
REMISE EN JE
12 La Galerie, du 30 octobre au 28 novembre 2026
Commissariat : Clément Striano / Texte exposition : Julie Crenn
Quatre années après le décès de son père, Stéphanie Hoareau aide une tante à déménager. Là, elle découvre deux caisses remplies de photographies de famille. Les images lui permettent de se découvrir bébé, enfant, pré-adolescente. Elle retrouve les visages, les corps, les regards, les vêtements, les objets d’un quotidien dont elle se souvient à peine, voire pas du tout. Elle décide de travailler à partir de cette matière visuelle qui lui est aussi familière qu’étrangère. Un projet au long cours débute et adopte différentes formes. Elle dessine à la surface de feuilles de porcelaine brisées et réparées grâce à la technique japonaise du kintsugi. L’or comble les fêlures. Elle sculpte des bustes d’enfants en colère, les yeux noircis par la rage. Évacuant tout contexte, elle dessine les corps des membres de sa famille au crayon blanc sur papier noir. Dans cet espace non défini, nous nous concentrons sur leurs positions, leurs regards, leurs expressions, leurs hypothétiques rôles au sein d’une famille dont nous ne savons rien.
Depuis 2018, l’artiste mène une recherche aussi intime que collective. Une quête plastique, émotionnelle et politique, portée par une profonde remise en question de la représentation stéréotypée de l’espace de l’enfance — celle des rires et des chants, des monstres gentils. Une remise en jeu d’une mémoire traumatique, d’une amnésie qui laisse des souvenirs fragmentés, en pointillés, refabriqués. Un black-out pour survivre. Un vide inquiétant que Stéphanie Hoareau remobilise pour trouver des chemins de soin, de réparation, d’apaisement. L’un des chemins choisis est celui des jeux d’enfants : des bras sortent des murs pour nous montrer une bille, une toupie péi ou encore trois bébèt l’argent. Les bras sont des surgissements fantomatiques et inquiétants d’objets vecteurs d’une mémoire affective. Ils sont accompagnés de dessins sur papier noir et de peintures réalisées à partir de photographies familiales légèrement modifiées. Avec une grande pudeur, l’artiste génère des troubles, des mises à distance, des déplacements, des zones floues, des ajouts quasi imperceptibles. Les œuvres sont nourries de silences, de manques, de non-dits, de dénis, de secrets, de violences sourdes.
La racine latine du mot enfant est infans : celui qui ne parle pas, celui qui se tait. Celui à qui l’on dit de se taire. En refusant une assignation collective, celle d’une enfance nécessairement innocente et heureuse, l’artiste fait le choix d’observer et d’écouter les émotions qui peuvent déranger. L’île aux enfants n’est pas un paradis pour toustes. Par le dessin, la sculpture et la peinture, Stéphanie Hoareau traduit la difficulté de dire une violence systémique, celle de la domination adulte qui nous concerne collectivement.
Julie Crenn
Plus d’informations _
- Galerie 12 – Constellation _ https://www.constellation.re/post/st%C3%A9phanie-hoareau-remettre-en-question-l-image-et-ce-qu-elle-raconte-de-notre-propre-histoire
- Stéphanie Hoareau _ https://ddalareunion.org/fr/artists/stephanie-hoareau/artworks