
Jérôme Zonder, Baptiste au Luxembourg, 2011, mine de plomb et fusain sur papier, 200×150 cm © Collection privée, Bâle
Durant l’été 2014, en me parlant de son exposition à venir, Jérôme Zonder exprimait une promesse : une fois entré dans la Maison Rouge, le regardeur pourrait pénétrer les méandres de son cerveau. Promesse tenue.
Avant de franchir la porte de sa boîte crânienne, il nous faut marcher dans une forêt dense et obscure. Une forêt entièrement réalisée au fusain et au crayon. Du sol au plafond, nous sommes enveloppés par le dessin. Aux murs, une ligne de dessins encadrés est formée. Elle constitue une direction qu’il nous faut suivre. Parmi les arbres et l’obscurité, nous découvrons tout ce qui peuple, hante et nourrit l’imaginaire de l’artiste. Un homme, dont le haut du crâne est découpé, nous présente son cerveau. La représentation du cerveau, qu’elle soit directe ou indirecte, apparaît comme un leitmotiv dans l’exposition. Tour à tour, les figures s’enchaînent, une fillette au visage angélique côtoie un insecte vu en gros plan, un homme porte sur sa veste une croix de David et exécute un salut nazi. Dès le départ, nous sommes estomaqués par la virtuosité technique. L’artiste jongle, avec une apparente aisance, avec les registres et les références. La jouissance du faire est palpable. Du trait parfaitement exécuté aux empreintes de ses doigts frénétiquement tamponnées sur le papier, il passe de l’hyperréalisme au dessin d’enfant. Jérôme Zonder convoque aussi bien Albrecht Durer que Robert Crumb, en passant par Kiki Smith, Paul McCarthy, Mike Kelley ou encore Egon Schiele.
La forêt borde un labyrinthe au creux duquel un univers est savamment orchestré et mis en scène. D’un espace à un autre, Jérôme Zonder nous entraîne vers un flot de traumatismes : intimes et historiques. Il procède ainsi à des va-et-vient entre le personnel et le collectif. Le choc est total. Sans compromis, il représente ce qui habituellement reste secret, enfoui, refoulé, voire complètement oublié. Les peurs et les hontes sont manifestes. Du bout de ses doigts et de ses crayons, il met en image la part insupportable du genre humain. Les enfants, dont les membres sont ceux des adultes, sont animés par des pulsions violentes et sadiques. Il est question de tortures entre eux ou bien sur des animaux, de jeux sexuels malsains ou encore d’agressions ultraviolentes. Masqués ou le sourire aux lèvres, les enfants ne symbolisent pas l’innocence. L’iconographie dérange. L’artiste entremêle les images violentes à d’autres références : Walt Disney, pornographie, junk food, comics, contes et MTV. Il fait surgir des éléments absurdes, ironiques et comiques.
Les dessins provoquent un malaise, des secousses psychiques et physiques. Le regardeur-acteur passe du blanc, vers le gris, il doit emprunter un couloir entièrement plongé dans le noir. Un moment pour fermer les yeux, avancer dans la nuit pour reprendre son souffle et retrouver à nouveau les images de notre histoire. Dans sa recherche portée sur le genre humain, Jérôme Zonder creuse du côté de l’Histoire en revenant, entre autres, à la Shoah. Il reprend du bout de ses doigts les quatre photographies prises par les Sonderkommando à Auschwitz en août 1944. Des images prises rapidement, en cachette, pour témoigner de l’horreur, que l’artiste traite physiquement. Il s’y confronte d’une manière radicale. Ses empreintes digitales fourmillantes attestent d’une plongée consciente dans l’Histoire. Il en creuse les images pour mieux les assimiler et les digérer.
Si l’exposition est conçue comme un labyrinthe, celui de son cerveau (et du nôtre), elle peut aussi être envisagée comme un appareil digestif à l’intérieur duquel la violence, l’horreur et la transgression peuvent finalement être rendues visibles pour être digérées collectivement. Ici pas question de provocation gratuite ou de refoulement, l’artiste produit une œuvre nécessaire et difficile. Il agite nos consciences et nous confronte à nos responsabilités. Pour cela, il fouille nos peurs inavouables, du monstre caché sous le lit aux plus grandes violences humaines, rien n’est épargné. Il dessine l’humanité (son histoire et son présent) tel qu’il est, chargé de paradoxes, de blessures de beautés, d’incompréhensions et de pulsions contraires. Jérôme Zonder mène un travail de longue haleine, un engagement artistique profond et total. AAAH PUTAIN ! J’arriverai jamais à faire tout ce que je veux…
——————————————————————————————————————–
Jérôme Zonder
FATUM
Maison Rouge, Paris
Du 19 février au 10 mai 2015.
+ Plus d’informations / http://www.lamaisonrouge.org/fr/