SAWTCHE : LA VÉNUS AFRICAINE


Cela fait une dizaine d’années que nous assistons à une mise en lumière de la « Venus Hottentote ». Une Vénus Noire dont l’histoire était perdue dans les marasmes de l’oubli : un oubli choisi car gênant. Des artistes, écrivains, chercheurs, critiques, cinéastes s’évertuent à l’extirper vigoureusement de l’oubli. À l’occasion de la sortie du film très attendu d’Abdellatif Kechiche, nous avons souhaité approfondir le sujet. Qui est la « Vénus Hottentote » ? En quoi est-il nécessaire de raconter son histoire aujourd’hui ? L’histoire tragique d’une jeune femme sud-africaine que les colons européens ont exploité, humilié, abîmé et oublié.

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Ainsi la colonisation des corps et des esprits achevait-elle celle des territoires (1)
Gérard Badou

      Depuis les années 1970, début de la décolonisation, de l’accession à l’indépendance et aux droits des pays colonisés, nous avons assisté à une vague de demandes de restitution des dépouilles mortelles (totales ou partielles) par des pays ou des tribus autochtones souhaitant les inhumer dans leur terre natale. Des corps ayant une histoire brutale et inhumaine. En 2007, la restitution par le Muséum de Rouen d’une tête coupée et tatouée d’un guerrier Maori à la Nouvelle-Zélande a suscité de vifs débats (2). Elle fut exposée jusqu’en 1996 dans les collections du muséum, puis réclamée par la Nouvelle-Zélande souhaitant mettre un point final à la tragique histoire du commerce de têtes coupées commencé au XVIIIe siècle et achevée en 1931 grâce à un arrêté britannique. La date de 1931 marque en France, le début de l’exposition coloniale au sein de laquelle sont exhibées des tribus autochtones venant des diverses colonies françaises. Des groupes de personnes qui ont été arrachés à leur pays pour venir à Paris et s’installer dans les bois de Vincennes, derrière des grillages. Leurs « milieux familiers » furent reconstitués afin qu’ils puissent s’adonner à leurs occupations quotidiennes sous les yeux des spectateurs. Ces derniers leur demandant de pousser des cris sauvages ou leur jetant de la nourriture comme à des animaux. Les tribus importées de force étaient d’ailleurs présentées entre les alligators, les lions et autres animaux exotiques. Une telle exhibition humaine montre à quel point la France a très vite oublié l’aide et le courage des soldats venus des colonies pour renforcer l’armée française lors de la première guerre mondiale (3). C’est dans ce contexte singulier de la colonisation et de ce qui en découle, cette quête sans fin d’exotisme, qu’est apparue la « Vénus Hottentote ». L’histoire de la « Vénus Hottentote », de son véritable prénom : Sawtche, remonte en effet aux origines de ces exhibitions grotesques. Elle fut un cas parmi tant d’autres au sein d’une « mode » dans les capitales européennes. Sawtche fut exploitée par les hommes à cause de son physique hors norme, en cela Bernth Lindfors écrit qu’elle « a donné corps à la théorie raciste (4). » Une étrange mode des spectacles et présentations publiques de « monstres » en cage, des personnes non européennes ramenées par les colons pour les exhiber. Anne Fausto-Sterling écrit : « Le spectacle londonien (et européen dans son ensemble) durant le dix-neuvième siècle est devenu un instrument pour créer des visions du monde non-blanc (5). » Ces « visions » vont atteindre leur paroxysme en 1931 lors de l’exposition coloniale à Paris. L’histoire de Sawtche est désormais célèbre car elle fut la première Hottentote importée par les colons en Europe. Le public londonien va ensuite assister à l’arrivée en 1846 de deux hommes, deux femmes et un enfant Bochimans. En 1853 ont été présentés deux enfants (un garçon et une fille) « éduqués » depuis deux ans en Angleterre afin de montrer leur capacité d’apprentissage. La même année arrivent onze hommes, une femme et un enfant Zoulous (6). Le parcours de la jeune sud-africaine est emblématique de nombreux points cruciaux : Les zoos humains inventés par les Occidentaux pour satisfaire leur curiosité exotique, l’appropriation, voire le vol, d’un corps qui va être analysé, découpé, vidé, moulé et exposé aux yeux de tous dans une institution tout à fait respectable et enfin la restitution souvent difficile de ce « patrimoine » si particulier et controversé. Jean-Loup Amselle écrit : « L’Afrique n’est pas un musée, fût-il celui des horreurs. Pas plus que l’on ne peut réduire ce continent à des expositions artistiques, on ne put pas en faire le symbole d’un « état de nature » au sein duquel s’exprimerait une violence originaire et anté-coloniale (7). »

Renée Cox

L’histoire de Sawtche

Au XVIIIe siècle, l’Afrique Australe comptait de nombreuses tribus en fonction des différentes zones géographiques. Les trois plus grandes tribus étaient les Cafres, les Hottentots et les Bochimans. Elles étaient très proches par leur physique (une petite taille, la peau de couleur jaune foncé et les yeux bridés) et leur langage, le khoï-khoï, seules leurs habitudes de vie les séparaient. Il est intéressant de souligner un premier souci étymologique puisque les noms de deux tribus ont été attribués par les colons Hollandais. Hottentot fut choisi à cause de leur manière de s’exprimer : les cliquetis avec la langue, faisant penser à un bégaiement pour les Hollandais, ho-tten-tot. Le mot Boshiman vient de bushmen, les hommes de la brousse. Des appellations coloniales impliquant une forte connotation péjorative. En réalité les deux tribus se nommaient entre elles les Khoi (Hottentots) et les San (Bochimans). Les Khoi étaient des éleveurs tandis que les San chassaient et cueillaient pour se nourrir. Les ethnologues, toujours soucieux de classifier pour identifier, ont regroupé ces deux tribus sous l’appellation Khoisan. La jeune Sawtche est née en 1789 d’un père berger Khoi et d’une mère San. Coïncidence historique, Sawtche est née l’année durant laquelle en France la révolution prend fin et donne naissance à la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, dont, Sawtche ne va jamais bénéficier.

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression (8).

Au XVIIIe siècle l’Afrique Australe était dominée par les Bœrs (qui signifie « paysans » en afrikaans), des colons hollandais débarqués un siècle plus tôt en 1652. Ils devaient initialement établir un comptoir commercial maritime, ils vont pourtant s’installer durablement et devenir de riches fermiers et propriétaires. Les Bœrs faisaient travailler les autochtones dans leurs fermes et leurs maisons. Sawtche travaillait pour un fermier hollandais, Peter Cezar, près de Cape Town. Elle fut rapidement remarquée par les colons pour son physique hors du commun. Le frère de Peter, Hendrik Cezar, accompagné d’un chirurgien de la marine anglaise, Alexander Dunlop, ont décidé d’emmener Sawtche en Angleterre afin de l’exhiber, tout en promettant à l’intéressée un avenir radieux et prospère. Hendrik lui attribua un nouveau nom : Saartje Baartman, autrement dit « Sarah la Barbue ». Un sobriquet rendant un curieux hommage aux barbes des colons hollandais. Sawtche a été dépersonnalisé et dépossédée de son identité propre. Elle est rapidement devenue un bien colonial. Elle reçu des papiers de Lord Caledon, alors gouverneur du Cap, ainsi qu’une autorisation pour réaliser le long voyage séparant l’Afrique du Sud du Royaume Britannique. L’équipe et les voyageurs ont pris place à bord de l’Exeter. Après trois mois et demi en mer, ils ont atteint l’escale finale en 1810 : l’Angleterre. Le voyage s’est poursuivi jusqu’à Londres, où Dunlop et Cezar ont rencontré de grandes difficultés pour trouver un lieu dans Piccadilly afin d’y exhiber Sawtche. Dunlop a vite abandonné le projet pensant qu’il était vain et que Sawtche ne pouvait plus intéresser le public anglais. Hendrik Cezar s’est alors retrouvé seul et a loué une petite salle. Pour annoncer la venue de la jeune femme dans la ville, il a écrit ans leMorning Post du 20 septembre 1910 :

La Vénus Hottentote vient juste d’arriver. Elle peut être vue entre 1h et 5h de l’après-midi au n°225 de Piccadilly. […] Grâce à cet extraordinaire phénomène de la nature, le public aura l’occasion de juger à quel point elle dépasse toutes les descriptions des historiens concernant cette tribu de l’espèce humaine (9).

Qu’avait-elle de si particulier pour que des hommes s’acharnent à la présenter au public anglais ? C’est bien là le drame de son histoire, elle a été choisie par Hendrik et Dunlop pour son physique envisagé comme hors normes aux yeux des Occidentaux. Sawtche était atteinte de ce que nous pouvons aujourd’hui appeler une stéatopygie (le recouvrement des muscles des fesses et des cuisses par une épaisse couche de graisse) et d’une macronymphie (une anomalie sexuelle courante chez les San). Elle possédait une poitrine surdéveloppée, des cuisses et des fesses bien en chair et un « tablier » paraissant recouvrir son sexe. C’est ce fameux « tablier » naturel qui a émoustillé les anatomistes. Il s’agissait d’une hypertrophie des lèvres, qui fut interprétée à tort comme un témoin d’hypersexualité. Les anatomistes cherchaient à tout prix à examiner son sexe, qu’elle a tout de même réussi, de son vivant, à cacher partiellement. Une fois sa dépouille mortelle remise à la science, son sexe a fait l’objet de nombreux comptes rendus et fausses vérités. Cette anomalie l’a amené contre sa volonté à se prostituer afin de satisfaire la curiosité malsaine des hommes des capitales anglaise et française. Savarese écrit que : « Dans l’imaginaire occidental, le corps emblématique de la vénus hottentote est un corps dé-érotisé qui associe la sexualité primitive à la monstruosité (10). » Son physique a conduit Hendrik à la surnommer la « Vénus Hottentote ». Hendrik a certainement voulu faire référence aux statuettes préhistoriques appelées les vénus callipyges, représentant les déesses de la fécondité aux formes généreuses. Ce surnom, d’une ironie absolue, renvoie à la fois à son physique mais aussi à son étiquette de femme sauvage issue d’une culture ancestrale africaine. Eric Savarese et Gilles Boëtsch écrivent que :

La femme exotique a toujours été l’un des thèmes importants de l’ethnologie et même de l’anthropologie qui en faisait le stade le plus bas de la diversité humaine, celle qui était toujours réduite, dans les regards des Occidentaux, à l’état de marchandise (11).

Sawtche représentait une véritable marchandise pour ses « maîtres » qui la considéraient à la fois comme une bête de foire attisant la curiosité du public, mais aussi comme un objet sexuel. Une fois sortie de sa cage (dans laquelle elle pouvait rester jusqu’à dix heures dans une journée), elle devait livrer son corps dans les bordels londoniens puis parisiens. Au sujet de la femme africaine et de sa représentation en Occident lors de la période coloniale, Savarese écrit qu’elle serait une « métaphore d’un continent qui ne demanderait qu’à être possédé et pénétré par l’homme blanc (12) ». Anne Fausto-Sterling ajoute que les colons et scientifiques associaient « la femme à la nature, un territoire devant être exploré, exploité et contrôlé. […] Identifier les terres étrangères à des femmes a facilité la justification naturelle de leurs viols et exploitation (13). » La femme noire est constamment ramenée à l’idée de nature, un être sauvage plus proche du genre animal que du genre humain. Telle était la réalité de Sawtche traités comme un animal et un témoin exotique des lointaines colonies.

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La suite du texte ici : http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=9784

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