forment un film (Hinterland – 2018) qui réunit douze années de vie, un journal visuel, sensoriel, sonore. Un récit sans chronologie, « des strates de vie » en coexistence les unes avec les autres. La question du temps est centrale dans sa pratique. L’artiste accorde autant d’importance à ce qui est visible à ce qui ne l’est pas. Elle explore ainsi différentes temporalités mêlant le passé, le présent et le futur pour déplacer les représentations passives du corps féminin. « Je suis préoccupée par la création d’une image formelle qui soit spécifiquement féminine, un nouveau langage qui fusionne l’esprit le corps en des objets érotiques qui à la fois suffisamment abstraits et nommables. Sa teneur a toujours été liée à mon corps et mes sentiments, reflétant le plaisir autant que la douleur, l’ambiguïté et la complexité des émotions. Des gestes humains, des symboles métaphysiques faits d’histoires superposées traduits dans un art proche du rire, faisant l’amour, de mains vibrantes. »[3]

Violaine Lochu est attentive aux signes, conscients et inconscients, qui bouleversent une mémoire élargie, composée de plusieurs vies réunies en un seul corps. La mémoire corporelle constitue un arrière-pays impossible à cartographier, dont il faut décrypter soigneusement les empreintes, les sensations, les réminiscences, les indices. Dans une pratique régie par l’intuition et l’analogie, l’artiste propose des gestes, des images, des partitions, des éléments d’écritures et de langages inscrits dans une mémoire étendue. Ce travail d’écoute et d’extraction de la mémoire du corps est devenu un moteur d’empathie, de résistance et d’empowerment vis-à-vis d’un système (patriarcal et médical) autoritaire et violent. Un moteur critique qui engage l’artiste au déplacement, à la désobéissance, au cri et à la résilience.

Julie Crenn.

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[1] NANCY, Jean-Luc. L’Intrus. Paris : Galilée, 2010, p.42.

[2] Hannah Wilke: A Retrospective, University of Missouri Press, 1989.

[3] Ibid.

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Violaine Lochu – Hinterland

Vernissage le samedi 6 octobre 2018

Exposition / 06.10-17.11.18
Galerie Dohyang Lee, 73 rue Quinquampoix, 75004 Paris.

Galerie Dohyang Lee

++ VIOLAINE LOCHU

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