DIANE ARBUS /// ANTHROPOLOGIE DU CONTEMPORAIN


La chose importante à savoir est qu’on ne sait jamais rien. On tâtonne toujours pour trouver son chemin.

Diane Arbus.

 Le Jeu de Paume présente actuellement la première rétrospective française du travail de la photographe américaine Diane Arbus (1923-1971, New York). Plus de deux cent clichés, dont certain n’ont jamais été présenté au public français, qui retracent un portrait troublant de la société américaine entre les années 1950 et 1960.

Diane Arbus commence la photographie à la fin des années 1940 et étudie auprès d’Alexei Brodovitch en 1954. Elle prend son envol à partir de 1957 en produisant ses premières images personnelles. En 1960, elle intègrela New Schoolà New York, aux côtés de son camarade Richard Avedon. Elle y suit les cours de Lisette Model dont l’influence, thématique et esthétique, jouera un rôle considérable sur sa propre pratique. Diane Arbus inscrit son travail dans le style imposé par Walker Evans dans les années 1930, celui d’une photographie documentaire urbaine, sociale et esthétique. Une photographie frontale. En 1962, alors que la majorité de ses collègues utilisent tous un appareil35 millimètres, elle choisit de passer au Rollerflex 6X6, le format carré et le grain apporté par l’appareil révélait selon elle « la véritable texture des choses ». Un changement technique qui va devenir une des caractéristiques spécifiques du style Diane Arbus. Ses photographies, toujours en noir et blanc, exploitent au maximum la lumière, sans pourtant autant céder aux artifices ou aux effets. Elle développait elle-même chacun de ses cliché pour en maitriser le processus du déclencheur jusqu’au tirage. Progressivement, en se distinguant du reportage compris au sens classique du genre et grâce à une technique et un regard singuliers, Diane Arbus fait de la photographie un art a part entière.

En 1963 et 1966, elle obtient deux bourses Guggenheim qui lui permettent de sillonner les New York et ses environs à la recherche d’évènements populaires : foires, fêtes, concours, festivals et manifestations en tous genres. Des évènements qui étaient pour elle les « cérémonies formidables de notre temps ». Elle sonde le monde du spectacle. Une recherche sur le terrain qui lui a permis de former la série American Rites, Manners and Customs, une immense galerie de portraits reflétant les visages d’une Amérique jusque-là restée dans l’indifférence. Elle est véritablement fascinée par tous ceux qui incarnent la différence : portraits de couples, de jumeaux, d’enfants handicapés, de travestis, de personnes de petite taille etc. Des personnages hors normes, physiques, sociales, sexuelles, qu’elle perçoit dans leurs réalités, sans sublimation et empathie.

Il y a et il y a eu et il y aura un nombre infini de choses sur terre. Des individus tous différents, souhaitant tous des choses différentes, connaissant tous des choses différentes, aimant tous des choses différentes, ayant tous une apparence différente. Tout ce qui a été sur terre a été différent de toutes les autres choses. C’est ce que j’aime : la différenciation, le caractère unique de toute chose et l’importance de la vie… Je vois quelque chose qui semble merveilleux ; je vois la divinité dans des choses ordinaires.[1]

Parallèlement, elle mène ses investigations dans des sphères plus privées : hôtel, salons de particuliers etc. Elle photographie des nudistes dans des salons cossus, des célébrités pour des magazines ou encore des familles issues de la classe moyenne. Comme Walker Evans, Diane Arbus s’intéresse aussi au monde du travail et réalise de nombreux portraits de travailleurs. Elle dresse un portrait social du microcosme new-yorkais. Elle n’a quasiment quitté New York, elle a fait de sa ville natale son terrain de recherche. En évoquant les lieux et personnes photographiés, elle dit : « Ce sont nos symptômes et nos monuments. Je veux simplement les sauvegarder car ce qui est cérémoniel et curieux et banal deviendra légendaire. »[2]

Avec une sensibilité et une audace hors du commun, Diane Arbus nous livre les multiples facettes de son environnement, qu’elle fouille et scrute avec attention. Le réel est au cœur de son projet photographique. Un réel troublant, dérangeant, surprenant, lumineux et émouvant qu’elle célèbre avec une authenticité et une simplicité déconcertante. Nous sommes pénétrés par la proximité, l’intimité et la frontalité des visages, leurs expressions et regards toujours dirigés vers le regardeur. Elle ne s’attache pas aux apparences, aux maques et aux postures, bien au contraire elle dépouille visuellement les identités, les personnalités et les originalités de chacune des individus rencontrés. Diane Arbus s’est glissée dans les interstices du réel et de la théâtralité, du banal et de l’étrange.

Durant sa courte carrière (une quinzaine d’années), Diane Arbus a exposé trois fois ses photographies au sein d’expositions collectives, jamais monographiques. Les institutions et la critique lui ont accordé leur attention un an après sa mort en 1971. En 1970, elle avait édité un portfolio de dix photographies tirées, signées et annotées, quelques mois plus tard Diane Arbus se suicide. En 1972, alors qu’aucune photographe américaine n’avait encore jamais participé àla Biennalede Venise, le portfolio est présenté lors de cet événement artistique majeur. La même année le MOMA lui consacre une première rétrospective d’ampleur. Son travail photographique est aujourd’hui une référence majeure et incontournable, non seulement de la scène américaine mais de l’histoire de la photographie contemporaine dans son ensemble. Son style à la fois direct, épuré et personnel a influencé et continue d’influencer les jeunes générations. « Si vous observez la réalité d’assez près, si d’une façon ou d’une autre vous la découvrez vraiment, la réalité devient fantastique. »

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Exposition Diane Arbus, Jeu de Paume, du 18 octobre 2011 au 5 février 2012.

Exposition itinérante : Fotomuseum (Winterthur, du 3 mars au 27 mai 2012) – Martin Gropius-Bau (Berlin, du 22 juin au 24 septembre 2012) – Foam_Fotographiemuseum (Amsterdam, du 26 octobre au 13 janvier 2013).

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.jeudepaume.org/

Sur Diane Arbus : http://diane-arbus-photography.com/


[1]  (28 novembre 1939, DISSERTATION SUR PLATON, séminaire d’anglais, Fieldston School)

[2] Proposition pour une bourse Guggenheim, Plan pour un projet photographique, “American Rites, Manners and Customs” [Rites, manières et coutumes de l’Amérique].

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Collaboration avec la revue Inferno :  http://ilinferno.com/2011/10/28/diane-arbus-anthropologie-du-contemporain/

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