ANRI SALA /// If Music Could Talk


Après sa participation aux expositions collectives Airs de Paris en 2007 et Les Promesses du Passé en 2010, Anri Sala (né en 1974, à Tirana, Albanie) revient au Centre Pompidou à l’occasion d’une exposition personnelle. Une proposition qui s’inscrit dans le prolongement d’une volonté d’exposer les acteurs en milieu de carrière issus de la scène française (Philippe Parreno en 2009, Jean-Michel Othoniel en 2011, auxquels suivront Adel Abdessemed et Mircea Cantor à l’automne 2012). Une manifestation comme un avant goût de sa prochaine participation à la 55ème Biennale de Venise qui aura lieu en 2013, où il représenterala France. Anri Sala vit aujourd’hui entre Paris et Berlin, s’il a oscillé entre la musique et les mathématiques, il a finalement choisi la voix de l’art en étudiant la peinture à l’école des Beaux-arts de Tirana. Il arrive en France en 1996, là il fait ses premières expérimentations vidéos (Ecole nationale supérieure des arts décoratifs, 1996-1998, puis Le Fresnoy à Tourcoing, 1998-2000) et se fait rapidement remarquer des institutions internationales et du public. Il a développé un art sensible et politique, musical et troublant, en lien avec son histoire, sa perception du monde et de la société, mais aussi avec un travail mémoriel.

L’artiste s’est emparé de la Galerie Sudpour y installer un projet inédit composé de vidéos, d’objets et de deux photographies. Il explique : « Je conçois chacune de mes expositions non pas comme une présentation ou une collection de pièces existantes, mais comme une œuvre en soi. »[1] Lorsque nous entrons dans l’espace de la Galerie Sud, nous sommes accueillis par Title Suspended (2008), une œuvre emblématique du corpus d’Anri Sala. Deux moulages de mains en résine se font face, ils sont enveloppés de deux gants mauves. Les mains sont actionnées par un moteur électrique. Elles tournent sur elles-mêmes et génèrent un dialogue curieux gestuel. Alors qu’elles se meuvent, nous réalisons qu’elles sont amputées chacune de trois doigts. Elles n’indiquent aucune direction, ne transmettent aucun message, elles nous interpellent seulement par leur mouvement incessant et l’étrangeté qu’elles engendrent. L’œuvre est à l’image de l’exposition : ouverte, plurielle et déroutante. Chaque œuvre dialogue l’une avec l’autre, des correspondances sonores et visuelles sont instaurées. Il revient au spectateur de s’immerger dans un univers où poésie, engagement et sensibilité le guide vers une conscience non pas du monde qui l’entoure, mais du monde dans lequel il vit. Anri Sala porte le réel et le dissémine dans une œuvre à la fois troublante et captivante.

1395 Days Without Red, 2011
Projection vidéo HD, Dolby surround 5.0, 43 min. 46 sec
En collaboration avec Liria Bégéja
D’après un projet de Šejla Kameric et Anri Sala en collaboration avec Ari Benjamin Meyers
Avec Maribel Verdù, l’Orchestre Symphonique de Sarajevo,
l’Orchestre des Lauréats du Conservatoire / CNSMDP et les citoyens de Sarajevo
© Anri Sala 2011

« L’enjeu est d’unir en un seul mouvement le temps et l’espace et de les faire résonner, à partir du spectateur, l’un avec l’autre. » Ce dernier, déambule et se déplace d’une œuvre à une autre créant ainsi son propre cheminement dans cette exposition pensée comme une chorégraphie des corps et des esprits. L’installation vidéo intitulée Extended Play (2012) est formée de quatre films, qui mis bout-à-bout durent une heure. Quatre films, quatre ambiances, quatre lieux. 1395 Days Without Red (2011) évoque le siège de Sarajevo entre 1992 et 1995, Answer Me (2008) à Berlin, Le Clash (2010) à Bordeaux et Tlatelolco Clash (2011) sur le site aztèque de Tlatelolco au Mexique. Une femme traverse les rues de Sarajevo pendant la guerre, elle ne porte pas de rouge sur elle pour ne pas être prise en cible ; un orgue de barbarie jouant « Should I stay or Should I go » sur la place des Trois Cultures à Mexico City ; un homme qui marche dans une ancienne salle de concert bordelaise vide avec une boite à musique jouant toujours la même chanson des Clash ; ou encore la rupture d’un couple où la femme n’obtient pas réellement de réponse de l’homme qu’elle interpelle, celui-ci préfère à la parole frapper les caisses d’une batterie. Des films sans réelle narration qui mettent en évidence les relations entre les personnages et leurs environnements, directs, palpables, sensoriels, mais aussi indirects, sociaux, politiques, historiques. Des indices sont disséminés pour ouvrir le champ des interprétations, des déductions et des associations.

Tlatelolco Clash, 2011
Projection vidéo HD, Dolby Digital 5.1
11 min, 49 sec
Capture d’écran
© Anri Sala, 2011
Courtesy: kurimanzutto, Mexico
Marian Goodman Gallery, New York
Hauser & Wirth, Zurich, Londres
Galerie Chantal Crousel, Paris

Les quatre films sont découpés en douze séquences et projetés sur cinq écrans qui composent l’espace d’expositions. Ainsi, le spectateur navigue entre les films, les ambiances et les questions qu’ils posent. Il est perturbé par les projections simultanées, enchaînées, déconstruites, comme tournantes. Il fait le lien entre les images et les sons. « Au cours de cette progression, le spectateur suit des personnages qui traversent une ville ou déambulent autour d’un bâtiment, par exemple dans les rues de Sarajevo à l’époque de la guerre de Yougoslavie ou dans une salle de concert abandonnée de Bordeaux. La main du chef d’orchestre Ari Benjamin Meyers apparaît dans la première image de trois séquences projetées sur des écrans différents – comme s’il en lançait lui-même la projection. » De Tchaïkovski aux Clash, Anri Sala nous transporte dans un univers composite, multiple, ouvert. Quatre films conçus comme une symphonie, fluide et harmonieuse, comme une chorégraphie singulière et participative.

La musique toujours, avec deux œuvres comme No Window No Cry (Renzo Piano and Richard Rogers, Centre Pompidou, Paris) – 2012 et Doldrums (2008). La première consiste en une incrustation d’une boite à musique dans une vitre séparant le musée de la rue, de la ville. Derrière la vitre, le spectateur voit la Fontaine Stravinsky et le flux des passants. La boite à musique est comme insérée dans une bulle de verre et lorsqu’elle est activée diffuse la chanson des Clash « Should I stay or Should I go » (1981). La chanson entre en résonance avec les deux œuvres vidéo Le Clash et Tlatelolco Clash. D’ailleurs, il explique que : « Les films sont à leur tour des instruments de musique jouant chacun une mélodie distincte. Le son et la musique ne racontent pas d’histoires, mais plutôt leur impact, et celui de l’architecture qu’elles ont générée, sur le présent. Leurs résidus et leurs souvenirs sont incarnés par les corps et les gestes devenus musique. » Anri Sala engage une ligne punk que vient souligner la seconde installation. Celle-ci est constituée de dix caisses claires de batteries qui s’activent de manière automatique. L’espace est doté de vingt sept haut-parleurs reliés entre eux et aux œuvres. En interaction avec les sons des films projetés, les baguettes frappent les batteries et jouent une musique mécanique, déconstruite. Sur son rapport à la musique il dit : « Je m’intéresse aux choses que l’on raconte par le biais des images mais pas forcément par le langage. J’ai tendance à remplacer le langage en tant que forme privilégiée de narration. Quand les images racontent quelque chose, elles arrivent toujours à conserver une part d’ambiguïté. Je suis également intrigué par la musique comme moyen narratif. Sa manière d’aborder la signification est différente de celle du langage. La musique peut résister à la signification. »

No Window No Cry
(Junzo Sakakura, Institut franco-japonais de Tokyo, Tokyo), 2011
Boîte à musique, verre, cadre de fenêtre en bois
118 x 80 x 7 cm
Courtesy: Kaikai Kiki Gallery
© photo : Keizo Kioku

« L’architecture est comme le cadre du son » (2006). Anri Sala se fait l’interprète de l’espace qu’il investit. Il travaille les sons, les images et les architectures. Trois terrains qui s’entremêlent et qui trouvent un lien commun : l’humain. Grâce à un regard sensible, poétique et soucieux, il parvient à amplifier et à modifier les perceptions de l’expérience humaine, dans ses réjouissances comme dans ses travers. L’artiste joue avec une artillerie sensorielle, des métaphores et une symbolique en lesquels nous pouvons nous-mêmes nous projeter et nous retrouver. Nos expériences, nos histoires, nos souvenirs et nos cultures s’amalgament avec ses images, ses sons, ses intentions, ses symphonies.

Julie Crenn

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N.B. / “If Music Could Talk”, The Clash, Sandinista, 1980.

 

Exposition Anri Sala, du 3 mai au 6 aout 2012, au Centre Pompidou, Paris.

 

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.centrepompidou.fr/Pompidou/Manifs.nsf/AllExpositions/3DAA34E4B9D96668C125795F003AF5E2?OpenDocument&sessionM=2.2.1&L=1.

Plus d’informations sur l’artiste : http://www.mariangoodman.com/artists/anri-sala/ et http://www.hauserwirth.com/artists/26/anri-sala/biography/.

 

Texte en collaboration avec la revue INFERNO / http://inferno-magazine.com/2012/05/29/anri-sala-if-music-could-talk/

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[1] Toutes les citations de l’artiste proviennent d’un entretien de Christine Macel (commissaire de l’exposition) avec Anri Sala, 2012.

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