[TEXTE EXPOSITION] LUDIVINE LARGE-BESSETTE – Regained Bathers /// Champigny-Sur-Marne


« Avec l’émergence des dernières années d’un mouvement de femmes influent et déterminé, l’identification consciente des femmes aux femmes a exercé une influence plus décisive sur l’œuvre de nombreuses artistes qui se sont mises à se définir concrètement en tant que femmes, à identifier leurs sentiments et leurs intérêts à ceux d’autres femmes, tant dans les domaines artistique et politique que dans le domaine privé de l’imagination. »

Linda Nochlin – Femmes, Art et Pouvoir (1989)

L’exposition de Ludivine Large Bessette repose sur la découverte et l’observation d’un tableau de Félix Vallotton (1865-1925) : une huile sur toile intitulée Trois Femmes et une petite fille jouant dans l’eau, datée de 1907. La peinture génère une réflexion sur ce qu’elle représente en soi, quatre femmes nues exécutant différents mouvements dans l’eau. Habituellement, les représentations de baigneuses sont joyeuses, légères et érotiques, pourtant, l’œuvre de Vallotton ne s’inscrit pas tout à fait dans cette tradition. En effet, la lumière qui émane du tableau induit un entre-deux. La scène semble avoir lieu dès l’aube ou bien au crépuscule. Cette lumière énigmatique donne un indice de compréhension de la scène, qui ne semble ni vraiment sereine, ni vraiment violente. Les attitudes et les gestes ne sont pas déclarés, ils ne manifestent pas une humeur, une candeur, mais plutôt un trouble, une gêne. La femme au premier plan, dotée d’une chevelure rousse, semble cacher sa poitrine, son comportement traduit une inquiétude, un malaise. Son comportement induirait la conscience de la présence d’un regardeur ? Deux femmes à ses côtés se font face, elles se tiennent les mains et reposent leurs têtes sur l’épaule de l’autre. Entre l’étreinte et le conflit, une confusion s’installe dans notre lecture de la peinture. À l’écart, sur la droite de la composition, le corps d’une jeune fille penche vers l’arrière, ses bras se lèvent vers le ciel. Elle est sur le point de tomber dans l’eau. Le jeu, la naïveté et l’innocence semblent exclus de la scène, au profit d’une tension, d’un mystère et d’une violence qui ne se déclarent jamais franchement.

Dans le prolongement d’une réflexion fondée sur l’image des corps, Ludivine Large Bessette choisit l’œuvre de Félix Vallotton pour nous immerger dans la confusion de cette scène. Pour cela, elle travaille avec quatre danseuses : Marie Barbottin, Pauline Brottes, Lou Cantor et Marie-Laure Caradec. L’eau, noire et sourde, est envisagée comme le socle et l’horizon d’une scène vivante. Au sol, l’eau se fait le miroir du film. Les danseuses vont d’abord se débattre pour en sortir, pour se libérer de la matière liquide. La scène de lutte et de suffocation, laisse place à une seconde scène où la lenteur prédomine. Une fois parvenues à la surface, les quatre femmes nues entament une chorégraphie ludique et lascive où chacune décide de ses mouvements et de ses postures. Si elles forment un groupe, elles conservent cependant leurs individualités et leurs expressions propres. Si certaines font le choix de rester nues, d’autres se rhabillent. La dimension essentialiste du tableau de Vallotton est ici évacuée par l’affirmation des corps. Ludivine Large Bessette annule alors l’ambiguïté et la confusion de l’œuvre originale, en présentant les baigneuses d’une manière plus brutale et plus directe. Une représentation que nous retrouvons à travers un ensemble de photographies où l’artiste accentue la dimension sculpturale des corps des quatre danseuses. Les photographies fonctionnent comme un prolongement de l’installation. L’artiste étire l’interprétation de la peinture de Vallotton et isole les femmes pour mettre en évidence leurs singularités. Les images engendrent un rapport impudique et physique avec les corps. Ce rapport contraste avec la mise en distance et le voyeurisme présents dans l’œuvre de Vallotton. Ici, pas question de voyeurisme ou d’érotisme non décidé, bien au contraire, les danseuses se livrent sans compromis à l’artiste

Regained Bathers invite à repenser la représentation des femmes dans l’histoire l’art passé et actuel. En s’appropriant la peinture de Vallotton, Ludivine Large Bessette décide de reprendre la main sur une représentation historique et traditionnelle : la baigneuse. Une représentation majoritairement dessinée/décidée par les hommes. Il est alors question ici d’empowerment, d’une réclamation et d’une reprise de pouvoir envers un territoire dont les femmes (artistes et modèles) ont largement été exclues. L’œuvre vidéo et les photographies présentent des corps libres, dotés d’énergies singulières, de langages spécifiques. Des corps débarrassés d’un regard dominant qui, à travers l’histoire, reproduit les mêmes stéréotypes et les mêmes assignations faites aux femmes. Ludivine Large Bessette libère les quatre baigneuses de cette histoire pesante et persistante. Elles fabriquent ensemble des identifications conscientes, symptômes visibles d’une émancipation toujours en construction.

Julie Crenn

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LUDIVINE LARGE-BESSETTE

Regained Bathers

Exposition du 22 janvier au 16 février
Vernissage le samedi 26 janvier à 19h

CHAMPIGNY-SUR-MARNE

++ LUDIVINE LARGE-BESSETTE

 

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