ANNE CINDRIC /// Guerres Intemporelles


La Galerie Laure Roynette accueille en ce moment une exposition personnelle d’Anne Cindric (née en 1965, en région parisienne). Une vingtaine de peintures extrêmement colorées sont présentées, elles attirent immédiatement l’œil. Une fois notre attention fixée, les détails apparaissent et fourmillent : des scènes pastorales, bucoliques, naïves, extraites de toiles de Jouy fusionnent avec des représentations de guerriers, de soldats. Anne Cindric a effectué un parcours hors du commun, elle est aujourd’hui juge et artiste. « J’ai fait l’ENA, il a un certain nombre d’année, c’était une période compliquée, j’étais gamine, je voulais faire les beaux-arts, personne ne me l’a interdit mais il y avait une programmation familiale. Je viens d’une famille modeste, de petits fonctionnaires, il y avait des attentes. »[1] Un chemin qu’elle a choisi de croiser avec celui de l’art : la peinture, la céramique, les grandes figures de l’histoire et les guerres passées et récentes.

Theatre d’Opération 2x 162×114 et 162×130

Anne Cindric attache une importance particulière aux arts décoratifs ayant trait aux lieux de pouvoir, de la royauté aux palais de justice, elle explore les œuvres installées dans ces demeures chargées d’Histoire. De la toile de Jouy aux porcelaines de Sèvres, en passant par les tapisseries de Gobelins, mais aussi les armoiries ou les sceaux en cire, elle examine les codes et les techniques de pratiques situées entre l’art et l’artisanat : les arts manufacturés. Elle dit : « Les arts décoratifs comme la céramique ou la toile de Jouy sont les expressions les plus raffinées de notre civilisation, mais ils ont été construits sur un terreau de sang. ». Elle s’inspire alors des motifs, des scènes incrustées et des couleurs qu’elle transpose ensuite sur ses toiles. Sans réinterprétation ni actualisation, elle s’approprie les motifs, les décontextualise et les associe entre eux. Au centre de cette trame figurative parsemée de multiples « mondes flottants », surgissent des soldats, des légionnaires, des guerriers, armés, casqués, déterminés. Des hommes de guerre cohabitent avec les motifs raffinés, niais, vecteurs d’une innocence tranquille. Elle explique : « Il y a toujours une oscillation entre des choses cruelles et des choses très délicates, ornées, féminines mais à la limite de la mièvrerie. D’ailleurs, il est intéressant de constater que les dictateurs ou hommes autoritaires ont souvent une part de mièvrerie ». Entre les motifs décoratifs, les scènes guerrières et les couleurs explosives, l’artiste est parvenue à restituer un équilibre entre guerre et paix, entre engagement et désinvolture, entre innocence et violence.

Le visiteur se demande alors pourquoi la guerre tient une place aussi importante dans l’œuvre d’Anne Cindric ? A-t-elle vécu une guerre ? Est-elle traumatisée par un conflit armé ? La réponse se trouve non seulement dans sa rencontre avec son mari, Boris Cindric, mais aussi dans son expérience personnelle. Boris s’est engagé malgré lui dans la guerre des Balkans, il a combattu du côté bosniaque et s’est exilé en France à la fin du conflit. Ils se sont rencontrés en 2008 et ont partagé cette douloureuse expérience que l’artiste a fait sienne. Elle précise : « J’ai dans mon atelier une photographie de Boris qui m’a toujours beaucoup frappée. Elle a été prise en 1995, après trois ans de siège, il est vêtu d’un treillis, mais il porte encore ses baskets, ils n’avaient pas les moyens de leur payer de rangers. On voit qu’il n’en peut plus, il y a une fatigue. À partir de cette photographie, je me suis lancée dans un travail avec des hommes en pied, des légionnaires. Un personnage en pied, occupant l’espace et entouré d’un paysage. » La photographie donne naissance à une série de peintures (Mort ou Vif, Saint-Sébastien, Soldat Inconnu etc..), des portraits de légionnaires monochromes. Les hommes en pied qui se fondent avec les scènes pastorales issues de toiles de Jouy. « Je parle du pouvoir et de la guerre qui en est la représentation la plus excessive, mais je n’impose aucun discours. Du pire sort le meilleur et du meilleur sort le pire. La toile de Jouy incarne le côté flottant et ambigu de la vie. » L’art articulé, classique, et bienséant, côtoie les champs de batailles que l’artiste accentue en frottant la toile et en la bombardant de couleurs. En effet, du monochrome, elle est rapidement passée aux bichromes puis à l’explosion chromatique comme en témoigne le diptyque Paintball (2012) où la peinture rose est projetée sur la toile au moyen d’un paint-ball. Un instrument pour jouer à la guerre… La violence est aussi présente dans les gestes de l’artiste qui assaille la toile. Une attaque du support, un saccage des scènes figuratives par l’intrusion de la couleur, résultant d’une rage intérieure qui transparait de plus en plus nettement.

Welcome to The Jungle 2009 162-114

La guerre est représentée au sens propre comme au sens figuré. Sans en avoir vécu l’enfer, Anne Cindric est marquée par une histoire familiale complexe et parfois brutale qui participe à son obsession pour la violence, les pouvoirs, la hiérarchie, les hommes. « La guerre est arrivée dans ma vie, mais elle a toujours été présente, sous d’autres formes. Elle est une thématique récurrente, parce qu’elle est un prétexte pour parler de moi-même, de choses ultra féminines ou ultra masculines, des choses caricaturales et absurdes. » Elle explore une dichotomie stéréotypée, tant au niveau thématique qu’iconographique, entre un monde féminin (décoratif) et masculin (guerrier). Deux mondes traditionnellement séparés qui sont pourtant rassemblés au sein de la construction personnelle de l’artiste dont elle nous livre toutes les facettes sans concession.

Une aspiration à la consolation : c’est ce que l’on croit décrypter en parcourant les étapes de l’œuvre d’Anne Cindric, à la fois ascétique et désirante, d’une matité de requiem et d’un rococo sans pedigree. Une aspiration qui aurait de particulier de ne jamais se laisser aller au lyrisme. Une rigueur effectivement martiale, poétique et dramatique, qui n’est pas sans évoquer la quête de Stig Dagerman et qui dit à sa manière notre insatiable besoin de consolation.[2]

L’artiste collecte des images d’archives et reproduit des photographies de guerres (les guerres médiévales, la Seconde GuerreMondiale, les guerres coloniales etc.). Les scènes armées coexistent avec une multitude de scènes du quotidien où la vie grouille. « Les personnages circulent, observent, interagissent ou non, ils sont conscients ou complètement indifférents. Boris me racontait que pendant la guerre, puisqu’il s’agissait d’un environnement urbain, les gens, quand ils le pouvaient, poursuivaient les gestes du quotidien malgré les dangers. La vie continue malgré la guerre. » D-Day, Le Dormeur du Val, Enolay Gay ou encore Camp Retranché figurent des soldats plongés dans des guerres séparées, dissociées et pourtant semblables dans les faits, les actes et les objectifs. Des enfants, des paysans, des musiciens, des badineurs ou encore des animaux dialoguent avec des soldats en action. L’association entre l’univers mièvre, bucolique de la toile de Jouy et les scènes guerrières réelles, accentue l’absurdité de la guerre en elle-même, ce qu’elle est, ce qu’elle représente et les conséquences qu’elle entraîne.

Frangins 2011 2x 162×114 cm

Sans jamais basculer d’un côté ou de l’autre, la peinture d’Anne Cindric n’est pas programmatique ou moralisatrice. Elle pose avant tout des questions : sur notre Histoire commune, notre rapport à la violence, sur son histoire personnelle et son rapport aux pouvoirs, à l’autorité. Elle précise : « Mon travail n’est pas politique, il n’y a pas de discours programmatique, mon discours est le suivant : ‘Je n’en sais rien’. Au fond, on finit par se demander si la politesse et l’élégance ne peuvent pas être présentes des deux côtés. » À la recherche d’elle-même, l’artiste traverse les champs de batailles et poursuit ses obsessions qu’elle détaille, explore et extériorise sur la toile.

Julie Crenn

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Exposition Anne Cindric – Missing in Action, du 5 mai au 23 juin 2012, à la Galerie Laure Roynette (Paris).

Conjointement à l’exposition est publié un ouvrage de Jean-Yves Jouannais / Anne Cindric – Abécédaire de Campagne. Galerie Laure Roynette, Paris, 2012.

Plus d’informations sur l’exposition : http://www.galerie-art-paris-roynette.com/.

Article en collaboration avec la revue INFERNO / http://inferno-magazine.com/2012/05/19/anne-cindric-guerres-intemporelles/.

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[1] Toutes les citations d’Anne Cindric proviennent d’un entretien mené avec l’artiste le 8 avril 2012.

[2] JOUANNAIS, Jean-Yves. Anne Cindric – Abécédaire de Campagne. Galerie Laure Roynette, Paris, 2012.

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