
Chourouk Hriech – Une écologie des communs
Julie Crenn
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Nous ne sommes pas hors de l’univers ni dans l’univers. Nous sommes l’univers. Il est en nous et nous sommes en lui.
Séverine Kodjo-Grandvaux – Devenir vivants (Ed. Philippe Rey, 2021)
Chourouk Hriech prend le temps d’observer. Elle écoute avec une attention infinie. L’artiste s’implique et s’autorise à se laisser affecter par le monde. Elle se déplace, sans relâche, pour aller à la rencontre de ce monde, pour l’écouter au plus près, en saisir des fragments, des émotions, des colères, aussi. Pour en manifester la poésie, toujours. Chourouk Hriech est aussi patiente que déterminée. Elle s’engage et nous engage à saisir les transformations, plus vraiment lentes, d’écosystèmes qui, le plus souvent, se passeraient bien des humain.es. D’ailleurs, lorsque l’on se promène dans son œuvre, un premier constat s’impose : la rare présence humaine dans ses dessins. Lorsqu’elle apparaît, l’artiste la représente de dos. Il n’y a pas de face à face. Les figures humaines nous tournent littéralement le dos pour adopter une posture similaire à la nôtre, celle de l’observation, voire de la contemplation. Dans une perspective inclusive, les regards humains sont portés vers l’intérieur du dessin. Un mouvement en avant qui rappelle l’œuvre vidéo intitulée L’archère (2020) où l’artiste apparaît dans la mer. Elle est nue. Sa peau est partiellement dessinée de tatouages. Elle nous tourne le dos. Elle tient un arc et tire des flèches vers le ciel. Le corps de l’artiste relie le sol, l’eau et l’air. Les flèches tirées, comme les lignes tracées, prolongent cette interdépendance entre les corps, entre les éléments, entre les espaces, entre les temporalités.
Chourouk Hriech fabrique un univers fait de lignes, de traits, de vides et de pleins, de noir, de blanc, parfois de bleu, où le vivant est célébré. Un univers artistique au sein duquel elle accorde une large place aux paysages où l’activité humaine est clairement installée. Avec un immense travail d’observation et de restitution des formes architecturales, elle dessine des constructions humaines qui sont des marqueurs de temps et de culture : ponts, grues, immeubles, porte-containers, maisons, fenêtres, miroirs, écrans, etc. Ces dernières coexistent avec la montagne, la mer, la rivière, la forêt, les nuages, la jungle ou la vallée. L’artiste n’exclut pas la présence humaine, bien au contraire, elle est représentée à différents endroits de son œuvre. Elle travaille à partir d’écosystèmes où les liens, les relations et, par-dessus tout, les interdépendances sont visibilisées. En ce sens, elle nous invite à une plongée graphique, formelle, sensible et sensorielle dans une œuvre guidée par la nécessité de relations et d’alliances. Une œuvre motivée aussi par le mouvement, par la métamorphose et par la coexistence.
Redevenir des êtres sensibles
Si la figure humaine surgit de temps à autre, un deuxième constat s’impose : ce sont toujours des femmes. L’artiste elle-même éprouve son corps dans le dessin et la performance filmée. Au-delà de son propre corps, les présences humaines féminines de tout âge attestent d’une histoire, d’une vision et d’une expérience du monde. Une histoire personnelle et familiale où les femmes s’accompagnent et construisent ensemble. Chourouk Hriech dit : “Mais qui suis-je ? Une « artiste » avec tout ce que cela peut soulever comme caractères « originaux » pour un monde rationalisé. Une femme dans un monde dont les lois ont été faites et pensées par des hommes. Une fille de parents immigrés, née d’une mère couturière et d’un père ouvrier. La fille d’une mère divorcée. La sœur aînée d’une psychologue, engagée dans la lutte contre l’esclavagisme moderne et d’une autre sœur, tout aussi merveilleuse dans sa réalité de personne polyhandicapée. L’art m’a demandée en mariage et je lui ai dit oui. Nous nous sommes unis et alliés pour exister, pour rêver, pour voyager, nous faire du bien et faire du bien.” Chourouk Hriech s’est construite dans une pensée matriarcale qu’elle déploie dans sa vie et dans son œuvre.
Il n’est pas question ici d’essentialiser les femmes et de parler de la nature comme une mère mythologique. A la mère nature, Chourouk Hriech préfère l’alliée. En ce sens, les différents courants de pensée écoféministe nous alertent depuis les années 1960 : le vivant et les femmes sont traités de la même manière. A savoir, comme un outil de reproduction, comme une ressource, une matière dévitalisée à exploiter, coloniser, violer, assassiner. Contre un système patriarcal et extracteur, l’artiste propose des écosystèmes refuges où la relation l’alliance et l’affection engendrent un rapport égal entre les êtres humains et plus-qu’humains. Par-là, Chourouk Hriech établit un lien entre les femmes et le vivant dans son ensemble. C’est peut-être là un biais écoféministe par lequel elle fouille la crise écologique, ou plutôt “la crise de la sensibilité” comme elle le précise. Une crise de sensibilité aux enjeux écologiques qui transforment radicalement et violemment nos sociétés depuis plusieurs décennies.
Enlianer les existences
“Le dessin est un monde au sein du monde de la représentation. Le milieu que je lui crée correspond à cet espace dans lequel je place un ensemble de facteurs plastiques qui permettront de donner une autre approche aux œuvres qui coexistent et de les faire dialoguer, de les rapprocher, ou de les faire interagir avec le bâti qu’elles investissent. L’œuvre ne saurait être une pièce unique qui occuperait un lieu. Elle habite tout l’espace du monde qui l’a vu naître et dans lequel elle vit. Elle entre en connexion avec tout ce qui découle d’elle, tout ce qui s’y rapporte… ses compagnes, les murs, le sol, l’architecture et le paysage… Souvent j’essaie aussi dans mes expositions de convoquer l’extérieur par des rappels de formes, de figures ou de lignes. C’est important pour moi de penser l’espace comme un tout et non pas comme un dedans et un dehors. Le monde n’est pas extérieur à nous, il est en nous, avec nous.” Chourouk Hriech infuse une pensée de la connexion au sein de sa réflexion artistique et consciente. Alors, au fil des dessins, des photographies, des performances et des vidéos, la ligne, compagne indéfectible de l’artiste, se fait liane, ruban, cheveu, veine, lien, câble, artère, racine. La ligne relie les êtres humains et plus-qu’humains. Elle est le vecteur de la relation (telle qu’elle est pensée par Edouard Glissant). Par la ligne circulent les fluides qui relient le sol aux cieux, qui relie l’eau à l’air, la montagne à la mer. Les pieds sur terre, consciente des contextes des villes qu’elle rencontre, Chourouk Hriech ne nous parle pas d’universalisme, mais bien de communs. Elle ne dessine pas des paysages mais bien des biotopes, des écosystèmes auxquels nous, humain.es, appartenons pleinement. Nous n’en sommes pas détaché.es et nous n’en sommes pas au centre. L’œuvre de Chourouk Hriech déconstruit l’idée même de nature qu’elle que l’Occident la détermine depuis trop longtemps. Étymologiquement la “nature “ (du latin : natura) est “la naissance”, ce qui pousse et ce qui engendre, c’est aussi “le cours des choses” et “un ensemble d’êtres et de choses”. La pensée occidentale a sciemment oublié cette définition vivante pour faire de la nature une ressource morte, une matière à exploiter. Si la nature est une ressource morte, la séparation entre la nature et la culture, ainsi que la hiérarchisation du vivant, deviennent les outils conceptuels commodes d’un point de vue économique et militaire. “L’idée que l’univers soit mort (fait de matière ; dénué de vie et d’esprit) est un pilier majeur de la science moderne, de son autorité et de son existence même. L’idée d’un univers vivant imposerait du reste des tas de limites éthiques à son exploration ; on ne fait pas l’autopsie du vivant.”[1] Depuis les années 1960, des penseurs et des penseuses occidentaux.tales fabriquent les pensées écologiques pour repenser le concept de nature, parler du vivant dans son ensemble. Ces pensées écologiques s’entremêlent à d’autres manières de penser le vivant depuis des siècles dans d’autres sociétés, d’autres cultures. Dénètem Touam Bona parle de la liane : “Le lyannaj est une façon de composer les forces et les formes, une composition en mode mineur, une fugue végétale. par son parcours vertigineux, la liane incarne le pouvoir de “traverser’ et d’être nourri parce que l’on traverse (et vice-versa) : les strates des sous-sols, le fourmillement des terre (dé)composées, la chute inversée des fougères et des arbres tropicaux.”[2] Les voyages et les temps de résidence de Chourouk Hriech lui permettent d’expérimenter et de traverser des visions plurielles. En Asie, en Afrique, au Moyen Orient, en Europe, au Maghreb ou en Amérique Latine, l’artiste s’imprègne de pensées connectées, intimes et collectives du vivant. Des pensées qui placent les humain.es non pas en dehors ou bien au-dessus, mais bien dans le vivant.
Fonder l’inattendu
Comme la pratique de la bouture, Chourouk Hriech prélève des images, des fragments, des motifs d’un écosystème, pour les lianer ensemble ou à d’autres images provenant d’autres écosystèmes. Sa pensée et sa pratique plastique relèvent de l’hybridation, de la dissémination, de la contamination et de la propagation. A l’image vivant qui a horreur du vide, l’artiste affecte les feuilles de papier, les murs, les tissus et d’autres supports de son dessin expansif, richement orné, entremêlé et généreux. Elle construit, strate par strate, plan par plan, les représentations mémorielles (à l’image d’un souvenir en noir et blanc) de ses rencontres. A nous de nous faufiler parmi les lignes pour rencontrer à notre tour et nous projeter dans la profusion des détails. Les dessins ravivent des souvenirs, des attachements (passés et présents) et des émotions intimes. Geneviève Azam (économiste, militante écologique et altermondialiste) écrit : “Écrire pour un monde en danger, témoigner de la présence et de l’altérité de la nature, rendre compte de la matière vivante du monde invitent à une “écopoétique”, qui restitue à la fragilité sa beauté et sa force d’attachement de la nature et des hommes.”[3] Ici l’écopoétique n’est pas littéraire, mais bien artistique : trouver des formes, des matérialités, des sonorités, des représentations, des incarnations pour les manifestations visibles et invisibles du vivant. Il s’agit, modestement, de redonner du sens à ce qu’est véritablement la nature et de penser les communs, par extension la vaste communauté des vivant.es dans ses singularités et ses concordances. Edouard Glissant écrit : “Quand les différences du monde, dans le monde, se rencontrent, les variétés, qu’elles reconnaissent, tout aussi bien se multiplient. C’est parce que les différences, par s’ajouter et se changer, situent peu à peu l’étant, et que nous ressentons celui-ci comme seul demeurant de cela qui toujours bouge et change. La différence est à l’amorce vive du mouvement, et non pas l’identique, ou identité. L’harmonie des semblables est neutre et inféconde, mais la rencontre des différences, et qui n’est pas l’harmonie des contraires, s’accomplit dans et par un dépassement mutuel qui fonde l’inattendu du Tout-monde.”[4]
L’œuvre de Chourouk Hriech n’est pas frontalement politique. L’artiste s’y refuse pour éviter l’impuissance, la culpabilisation ou le simple détournement. En ce sens, elle déploie une œuvre consciente et poétique qui invite à réparer ou reconstruire nos relations au vivant. Elle ajoute : “à travers l’art, nous pouvons comprendre, recevoir ou saisir de nouvelles représentations ou symboliques qui ouvriront de nouveaux espaces de dialogue et de considération.” Si toute œuvre est une écologie en soi, celle de Chourouk Hriech est profondément poreuse et vivante. Guidée par une recherche constante des communs dans le monde, l’artiste œuvre à une écologie humaine et plus-qu’humaine, affectée par chacune de ses rencontres et expériences. Une écologie incarnée, présente, vibrante, consciente, sensorielle et poétique.
Notes _
[1] LANASPEZE, Baptiste. Nature. Paris : Anamosa, 2022, p.11
[2] TOUAM BONA, Dénètem. Sagesse des liane – Cosmopoétique du refuge 1. Paris : Post-éditions, 2021, p.57.
[3] AZAM, Geneviève. Osons rester humain. Les impasses de la toute-puissance. LLL – Les Liens qui Libèrent, 2015, p.75.
[4] GLISSANT, Edouard. La nouvelle région du monde – Esthétique 1. Paris : Gallimard, 2006, p.63.
Plus d’informations _
- Editions Beaux-arts de Paris _ https://beauxartsparis.fr/fr/editions
- Chourouk Hriech _ https://www.documentsdartistes.org/artistes/hriech/repro.html
- Galerie Anne-Sarah Bénichou, Paris _ https://annesarahbenichou.com/fr/artistes/oeuvres/2544/chourouk-hriech