SOPHIE KUIJKEN – Au-dedans


R.M. - 2014 Huile et acrylique sur panneau - 85 x 60 cm Courtesy Galerie Nathalie Obadia

R.M. – 2014
Huile et acrylique sur panneau – 85 x 60 cm
Courtesy Galerie Nathalie Obadia

« Du visage humain émanait un silence, qui reposait le regard. »

Walter Benjamin. Petite Histoire de la Photographie (1931).

Lors de ma première rencontre avec la peinture de Sophie Kuijken, le silence s’est installé. Je me suis plongée dans les regards de ses personnages, ensuite, les références ont surgi. Évidemment, l’histoire de la peinture européenne s’est déroulée devant mes yeux. Ses portraits rappellent les peintures du Caravage, du Titien, de Jan Van Eyck, de Rembrandt, de Georges de la Tour, d’Antoine Van Dyck ou encore de Diego Velasquez. Les peintures sont réalisées sur bois, par tradition et pour la rigidité que le medium impose. De l’arrière-plan obscur se dégage une figure, masculine ou féminine. La posture du sujet guide le choix du format. La lumière provient des vêtements, des accessoires et de la peau. L’artiste insiste particulièrement sur les regards. Des analogies se dessinent entre sa peinture et ses prédécesseurs européens. Pourtant, c’est l’œuvre d’une artiste mexicaine qui m’est restée à l’esprit. Les autoportraits et les portraits peints par Frida Kahlo entre 1926 et 1927 sont influencés par son étude de la peinture européenne. Frida Kahlo revisite les œuvres de Sandra Botticelli ou d’Agnolo Bronzino, en adoptant un étirement des corps, un trait fin et délicat, un travail poussé des étoffes et de la lumière. Kuijken et Kahlo partagent trois points communs : d’abord, un goût pour l’étrange, puis, le désir d’un renouvellement d’une tradition picturale, enfin, une fascination pour les visages et plus particulièrement pour les regards. Trois dénominateurs communs qui vont constituer la trame de ma réflexion.

K.P.80-100RGB_courtesy Galerie Geukens&Devil

Depuis 1996, Sophie Kuijken recherche des images sur Internet. Tout commence sur un écran. Sur le clavier, elle tape des mots-clés imprécis, non ciblés. À partir de ces mots, elle obtient des centaines d’images parmi lesquelles elle observe les visages, les yeux, les mains, les attitudes corporelles, les accessoires. Elle procède ainsi à une sélection d’images répertoriées dans des dossiers datés. Le rapport au temps constitue une donnée essentielle dans sa recherche, les images apparaissent dans un contexte (sociologique, politique, médiatique, économique) spécifique. Une même recherche réalisée quelques semaines auparavant ou quelques semaines plus tard, ne donne pas lieu aux mêmes résultats. Les images du dossier sont ensuite travaillées par l’artiste au moyen d’un logiciel de retouche visuelle. Passées en noir et blancs, elles sont superposées, recadrées, découpées, réagencées, hybridées. En mixant les portraits anonymes, Sophie Kuijken construit ses propres figures en combinant l’œil d’une femme, les joues d’un enfant, les mains d’un vieillard, le sourire d’un homme ou les jambes d’un adolescent. Les corps, les temporalités, les géographies et les histoires sont entremêlées au profit d’une nouvelle identité, une nouvelle présence. L’artiste initie un véritable travail de collage pour mettre à jour ses figures imaginaires. L’image finale, toujours en noir et blanc, est transposée à la peinture à l’huile sur le bois. Son traitement est extrêmement minutieux. Le plus souvent, ses figures apparaissent sur un arrière-plan obscur (vert foncé, marron profond, noir, anthracite), elles s’inscrivent dans un non-lieu. Le regardeur est privé d’indices spatio-temporels, de symboles ou d’éléments significatifs, le contexte est sciemment dissimulé. Seule la figure s’impose à nos yeux, elle nous regarde. Elle nous apparaît hors du temps, hors de toute histoire. Les fragments de corps et de visages se fondent, l’artiste rend invisibles les marques du collage. Dans un premier temps, nous pensons être face à une peinture réaliste, puis, avec le temps de l’observation, un sentiment étrange nous envahit. De subtils décalages se révèlent : la forme et la couleur d’un œil diffèrent de son voisin, une teinte de peau surnaturelle, des mains trop grandes, un buste trop court, un nez curieusement masculin sur un visage féminin. Si le traitement est d’obédience réaliste, la figure résulte d’une compilation d’individus fragmentés et articulés. Il nous faut observer les détails pour comprendre la richesse de chacune de ses figures. Sophie Kuijken attache une grande importance à leurs regards, au moment de la réalisation du portrait, elle engage une relation quasi hypnotique avec le nouvel individu. Elle confie d’ailleurs y mettre beaucoup d’elle-même, de sa propre vie intérieure.

R.O.P. 2014 Huile et acrylique sur toile contrecollée sur panneau 216 x 183 cm Courtesy Galerie Nathalie Obadia

R.O.P. -2014 Huile et acrylique sur toile contrecollée sur panneau -216 x 183 cm Courtesy Galerie Nathalie Obadia

Sophie Kuijken entretient une exigence de la peinture. Pendant vingt ans, elle peint, seule dans son atelier, à l’abri des regards indiscrets. Elle peint, puis détruit et recommence. Elle peint jusqu’à obtenir un résultat satisfaisant, à la hauteur de son exigence. L’artiste connaît trop bien l’histoire de la peinture ancienne et moderne pour se contenter de l’imiter. Elle se coupe non seulement des regards indiscrets mais aussi de la création contemporaine, pas d’expositions, pas de revues, aucune information, aucune influence n’est possible. Depuis son enfance, l’artiste est fascinée par les peintures de Rubens, du Titien, de Goya et de Rembrandt. Grâce aux recherches visuelles sur Internet, elle élabore un processus de création adapté aux allers-retours entre le passé et le présent. Elle jongle ainsi avec les époques, les visages proviennent du XIXème, du XXème et du XXIème siècle. Un travail de manipulation des images qui complique l’inscription temporelle et picturale de son œuvre. Si les références anciennes tiennent une place prépondérante, les références modernes et contemporaines trouvent également une place toute aussi importante. Ainsi, pour la période moderne, les portraits (et autoportraits) de Francis Picabia, d’Otto Dix, de Christian Schad ou encore de Balthus peuvent être évoqués. Une impression d’inquiétante étrangeté est partagée avec les peintres mentionnés. L’absence volontaire de repères spatio-temporels et la dimension théâtrale des peintures de Sophie Kuijken rappellent également l’ambiguïté, le dépouillement, le doute et la radicalité qui structurent le théâtre et la poésie de Samuel Becket. L’artiste décide des couleurs et des matières des vêtements de ses figures qui peuvent paraître costumées. Elle met en scène ses personnages, qui apparaissent seuls, en duo ou en groupe. Ils peuvent aussi être combinés à des figures animales comme le cheval, le chien ou le cochon. L’intemporalité, la présence, l’intensité, l’intimité et l’humanité représentent un espace commun de réflexion. Des caractéristiques que nous retrouvons également dans la création contemporaine lorsque nous pensons, par exemple, aux peintures de Lucian Freud, aux sculptures-portraits de Stefan Balkenhol, aux œuvres vidéo de Bill Viola, aux portraits photographiques de Wolfgang Tillmans, de Pieter Hugo et de Rineke Dijkstra, aux ballets de Pina Bausch ou encore aux films énigmatiques de Lars Von Trier (Dogville plus spécifiquement). Un lien peut aussi être établi avec le travail photographique de Pierre Gonnord (née en 1963, en France), qui, depuis la fin des années 1980, réalise des portraits aussi troublants et profonds. Si l’artiste flamande s’approprie le medium photographique pour produire ses peintures, l’artiste français, lui, confère à ses images une dimension picturale proche de la peinture. Sur des arrière-plans obscurs, il photographie des hommes et des femmes vivant en dehors de la société (des personnes sans abri, des migrants, des Gitans, des punks). L’accent est porté sur les visages, leurs grains de peaux et plus particulièrement sur les regards. Les fonds noirs, le clair-obscur et les postures des sujets manifestent une dimension biblique et rappellent les peintures de Zurbaran ou du Caravage.

O.D.G. 2014 Huile et acrylique sur panneau 100 x 244 cm Courtesy Galerie Nathalie Obadia

O.D.G. – 2014 Huile et acrylique sur panneau – 100 x 244 cm Courtesy Galerie Nathalie Obadia

L’humanité est le sujet central de l’œuvre de Sophie Kuijken. Contrairement à Frida Kahlo et à d’autres peintres cités, elle ne peint pas les portraits de ses proches. En restituant des figures composites, elle tend à peindre le visage du genre humain dans toute sa diversité et sa complexité. Un visage pluriel, transhistorique et transgenre, dont l’aura atteste de sa profondeur. En 1931, Walter Benjamin définit l’aura d’une œuvre : « Un étrange tissu d’espace et de temps : l’apparition unique d’un lointain, aussi soit-il. »[1] Le passé se mêle au présent, les références se télescopent au profit d’une œuvre aux allures intemporelles. Dans l’espace de la peinture, elle fabrique des individus vecteurs de sa vision du monde. En fouillant les moteurs de recherches, Sophie Kuijken explore une mosaïque infinie, les entrailles du visage humain dont elle compose et recompose les traits.

[1] BENJAMIN, Walter. Petite Histoire de la Photographie. Paris : Editions Allia, 2012, p.39-40.

S.T.P. 2014 Huile et acrylique sur panneau 122 x 63,5 cm Courtesy Galerie Nathalie Obadia

S.T.P. – 2014 Huile et acrylique sur panneau – 122 x 63,5 cm Courtesy Galerie Nathalie Obadia

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