[TEXTE] PELAGIE GBAGUIDI /// AWARE – Archives of Women Artists Research and Exhibitions [FR/ENG]


Pélagie Gbaguidi (vit et travaille à Bruxelles, Belgique) pose la question de l’écriture au centre d’une pratique artistique protéiforme engageant la peinture, le dessin, la performance et l’installation. À la surface des pages d’innombrables carnets, son écriture se construit sous la forme de prises de notes, au fil de ses lectures, de ses rencontres, de l’actualité, des émotions. P. Gbaguidi développe ainsi un langage plastique qui, lors de l’exposition, contamine différents supports : des carnets vers les murs, en passant par des tables-vitrines, des draps, des toiles ou encore des rouleaux de papier suspendus. Elle investit les espaces d’une écriture puissante et sensible, d’une pensée plastique animée par une grande liberté de style et de ton.
L’œuvre résulte de la motivation à la fois poétique et politique qui porte l’artiste à diffuser des histoires, des expériences, des mythes, de la poésie et des prises de position. En ce sens, elle s’inscrit dans l’héritage des griots. Dans de nombreux pays africains, le griot est dépositaire d’un patrimoine oral, il porte une responsabilité : assurer la pérennité des histoires, des événements, des traditions, des légendes, d’une génération à une autre. Le griot est une figure itinérante de transmission de récits, d’images, de métaphores, de chants, de musiques et de poésie. P. Gbaguidi est une artiste griotte qui n’hésite pas à fouiller le passé pour le confondre avec le présent et le futur. En 2004, elle entreprend un travail de peinture et de dessin fondé sur la lecture du Code noir publié en 1685. Elle en extrait toute la violence, les traumatismes visibles et invisibles. Ce travail de mémoire remarquable et indispensable a donné lieu à une acquisition de 100 dessins par le Mémorial ACTe en Guadeloupe. En 2017, à l’occasion de la documenta 14 qui s’est tenue à Athènes et à Cassel, l’artiste a déployé une installation imposante constituée de rouleaux de papier blanc suspendus dans l’espace, de mobilier scolaire, de jouets anciens et de documents d’archives. Le papier est partiellement recouvert de dessins réalisés au moyen de crayons de couleur, de terre et de rouge à lèvres. L’artiste y met en perspective l’esclavage, le nazisme et l’apartheid, pour poser une série de questions : qui écrit le récit de l’histoire dite « officielle » ? De quel point de vue ? Pour qui ? Comment celle-ci est-elle enseignée ?

Au cœur de son écriture, le corps, son corps apparaît comme le récepteur des histoires dont les œuvres sont la digestion. Par la peinture et le dessin, l’artiste envisage les corps débarrassés des normes de genre, de race, de classe et autres catégories qui forment des frontières entre les individus. P. Gbaguidi génère une représentation libre, antiautoritaire, antiacadémique et poétique d’une humanité sondée de l’intérieur vers l’extérieur. En traitant de problématiques telles que l’éducation, l’histoire (coloniale et postcoloniale), les migrations, les identités, les rapports de pouvoir et toute forme de violence, l’artiste réfléchit à l’inscription de l’humain dans une histoire partagée, dans un présent dont elle démultiplie les réalités, dans le vivant pris dans sa pluralité, sans oppression ni domination. Son œuvre peut être envisagée comme un flux d’énergies qui traverse les corps, le temps et l’espace pour réunir, soigner et réparer les blessures, les divisions, les insensibilités et les imperméabilités.

Julie Crenn

The work of Pélagie Gbaguidi (lives and works in Brussels, Belgium) raises the question of writing, which lies at the heart of a protean artistic practice that incorporates painting, drawing, performance, and installation. The artist fills the pages of countless notebooks with written entries about her readings, encounters, current news, and emotions and, in doing so, develops a visual language which later spills out onto the various media she uses in her exhibitions – from the notebooks to the walls, display tables, sheets, canvases and suspended rolls of paper. P. Gbaguidi fills up spaces with her powerful and sensitive writing and a visual reflection driven by great freedom in style and tone.

The work is motivated by poetry and politics, leading the artist to share stories, experiences, myths, poetry, and points of view. As such, it falls in line with the griot tradition. In many African countries, griots are the depositaries of oral heritage, and therefore of a great responsibility: they are tasked with ensuring that stories, events, traditions, and legends live on from one generation to the next. Griots are nomadic figures who pass on narratives, iconography, metaphors, songs, music, and poetry. P. Gbaguidi is a griot artist who is not afraid to delve into the past and to merge it with the present and future. In 2004, she began working on a painting and drawing project based on the 1685 Code Noir(Black Code), from which she excerpted all the violence and visible, or invisible, trauma. This remarkable and essential memorial work led to the acquisition of 100 of her drawings by the Mémorial ACTe centre in Guadeloupe. In 2017, the artist created a large-scale installation for documenta 14 in Kassel and Athens featuring rolls of white paper hung from the ceiling, school furniture, old toys, and archival documents. The paper was partially covered in drawings made with coloured pencils, earth, and lipstick, which the artist used to put into perspective the subjects of slavery, Nazism, and Apartheid, and to ask a series of questions: who wrote the so-called “official” version of history? From whose point of view? For whom? How is this history taught?

At the heart of her writing, the body – her body – appears as the receptacle for stories, of which the works are by-products. Through painting and drawing, the artist imagines bodies freed from gender, race, and class norms and other categories that divide people. P. Gbaguidi creates a free, anti-authoritarian, anti-academic, and poetic depiction of humanity, which she examines from the inside out. By addressing issues like education, history (colonial and postcolonial), migrations, identities, power dynamics, and all sorts of violence, the artist reflects on humanity’s place in a shared history, in the multiple realities that it generates in the present, and in the living world in all its plurality, freed from oppression or domination. Her work can be understood as a flow of energies that runs through bodies, time, and space to unite, treat, and heal wounds, divisions, insensitivities, and impermeabilities.

PELAGIE GBAGUIDI

++ AWARE

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