[COMPTE RENDU EXPOSITION] Kapwani Kiwanga – UJAMAA /// La Ferme du Buisson /// ARTPRESS


Kapwani-Kiwanga-Nursery-2016-Courtesy-de-l’artiste-Ferme-du-Buisson-©-Emile-Ouroumov

Kapwani-Kiwanga-Nursery-2016-Courtesy-de-l’artiste-Ferme-du-Buisson-©-Emile-Ouroumov

La question de la croyance traverse l’exposition monographique de Kapwani Kiwanga à la Ferme du Buisson (24 avril – 9 octobre 2016).

À travers des objets, des plantes, des mots et des images, l’artiste questionne les croyances collectives génératrices de pouvoir, de libération, d’émancipation, mais aussi de doute, d’enfermement, d’aliénation et de déception. À la croisée de l’anthropologie, de l’histoire, de la magie, de la sociologie, de la botanique ou encore de la théologie, elle formule une recherche sur la mémoire des luttes anticoloniales. Une recherche transdisciplinaire portée sur l’histoire pré- et postcoloniale de la Tanzanie dont elle livre les témoignages, les survivances et les archives. Quels sont les modes de transmission d’une histoire collective ? Qui parle ? À qui ? De quel point de vue ?

Kapwani Kiwanga met en œuvre différents dispositifs où image et langage sont constamment mis en interaction pour traiter de deux sujets : les pouvoirs magiques attribués aux plantes et le concept d’Ujamaa développé par Julius Nyerere (président de la République tanzanienne entre 1964 et 1985). Pour l’un comme pour l’autre, la transmission orale joue un rôle déterminant. Dans la première salle de l’exposition, elle présente un ensemble de plantes en pot disposées sur des socles en bois (Nursery, 2016). Ces derniers traduisent les préceptes des potagers, respectant le calendrier lunaire, conçus par celles que l’on nommait de manière péjorative, les sorcières. Les plantes sont chacune vectrices d’histoires, de résistances, de pouvoirs et de légendes qui nous sont contés par les médiatrices du centre d’art. Elles incarnent, comme les sorcières, les voix marginales d’une histoire collective.

Parallèlement, l’artiste revient sur le concept d’Ujamaa dont le contenu est explicité dans la déclaration d’Arusha, rédigée par Julius Nyerere en 1967. Il y développe les bases d’un modèle socialiste africain mis en œuvre par le biais d’une villagisation de l’économie : regroupement en milieu rural, collectivisation agricole, mutualisation à des fins productives. À travers les textes, les paroles, les diapositives, les chants, les plantes, les tissus (kanga), les documentaires, Kapwani Kiwanga revient sur l’histoire et la réalisation d’une utopie idéologique, politique, sociale et économique. Elle installe un séchoir monumental de sisal (fibres d’agave) à l’intérieur duquel il est possible de s’immerger (White Gold : Morogoro, 2016). La présence du sisal souligne l’importance de sa culture à une échelle industrielle non seulement en Tanzanie, mais aussi plus largement en Afrique de l’Est. Considéré comme un or blanc, le sisal, depuis les années 1960 jusqu’à aujourd’hui, joue un rôle déterminant dans l’économie du pays. À la figure de Nyerere, s’ajoute celle de Kinjeketile « Bokero » Ngwale, un guérisseur, qui en 1905, a encouragé la révolte anticoloniale en distribuant une potion magique aux villageois. Celle-ci devait les protéger des balles allemandes qui, à leur contact, seraient transformées en eau. La guerre Maji-Maji a duré deux ans et a été durement réprimée. Le guérisseur, aujourd’hui considéré comme un héros, s’est appuyé sur la croyance collective pour mener une lutte qui a constitué un premier pas vers l’indépendance. En convoquant différentes disciplines, différentes cultures et différentes visions de l’Histoire, Kapwani Kiwanga déploie une œuvre transhumante à travers laquelle s’ouvre une multiplicité de portes menant vers un moment crucial de l’histoire de la Tanzanie : la révolte, l’indépendance, la transition. Tous les chemins empruntés mènent à une réflexion globale sur la constitution du collectif, de la société, de son histoire et de sa mémoire.

Julie Crenn


KAPWANI KIWANGA

++ LA FERME DU BUISSON

+++ ARTPRESS

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