[TEXTE] ELENA MOATY – The Other Woman


But the other woman will always cry herself to sleep

The other woman will never have his love to keep

And as the years go by the other woman

Will spend her life alone.

Nina Simone – The other woman (1959)

 

Elena Moaty peint des femmes, « parce ce qu’il n’y que ça à peindre ». Voilà mon premier échange avec l’artiste, qui, troublante de détermination, consacre son travail de dessin, de peinture et de photographie à la représentation des femmes. Elle revendique son positionnement critique de la pensée féministe, antiraciste, intersectionnelle et queer. Elena Moaty fait le choix d’une exclusivité, la représentation des femmes débarrassée de toute forme de sexisme, d’exotisme et d’impérialisme. Ayant grandi dans une famille dominée par les femmes, elle ne peignait, au départ, que des femmes blanches, battues, violentées, ensanglantées. Des femmes, comme des modèles, en lesquelles elle pouvait s’identifier. Peu à peu, elle ouvre le champ de la représentation en prenant conscience d’absences et de manques. Elle se saisit alors de la question des femmes racisées, des femmes noires, asiatiques, hispaniques, dont l’artiste peine à trouver des modèles dans l’histoire de l’art passé et contemporain. Elle s’attache aussi à la représentation de corps, qui dans l’imaginaire collectif, incarnent la différence, l’anormalité, voire la monstruosité : des corps blessés, borgnes, amputés, handicapés. Toutes ces femmes ont un dénominateur commun : la jeunesse. L’artiste peint et dessine des fillettes adolescentes, de très jeunes femmes arborant des robes simples et colorées.

La couleur joue un rôle déterminant dans son œuvre. La palette est exagérément sucrée, édulcorée, acidulée, pailletée : jaune citron, bleu ciel, rose Barbie, mauve électrique, vert d’eau. Une palette qui fait appel à l’enfance et au formatage chromatique des jouets girly qui ne seraient destinés qu’aux petites filles. Avec un style naïf pleinement assumé, Elena Moaty déplace les normes et les codifications genrées en injectant une dose de confusion. En effet, la douceur coexiste avec la violence et le trouble. Les jeunes femmes, seules, en duo ou trio, installent un malaise de par l’étrangeté de leur présence : les genoux ensanglantés, un couteau ou bien une hache à la main, les yeux injectés de sang, une pose résignée, prostrée, une balafre le long du front, etc. Et la colère constamment présente dans leurs regards et dans leurs postures… Une impression de tristesse, de désolation, de silence et de violence latente traverse chacune des œuvres.

Les modèles imaginaires se présentent à nos yeux dans deux types d’espaces. Les femmes apparaissent le plus souvent seules, dans un espace clos, domestique, confiné. Debout, assises, allongées, elles nous interpellent par leur présence inquiétante. Lorsqu’elles ne sont pas enfermées, elles apparaissent au milieu de paysages infinis : le ciel, l’océan, une route, une forêt, un champ, un désert, une plage. Sans jamais se perdre ou se confondre, elles existent dans l’immensité. Elles résistent. En ce sens, Elena Moaty multiplie les paradoxes puisqu’à la lecture triste et désolante des corps exposés, s’ajoute celle de la résistance, de la puissance et de la capacité d’agir. Blessées, handicapées, isolées, traumatisées, silencieuses, les jeunes femmes imposent leur présence, leur regard, elles se dressent et nous font face. Au creux de scènes faussement kawaï, elles incarnent une volonté de vengeance, de menace, de revanche, de fierté et d’audace. L’artiste propose ainsi une déconstruction hallucinante du traditionnel modèle féminin lascif, soumis et silencieux. En fouillant les marges esthétiques, Elena Moaty évacue la notion de femme-objet, critique la vision essentialiste en se jouant des stéréotypes et renverse l’idée même de domination.

Julie Crenn, mai 2017


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