RENCONTRE /// PASCAL LIEVRE


Don't Kill Britney – vidéo – 2008 - Courtesy Pascal Lièvre

Au départ Pascal Lièvre est comptable, puis astrologue, il vient à la création au début des années 2000. D’abord il peint « des jolies choses » qui se vendent et qui plaisent, puis sa pratique, nourrie de ses lectures philosophique et de son expérience personnelle, se complexifie. Il élargit sa palette plastique vers la vidéo, la performance, la photographie et l’installation. Au centre de sa réflexion, son corps qui est compris comme un medium à part entière qui doit être travaillé et interrogé sans relâche. Le corps est le vecteur d’une critique de la manipulation des images sur l’imaginaire collectif. Pour cela, il développe très tôt un concept artistique inédit autour d’une réappropriation compulsive de l’histoire de l’art, courant de la période Antique jusqu’à nos jours. Par ce biais il interroge les codes de la représentation, le genre, le corps, les mass médias. Le concept d’art est bousculé, trituré et réinterprété. L’artiste propose de nouvelles grilles de lectures en superposant les références et les époques. Ainsi nous voyons un homme déguisé en Batman lire un texte de Jacques Derrida, ou nous assistons à la confrontation d’une œuvre de Bill Viola avec la musique du générique de Benny Hill. Peut-on lire Deleuze, aimer Francis Bacon et Damien Hirst, tout en écoutant Madonna ou Lady Gaga ? La réponse est oui. Une pratique de l’appropriation qui ne s’arrête pas au domaine artistique, il s’attaque également à la philosophie, aux évènements historiques, aux discours politiques et à la musique pop. L’œuvre de Pascal Lièvre joue sur les registres de lectures, il tend à une décomplexification des genres, des styles et des goûts. Pour cela il engage avec humour, provocation et critique, un dialogue avec le monde des images qu’il décortique et examine sans limite.

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Libertégalitéfraternité – installation – 2007 - Courtesy Pascal Lièvre

– Partons de l’exposition Bad Romance, où la figure de Lady Gaga plane comme une ombre. Le titre et la vidéo éponymes sont-ils un hommage ou une critique de la chanteuse américaine ? Que représente-t-elle à tes yeux ?

Il ne s’agit en rien d’un hommage à Lady Gaga, mais d’une prise en compte de sa visibilité. Avec son premier milliard de clics enregistrés, elle fait entrer la pop à une échelle planétaire, un terrien sur six a cliqué sur une de ses vidéos ce qui me rappelle étrangement le record d’un milliards de livres vendus au XXème siècle par Barbara Cartland. Elle met aussi en avant le concept de singularité à travers la figure du monstre.

– Lorsque tu confrontes à surmédiatisation de la chanteuse et celle de Doa Khalil Aswad (une jeune femme lapidée publiquement pour avoir aimé un homme), quel est ton objectif ? La différence des niveaux de lectures est telle, qu’elle nous amène à repenser l’encombrement visuel quotidien.

Le point de départ de mon exposition vient d’un article de presse lu sur Internet évoquant la lapidation de Doa Khalil Aswad, cette jeune irakienne lapidée par son village et sa famille parce qu’elle voyait un garçon appartenant à une autre religion. Le titre c’était Bad romance, une histoire d’amour qui vire au drame. L’émotion suscitée par cette lapidation monstrueuse a été amplifiée par les vidéos que ses assassins ont fait circuler sur Internet. C’est l’une des choses les plus horribles que j’ai vu dans ma vie …

Deux ans après Lady Gaga obtient son plus gros tube avec ce titre : Bad romance, tiré de l’album Fame Monsters. Gaga valorise la figure du monstre, qui est celle de la singularité, pour être visible, il faut être différent, singulier, hors norme, donc un monstre. D’ailleurs lorsque Doa Khalil Aswad s’en va avec ce jeune homme, elle devient un monstre aux yeux du village, lorsqu’elle revient les autres décident de la tuer comme un monstre.

Belly Dancer – Vidéo – 2009 - Courtesy Pascal Lièvre

– Une impression angoissante ressort de ton travail où les « monstres » sont nombreux, les araignées de Louise Bourgeois, les oiseaux d’Alfred Hitchcock, le diable, littéralement Le Monstre de Xavier Veilhan, des crânes et des squelettes. Tu observes une fascination pour l’étrangeté ou plutôt l’inquiétante étrangeté (Das Unheimliche), que signifie-t-elle ?

La figure du monstre comme je l’ai dit plus haut à propos de lady gaga, est une des formes de la singularité, les freaks sont des singularités qui s’affirment selon des codes genrés. J’aime les singularités, j’aime les monstres, je suis un monstre, je ne me sens bien qu’en leur compagnie, les autres sont chiants à mourir !!!!

 – Le Laocoon interprétant Bad Romance de Lady Gaga fait partie de ton processus artistique qui consiste à superposer le high et le low, la culture élitiste et la culture populaire. Comment s’est construit ce travail de citation ?

Ce n’est pas un travail de citations, je mediumise les informations quelque soit leurs natures, et je les travaille comme un matériau. C’est plutôt de la sculpture d’informations. Nous savons qu’il n’y a pas de hiérarchies dans la culture, que s’il y a des classes sociales qui territorialisent les pouvoirs avec une élite, une classe moyenne et une classe populaire, ce n’est pas vrai dans la culture.  Aby Warburg a bien parlé de cela il y a un siècle en analysant la figure de la torsade à travers le temps et en s’arrêtant sur la figure du Laocoon. Il a pu démontrer que des formes plastiques traversent le temps et les cultures et se réactualisent sans cesse au fil du temps. Ce qui m’intéresse ce sont les formes qui se déploient dans le champ culturel le plus vaste possible, dont je m’empare pour résoudre des équations plastiques et politiques.

Paris is Bourgeois – peinture – 2010- Courtesy Pascal Lièvre

 – L’histoire de l’art, de l’Antiquité à nos jours, du Laocoon à Mounir Fatmi, en passant par Auguste Rodin et Michel Journiac, est une source d’inspiration intarissable. Que ce soit dans tes peintures, vidéo ou performances, tu procèdes à une appropriation critique d’œuvres emblématiques. Quelle relecture proposes-tu de ces œuvres ?

Là encore je ne suis pas d’accord avec le terme « source d’inspiration », je ne le trouve pas approprié à mon travail. Je ne sais pas ce que c’est que l’inspiration à part avaler de l’air, ce que nous faisons tous les jours. L’appropriation est un geste politique qui critique avant tout le droit de propriété, et qui nous vient du corps, depuis la naissance jusqu’à la mort, le corps s’approprie tout ce qui l’entoure, nous nous informons sans cesse, l’appropriation est permanente. Nous nous approprions des informations, nous les digérons, elles nous transforment, et nous les transmettons à d’autres. Ce qui laisse à penser que tout est média, tout est médiatisé par le corps.

– Au sein de cette appropriation, la forme compte plus que le contenu des œuvres réinterprétées puisque tu t’attaches à la reproduction de leurs contours.

Ce que tu nommes contenu est une forme pour moi comme les autres. Il n’y a pas de division dans un objet nommé œuvre d’art, entre une forme et un contenu, je ne comprends pas pourquoi tu utilises une figure schizophrénique pour lire une œuvre d’art, pourquoi ne pas la prendre comme elle se donne, telle quelle?

Je reproduis en effet les contours des figures peintes ou sculptées pour les minimaliser, les logotiser, en traduire une sorte de marque de fabrique afin que les membres de la cité puissent les utiliser.

Je suis atterré par le manque d’audace des médias, du monde de l’entreprise ou de l’état dans la création de ses symboles. J’y vois surtout une forme idéologique pour appuyer son pouvoir. Ma proposition serait d’utiliser ce patrimoine gigantesque de formes qu’il y a dans l’art et de les faire circuler dans la cité afin d’observer ce que cela crée. Sortir les formes plastiques des musées, des lieux d’exposition et les faire circuler autrement dans la cité est aussi une ambition politique d’une autre envergure que de momifier le vivant dans ces lieux qu’on appelle lieux d’exposition. On est dans une époque où l’art contemporain comme le reste est patrimonialisé, une église, une installation de Dan Flavin ou une affiche des guérillas girls, tout se fige dans le musée.

Bad Romance – Vidéo – 2010 - Courtesy Pascal Lièvre

– Ton travail repose sur une réflexion philosophique et plastique du corps. Comment formules-tu cette démarche ?

Je suis très intéressé par la question du corps, en philosophie comment ce corps apparaît. Quand Spinoza écrit « Nul ne sait ce qu’un corps peut », il s’agit d’une phrase pleine de promesses. Cela nous mène directement à Nietzsche, qui est vraiment le premier à grosse modo nous dire qu’il n’y a pas d’âme, pas d’esprit, pas de dieu. Il n’y a qu’un corps. Je m’intéresse beaucoup à tout ça, cette histoire de corps, jusqu’à Judith Butler qui dit que le corps est un lieu où l’on performe son genre. Je me suis amusé à tracer une histoire du corps à travers différents philosophes, comme une histoire en marche depuis plus de 2000 ans, qui commence avec Platon et qui fout la merde.

C’est aussi une intuition personnelle depuis toujours, je ne comprends pas cette histoire d’esprit, ça ne colle pas. Lorsqu’on parle de création c’est mon corps qui fait. Ce corps qui fait je l’accepte comme cela, sans vouloir automatiquement localiser une partie de l’activité créatrice qui serait liée au cerveau. On pense avec ses pieds, avec ses viscères. C’est un corps entier qui pense. C’est quelque chose que je trouve de tout à fait révolutionnaire. La pensée est organique.

J’ai cherché un moyen artistique de parler de cela, comment je pouvais médiumiser la philosophie. La philosophie c’est ma passion, c’est aussi une forme plastique. J’ai voulu sortir la philosophie de la philosophie. Une démarche qui suit la lecture de textes comme celui de Deleuze qui dit qu’il existe deux manières de lire la philosophie : soit on a lit de manière philosophique (ce que très peu de gens font puisqu’il faut connaître tout l’histoire de la philosophie, tout le monde n’a pas lu Kant, Platon etc.) ou une pratique non philosophique. Deux lectures qui se nourrissent l’une l’autre : elles font la philosophie.

– Ce qui nous amène aux Cours Aérobic Philosophiques.

À la base, il y a une jolie histoire, un jour un ami m’appelle pour me dire qu’il va m’envoyer une personne qui veut travailler dans l’art, il veut rencontrer un artiste pour créer quelque chose. Débarque un garçon, surprenant pour moi, qui est prof de gym et prof d’aérobic. On discute et immédiatement mon corps se met à fictionner sur cette histoire d’aérobic. Je lui demande de me montrer et de me faire un cours. Il me montre et il me parle en même temps. Il dit : « 1,2,3 etc. ». Et là, je me dis que ce serait extraordinaire qu’à la place de « 1,2,3 » de dire autre chose. C’est comme cela que l’idée de l’aérobic philosophique est venue. J’ai testé avec des phrases courtes qu’on écrit des philosophes sur le corps, pour éventuellement animer des cours d’aérobic où les gens feraient bouger leurs corps et prononceraient en même temps des mots de philosophes sur le corps.

Une phrase est découpée en huit ou neuf parties, une petite série de phrases, chaque morceau est associé à un mouvement. L’ensemble des mouvements forme une phrase. C’est aussi une manière de travailler l’aspect linéaire d’un texte avec son corps.

J’ai commencé avec Nietzsche, bien sûr ! « Le corps est un être plus puissant ». Je les teste partout où je vais, dans plusieurs langues. D’abord en France, après j’ai été invité en Palestine où j’ai appris une phrase de Nietzsche en arabe palestinien, avec un accent bien précis et très difficile pour moi. En Palestine, le cours a été un électrochoc, de voir les enfants, les femmes voilées faire le cours en disant « le corps est un être plus puissant ». Partout les gens prennent du plaisir à le faire, c’est simple, c’est amusant.

Batman is Jacques Derrida – Vidéo – 2009 - Courtesy Pascal Lièvre

– De là est né le Défilé Philosophique ?

Le défilé philosophique est un prolongement des cours. J’ai été invité par Catherine Baÿ qui montait Le Banquet de Blanche Neige à Beaubourg. Une performance qui durait six jours non-stop, de 11h du matin à la fermeture du musée. Elle a invité différents plasticiens qui devaient intervenir dans son projet global. J’y ai fait des cours d’aérobic tous les jours, Badiou et Malabou à Pompidou, le jeu de mot était drôle. Ce sont les deux philosophes contemporains les plus excitants.

Pour le soir du final, Catherine Baÿ me demande de penser à faire quelque chose. Il y avait une grande table de banquet. Je me suis dit qu’il serait intéressant de rassembler les différentes phrases des cours d’aérobic pour en faire une sorte d’histoire. Finalement c’est un cours de philosophie sur le corps, qui part de Descartes pour arriver à Judith Butler. J’ai utilisé le langage du défilé de mode qui pour moi est synonyme, entre autres, des talons. Chaque figurant porte une paire de talons hauts, un slip blanc du nom du philosophe et une pancarte. L’idée du slip avec le nom des philosophes comme une marque imprimée sur le tissu m’est venue en lisant un ouvrage de Peter Sloterdijk, où il parle de « la marque Nietzsche ».

Le défilé s’achevait avec un garçon trans. Je voulais que le lieu où le genre se performe soit celui d’un garçon nouveau, un autre corps. Le défilé philosophique est une proposition simple. Rien de plus pertinent pour parler de l’histoire du corps, que de faire défiler des corps qui se montrent. Des hommes parce que la philosophie est masculine jusqu’au XXème siècle, il y a très peu de femmes philosophes. Celles qui ont le plus œuvré pour l’histoire du corps sont les philosophes féministes comme Monique Wittig.

– Il y a des ponts entre ton travail et celui de Jean-Luc Verna, qu’en penses-tu ?

Jean-Luc Verna est un des artistes le plus important pour moi, j’ai repris énormément de ses pièces, dont deux dans la série Made in France. J’aime ses dessins auxquels je suis très sensible, ses matières fragiles, les figures de faunes, le côté anhistorique de son travail. Les gothiques sont mêlés à la période romantique. Pd, tatoué etc. Le personnage a tout pour me plaire. La série où il se présente nu et il reprend les postures de l’histoire de l’art et celles de l’histoire du rock & roll. Interpréter l’histoire d’un art qui s’émancipe de la modernité avec un corps nu est pour moi une très belle trouvaille plastique. Il actualise un répertoire avec son corps. Il y a dans mon travail une réelle filiation avec le sien. Le plasticien me fascine et l’homme me bouleverse. J’aime les artistes qui mettent leurs corps en jeu, c’est vivant.

Black Mapplethorpe 19/42– peinture – 2011 - Courtesy Pascal Lièvre

– La question des matériaux est également intéressante. Tes premières peintures étaient des silhouettes noires collées sur des feuilles jaunies. Depuis 2002, tu reproduis ces œuvres emblématiques et facilement identifiables par le spectateur avec une peinture extrêmement colorée. Plus récemment au moyen de paillettes, de colle et d’une palette de couleurs criardes. Le décalage visuel traduit une nouvelle fois ta volonté de superposer les références et les cultures. Peux-tu nous en dire plus sur tes choix matériaux ?

Le matériau est le lieu dans lequel la forme plastique apparaît, il s’agit pour moi de trouver pour chaque pièce que je crée la matière la plus adéquate. Souvent une rencontre avec un matériau chamboule tout, comme récemment avec la paillette qui me force à penser le sculptural dans sa dimension monstrueuse. J’aime me laisser prendre par ce moment magique de la rencontre avec une matière et voir où ça mène. Toute ma vie se base sur le principe de non savoir et de la flânerie en amour comme en art en politique ou en philosophie, ne pas savoir où je vais me réjouit. Mais le matériau qui m’intéresse avant tout c’est le corps. Ce corps je le sens vulnérable, fragile et fort en même temps. C’est lui qui découvre les informations qui nourrissent mon travail, celui de faire apparaître, au travers des formes que je travaille, les contenus politiques qu’elles véhiculent, comme des formes en soit, qu’il faut déconstruire par le processus de plasticité.

– Dans ton travail une sculpture devient une peinture (Glitter Winged Victory of Samothrace, 2010), une peinture devient une performance (People Are People, 2008), une sculpture devient une vidéo (Paris is Bourgeois, 2010). Les barrières matérielles et formelles sont brouillées, il n’y a plus de hiérarchie au sens traditionnel.

Les hiérarchies au sens traditionnel c’est encore un langage issu de la modernité, elles n’existent pas et n’a jamais existé. Ce qui a existé dans la catégorisation des œuvres, c’est une ségrégation esthétique et idéologique. Je transforme les œuvres à travers des médiums différents comme plusieurs générations de plasticiens l’ont fait avant moi. Je continue de penser que les enjeux de l’art contemporain se basent sur la traduction des médiums, car traduire, c’est s’approprier un objet quel qu’il soit, lui nier son origine et son droit de propriété pour pouvoir le transformer.

– Tes œuvres questionnent de multiples thématiques, dont celles du genre, féminin comme masculin. Dans Belly Dancer (2009), un homme vêtu d’une burqa effectue la danse du ventre, seul et en silence. La danse du ventre et la burqa sont habituellement attribuées aux femmes. Peux-tu me parler de ta relecture des codes de représentations sexuelles et comment tu œuvres à l’annulation des barrières du genre ?

Dans cette pièce j’ai surtout eu envie de faire bouger un vêtement religieux, le niqab avec une danse orientale, la danse du ventre et d’observer les formes que ça crée. On a rarement l’occasion de voir ce vêtement synonyme de fermeture, comme quelque chose de léger, de fluide, d’érotique. C’est un garçon, Elie, que j’ai rencontré dans un cabaret queer qui danse. Il a été formé au Liban à la danse du ventre, ce qui est rare.

Quand Judith Butler dit que le corps est le lieu où l’on performe le genre, elle révolutionne la pensée essentialiste féministe, j’inscris mes pièces dans ce sillon.

La France qui Travaille (2008) est une critique de la politique actuelle en France. Les mains d’une femme tricotent trois fils de laine, bleu, blanc, rouge. Une nouvelle fois tu reprends une activité dite « féminine » pour formuler une critique de la société. Comment est né ce projet ?

 Je reprends un slogan du président Sarkozy dans lequel une majorité de français se sont reconnus en 2007 quand il a été élu. Mais la problématique évoquée ici est la composition du drapeau français en trois couleurs séparées bleu, blanc, rouge, qui remonte à la révolution française.

Cette séparation des couleurs sécularise les différentes classes sociales, du tiers état clergé et aristocratie, on est passé à une élite, une classe moyenne et une classe populaire.

Je propose de ne plus séparer les trois couleurs du drapeau mais de les faire circuler à travers des figures créées par des artistes français. J’ai repris ainsi des œuvres de Fragonard, David, Géricault ou encore d’artistes contemporains comme Mathieu Mercier, Jean-Luc Verna ou Raphael Zarka. La toile est recouverte d’une peinture blanche, ensuite les figures se partagent le rouge et le bleu. Chacune est envisagée comme un emblème national que l’on pourrait décliner en autant de logos, timbres, drapeaux. La vidéo La France qui travaille accompagne ces toiles. Elle montre les mains d’une vieille femme qui a trois pelotes de laines sur les genoux, bleu-blanc-rouge, qui tente de tricoter les trois fils ensemble, car pour moi la France qui travaille est celle qui crée les liens entre les êtres pas celle qui les divise.

Mad in France est une critique acerbe de la politique actuelle en France et de la montée progressive du Front National dans les fameux sondages. Quelle sont ton intention et ton message ?

La performance est née de ce qui se passe actuellement avec Marine Le Pen mais aussi à partir de l’exposition de General Idea [Musée d’Art Moderne de la Villede Paris]. Je trouvais cela amusant qu’au même moment où tout le monde parle de Marine Le Pen on peut voir à Paris des affiches avec ce petit garçon qui a du lait sur le visage qui fait référence à la moustache nazie. Nazi Milk est un hasard, il n’y a pas de lien apparent, mais à travers mon expérience personnelle cela prend sens. J’ai vu l’exposition et je subis Marine Le Pen tous les jours.

Pour la performance j’arrive avec une peinture de supporter, bleu, blanc, rouge, sous le nez, qui forme une sorte de moustache nazie. Je fais péter trois ballons, le bleu, le blanc, le rouge. C’est l’explosion nationale. Tout ce qui est en train de se passer me semble être une évolution classique de la figure de la démocratie. La performance en soi n’est pas une réponse à Marine Le Pen, ni à Nicolas Sarkozy, pour moi c’est quelque chose de plus ancien, de plus historique et philosophique.

Après l’éclatement des ballons, je réalise un test de rorschach avec les couleurs nationales. Cela fait six mois que je suis obsédé par ce test de rorschach. J’ai découvert que Rorschach s’était trompé, il a fait des tests pour mesurer la schizophrénie, le degré d’agressivité schizophrénique d’un patient, et que finalement des chercheurs ont démontré que ce test ne marchait pas du tout, c’était simplement une fiction. Rorschach est un plasticien qui a inventé dix formes, dupliquées à l’infini et diffusées partout dans le monde pendant plusieurs décennies. Le gouvernement français est obsédé par cette histoire de test de nationalité, de charte de l’humain, etc. J’ai alors choisi de prendre le test de l’absurde, le test de rorschach qui ne marche pas. Le test révèle une croyance collective. Je voulais créer une forme, une proposition, un psychodiagnostic national dans lequel chacun peut projeter ses propres fictions.

Fame Monster – peinture – 2010 - Courtesy Pascal Lièvre

– Tu as réalisé trois reprises de la performance Le Baiser de l’Artiste d’Orlan qui est une action pionnière et historique pour l’art féministe français et européen. Avec son corps Orlan a repoussé le mur qui existe entre soi et l’Autre et a critiqué le discours patriarcal dominant quant à son statut de femme artiste. Pourquoi as-tu souhaité retravailler cette action ?

Au départ c’est la vente de la machine qui a servi à la performance de 1977 à un prix important qui m’a fait réagir. Alors qu’Orlan cassait les prix, en proposant une œuvre d’art, un baiser, à cinq francs et donnait une dimension très esthétique relationnelle à ce marchandage de baisers, la voilà elle aussi trahie par le marché, d’une manière inévitable, Le marché semble plus fort que les enjeux politiques que les œuvres d’art veulent détruire.

Quand je m’approprie cette performance avec dérision en vendant le baiser d’Orlan à 1 euro, je brade l’œuvre d’art pour montrer ça, cet aspect tragique de l’art, il n’y a pas d’art politique, il n’y a que des objets qui se marchandent.

Mais j’aime cette pièce, je voulais la vivre avec mon corps, sans machine et montrer à nouveau la beauté de cette œuvre d’art. Au-delà de sa marchandisation vulgaire. Je voulais aussi vérifier si elle fonctionnerait encore, dans un autre contexte, dans une autre époque, avec un sexe différent. La réponse fut oui, autrement bien évidemment mais cette pièce fonctionne magnifiquement je l’ai joué à Hong Kong, à Montréal, à Paris à Londres, et partout elle fonctionne. Je l’ai dit à Orlan quand on en parlé brièvement.

– En 2006, tu as réalisé Madonnabramovic, une reprise de la performance de Marina Abramovic (Thomas Lips [The Star], 1975-1993) tout en procédant à un playback de la chanson Lucky Star de Madonna. Ce fut une action particulièrement frappante. Quelle était ton intention ?

C’était une période folle de ma vie, je vivais une situation amoureuse émotionnellement explosive. Cette performance n’aurait jamais pu exister autrement. J’avais remarqué que la première chanson qui ouvrait le premier album de Madonna s’appelait Lucky Star et que la première œuvre reconnue d’Abramovic était Thomas Lips cette performance où elle se dessine une étoile avec une lame de rasoir sur le ventre. La figure de l’étoile s’actualisait ainsi au début de la carrière des deux grandes plasticiennes, j’ai tenté l’expérience par la performance, de provoquer la rencontre de ces deux figures médiatisées par mon corps, je me suis fais tracer avec une lame de rasoir la même étoile, et vêtu seulement d’une mini jupe blanche, j’ai interprété un play-back de Lucky Star en reprenant la figure de l’étoile avec mon corps avec les bras tendus et en reprenant un geste de Madonna pour tâcher mon vêtement de mon sang. Inoubliable sensation pour moi d’avoir cette étoile qui saigne sur le ventre en chantant Lucky Star

Lucky Star – photographie – 2006 - Courtesy Pascal Lièvre

– La sélection des femmes artistes dont tu cites les œuvres est éloquente : Louise Bourgeois, Orlan, Gina Pane, Kiki Smith, Ghada Amer, Marina Abramovic ou encore Zoulikha Bouabdellah. Des artistes dont les pratiques se situent aux fondements de l’art féministe. Es-tu un artiste féministe ?

Je suis venu à la performance en 2003 parce que je voulais retester les performances des femmes, notamment Orlan, Gina Pane, Marina Abramovic. Je voulais vivre avec mon corps ce que ces femmes avaient expérimenté avec le leur. Je lis les féministes, je trouve que tout ce qui se joue autour des Gender Studies est d’une importance capitale, que ça transforme nos corps et la perception que l’on pouvait en avoir et d’une manière plus générale ça révolutionne toute la philosophie.

 – Dans La Vie en Rose (2003), tu as recouvert ton visage de peinture marron pour incarner Grâce Rose, quelques années après tu opères à une même action dans Une Femme de Couleur (2007). Deux incarnations où sont évacuées les identités sexuelles et raciales. Que souhaites-tu exprimer en prenant la peau des deux chanteuses ?

Dans La Vieen Rose, c’est la condition d’un ouvrier noir à qui l’on a promis La vie en rose en Occident qui chante cette chanson de Grace Jones au ralenti. C’est une vidéo qui évoque cette difficulté-là. C’est aussi une traduction black du tube d’Edith Piaf, la version de Grâce Jones s’inscrit dans l aller-retour noir et blanc de la pop, comme le cinéma issu de ce que on a appellé la blackploitation qui a revalorisé l’image des afros américains en les présentant dans des rôles dignes et de premier plan et non plus seulement dans des rôles secondaires et de faire-valoir.

– Le choix des chansons, leurs titres et leurs contenus, n’est pas anodin, il est en lien avec des sujets politiques et sociétaux actuels.

Oui bien sûr, mais pas seulement d’actualité, je m’étonne de trouver de la philosophie dans les chansons pop contemporaine de variété, ça m’étonne quand Amel Bent chante qu’elle veut faire de la philosophie au poing levé cela me rappelle étrangement la phrase de Nietzsche qui vantait la philosophie à coup de marteau, où cette chanson de Jenifer, Au soleil, qui commence par une autre phrase de Nietzsche « Ce qui ne me tue pas me rend forte ». La chanson populaire est un lieu où se croisent des figures pour le moins inattendues, c’est souvent le point de départ pour un travail plastique.

Hallucination Nietzsche 1/5 – photographie - 2008“- Courtesy Pascal Lièvre

– Avec un concept artistique où s’entremêle absurde, dérision, humour, philosophie et critique, ne serait-ce pas le statut de l’artiste et celui du chef-d’œuvre que tu remets progressivement en cause ?

Je préfère au statut d’artiste le mot plasticien, car dans artiste il y a une sorte de position sociale qui n’a rien à voir avec ce que je fais. Je préfère ne pas avoir de statut, être en free-style tout le temps, suivre des intuitions, fabriquer des objets, et voir ce que cela provoque. Je ne vois pas d’autre manière de faire, je ne connais pas mon corps, je ne sais pas ce qu’il peut faire, je suis curieux de ça. Pour répondre plus précisément, je ne pense pas que les artistes aient un statut quelle horreur !!! Je ne sais pas ce qu’est un chef-d’œuvre, je n’en ai jamais vu. Les chefs-d’œuvre que nous imposent les musées nous asservissent à une histoire de l’art linéaire et formatée. J’aime beaucoup la façon nietzschéenne de Florian Gaité quand il définit la position du plasticien dans un texte qu’il a écrit sur l’exposition Bad Romance : « Placé au-dessus de toute spécialisation, il (le plasticien) ne tire pas les règles de son art de la matière, mais la contraint plutôt aux impératifs de ses pulsions. Le plasticien n’a pas d’attributions spécifiques, de gestes ou de matériaux bien à lui, il organise son œuvre de la manière la plus libre qu’il soit, cherchant simplement, en multipliant les médiums, le lieu adéquat au débordement de ses forces créatrices. »

– Tu rejettes catégoriquement le statut social de l’artiste et préfère le terme de plasticien, comment envisages-tu ta position sociale ?*

Je suis femme au foyer. Mon rêve d’enfant était de devenir une femme au foyer, les gens trouvaient ça vraiment trop bizarre. La femme au foyer est une position sociale que je trouve géniale ! Je suis une femme au foyer qui fait de l’art. Les priorités dans ma vie sont l’amour et la joie, d’avoir du temps pour expérimenter. Mon plan de carrière il est là : Let’s have fun le plus longtemps possible.

Back to modernity – peinture – 2011- Courtesy Pascal Lièvre

– Tu t’investis dans de nombreux projets alternatifs. Pourrais-tu me parler de l’origine de Vidéoburo, son concept et ses intentions ?

Deux amis, François Delclaux (styliste) et Christophe Jallais (graphiste) m’ont demandé de monter un programme vidéo pour leurs amis tendanceurs, graphistes et stylistes un dimanche après midi dans leur bureau dans le XIème, ainsi est né Vidéoburo. Deux séances une à 17 heures et l’autres à 19 heures, et entre un moment pour boire un verre. Ce fut un réel succès et on me demanda de réfléchir à d’autres programmations. J’ai décidé alors de confier une programmation à d’autres artistes ou à des curators. Florian Gaité, Jeanne Susplugas, Julie Crenn et Stephen Sarrazin se sont succédés avec le même enthousiasme du public.

– Tu organises également le cycle performatif Glamorama, en quoi consiste le projet ?

C’est un programme d’actions et gestes performatifs qui se déroule dans le salon de coiffure Renato Baldi, 48 rue de la folie méricourt à Paris.

J’invite des personnes une fois par mois à investir le salon de coiffure pour y réaliser un geste performatif, ces personnes viennent de la mode, de la musique, de la danse contemporaine, des scènes de la nuit, des arts plastiques. Le salon est une matrice plastique que chacun peut interpréter à sa façon. La règle est simple, pas de budget, juste le salon, des gens qui nous aident pour la logistique et Renato Baldi et sa bande qui rendent les choses possibles.

House of drama en ont fait une scène musicale avec un concert magique de diis paradis en live, Tom de Pekin (performer & chien) a invité Daniel Larrieu (danse contemporaine), Jérôme Marin (chant), Pascale Ourbih (actrice) et Fred Vaessen (plasticien) pour transformer le salon de coiffure en salon de toilettage pour chien. Le mois suivant Yvette Néliaz a transformé le salon en bar à champagne pour pouvoir réaliser son premier slide en direct, enfin Sébastien Lambeaux (Chaman) a réalisé un rituel chamanique pour activer un fétiche.

Cela continue ce mois ci avec les Travlators qui viennent du monde de la nuit parisienne (House of moda, Trou aux biches, les souffleurs) pour un hair dropping que j’espère mémorable, puis le mois prochain Nicolas Gimbert un plasticien qui va matérialiser le son de sèches cheveux pour un happening sonore.

Je considère Glamorama comme une œuvre à part entière, une pièce que je réalise à travers une programmation de gestes performatifs d’autres artistes. Glamorama a un blog, chaque performance est filmée et mise en ligne.

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Plus d’informations sur Pascal Lièvre : http://www.lievre.fr/index.php

Plus d’informations sur Vidéoburo : http://videoburo.wordpress.com/

Article en collaboration avec la revue Inferno : http://ilinferno.com/2012/02/06/rencontre-avec-pascal-lievre/

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Un commentaire

  1. Ping : 19 octobre 2012 | Journal d'une jeune galeriste de province

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