
« Etrange de voir flotter dans l’espace ce qui jadis fut lié »
Rainer Maria Rilke — Élégies de Duino (1923)
Depuis plus de vingt-cinq ans, Céline Lachkar parcourt une ligne de vie, aussi intime que collective, à travers laquelle elle crée des mondes subtils nourris d’une pensée réconciliatrice, empathique, réparatrice, relationnelle, spirituelle, sensible et politique. Elle déploie un langage plastique polysémique composé de dessins, peintures, broderies, enluminures, éditions, photographies, dorures, gaufrages, froissages et céramiques, chaque médium devenant une modalité singulière de relation. “Au fil du temps, ma pratique a pris la forme d’un chemin initiatique. Il n’a pas été pensé, il m’est apparu en portant un regard rétrospectif. Ce que je cherche, c’est une justesse, un soin, une cohérence dans l’idée, au-delà du solide, de notre perception matérielle, d’exprimer l’indicible, l’état de concentration. C’est une magie de la cohérence qui fait apparaître un ordre organique sans l’avoir au préalable mentalisé.” Au graphite, au fusain, au crayon de couleur ou de cire, à la feuille d’or, à la craie, à l’encre ou à la gouache, Céline Lachkar propose un art volontairement anti-spectaculaire, alimenté de visions, d’associations d’idées, d’une fluidité somatique qui lui permet d’allier la forme et le sens. Là où l’histoire de l’art a souvent associé la puissance au spectaculaire, elle choisit la discrétion, la lenteur, l’intuition et la douceur. L’artiste se refuse au jeu de la performance, de l’efficacité visuelle et de la séduction aveuglante. Longtemps assignées au féminin et disqualifiées comme des faiblesses, ces qualités deviennent ici de véritables puissances d’action. Elle les envisage comme des forces génératrices de liens, d’espoir (et il nous en faut tellement), de joie, d’amour et de positivité. La discrétion, la douceur et la minutie constituent autant d’armes, autant de baumes permettant de « dissoudre les rigidités ».
Gestes réparateurs
Certaines œuvres montrent des corps qui se tiennent debout, se faufilent entre les murs, s’embrassent, tendent les bras, massent, réécrivent ou résistent à l’autorité policière. Des gestes modestes, parfois presque imperceptibles, qui deviennent ici autant de formes de réparation. À partir de ces gestes, il est possible d’ouvrir une lecture critique. En effet, son œuvre recèle différents niveaux de lecture. Le premier : celui de la rêverie, de la méditation, du soin du détail, de la poésie. Ce premier niveau de lecture existe ; il est indéniable. Pourtant, il nous faut aller plus loin, à travers les strates des mondes subtils, pour atteindre une position critique envers les normes, l’autorité généralisée, les violences systémiques, les empêchements visibles et invisibles que les humain·es ont mis en place. Nous pouvons aussi déceler une pensée interespèce de l’existence terrienne, où les humain·es ne sont plus placé·es tout en haut d’une hiérarchie fabriquée. Céline Lachkar est attentive aux rigidités régnantes d’un système prédateur qui exige le silence, normalise les comportements, subordonne et automatise les corps, valorise l’efficacité au détriment de l’attention, de la vulnérabilité et des interdépendances. Ces exigences asservissantes se sont sédimentées dans tous les recoins de notre société, de nos imaginaires et de nos corps. Alors, l’artiste propose une alternative non frontale fondée sur le soin, la réparation, la sobriété et la réserve. Elle met en scène des corps qui manifestent des formes plurielles de présence, comprises comme une multiplicité d’actions de résistance et de contre-récits.
Métaphysique du sensible
Dans la fabrication de son chemin initiatique, Céline Lachkar se nourrit de voyages, de lectures, de savoirs spirituels ancestraux et transculturels. Elle parle ainsi de quête, de portail, de réparation, de résonance, d’énergies, de messages ou encore de symphonie. Les œuvres donnent forme à des liens imperceptibles entre l’intérieur et l’extérieur, entre les humains et les plus-qu’humains, entre les temps, entre les espaces, entre les différentes dimensions du vivant. En circulant entre les échelles et les mesures, l’artiste crée des réseaux, des constellations, des ondes chargées de forces, de lumières, de chaleur, de molécules, de respirations. Céline Lachkar recherche d’autres aspects du réel, tel que nous le percevons et l’avons construit, pour aller au-delà de la matière visible et solide. Elle précise : “Je tente de révéler ce qui ne l’est pas dans notre réel synthétique. Il ne s’agit pas d’une alternative, car pas de fuite de ce réel, mais davantage d’une inclusion et d’une réconciliation. Je cherche à valoriser cette part de notre réalité marginalisée, oubliée, endormie.” En ce sens, elle porte une approche aussi physique que métaphysique, afin d’appréhender la multidimensionnalité des êtres passés, présents et futurs. Pour cela, elle convoque des savoirs et des pratiques que la modernité occidentale a largement marginalisés, voire complètement oubliés : la somatique, la connaissance située du vivant, des interdépendances entre espèces, des attachements aux milieux, des cosmologies aquatiques, mycéliennes, symbiotiques ou célestes. Aux savoirs collectifs, l’artiste accorde une place centrale à la connaissance et à l’écoute profonde de soi qui, pour elle, forment “ un pilier pour résoudre, dissoudre.” Elle ajoute qu’il est urgent d’apprendre à “soigner ses blessures pour soigner la Terre, car en agissant sur la sphère invisible on peut la dépolluer et donc ce qui est en aval aussi. C’est un principe fondamental pour beaucoup de peuples racines.” Céline Lachkar relie ainsi ces savoirs et ces pratiques au sein d’œuvres qui ouvrent des espaces où les communs sont mis en lumière.
Coexistence
Contre l’isolement des corps d’un “monde moderne éclaté” et déterminé par des rigidités aliénantes, Céline Lachkar propose de décloisonner pour relier. En 1990, Édouard Glissant écrit dans Poétique de la Relation : « La Relation est totalité ouverte. […] Elle n’est pas faite de rapprochements mais de mises en contact. » À l’heure des réseaux sociaux, dont la fonction prétend de connecter les personnes, nous n’avons jamais été aussi séparé·es les un·es des autres, en devenant avant tout des utilisateur·trices, des client·es, des abonné·es. Alors, Céline Lachkar s’emploie patiemment à réenchanter nos modes d’existence, à infuser des porosités, à réinjecter des énergies, à représenter nos attachements et nos interdépendances vitales, à relier les mondes. Elle fonde sa pratique sur une pensée du coeur, “qui fait partie de ce qui est marginalisé : une écoute intérieure qui permet tout le reste, la communication interdimensionnelle, l’interdépendance, un regard vers le dedans, une attention nécessaire, pour participer d’une inversion de ce monde malade pour le rétablir car il fonctionne à l’envers.” Guidée par une pensée empathique et intuitive, ainsi que par le besoin profond de réhabiliter la notion de coexistence interspécifique, Céline Lachkar élabore un travail qui n’oppose pas un monde à un autre. Il ouvre des passages, réactive des circulations, rend perceptibles des interdépendances oubliées. C’est peut-être là que réside sa portée politique : dans cette capacité à faire exister, patiemment, d’autres manières d’habiter le monde.
Julie Crenn


















Plus d’informations _
- Céline Lachkar _ https://www.celinelachkar.com/
- Musée des Beaux-Arts de Mulhouse _ https://beaux-arts.musees-mulhouse.fr/