J’AI DEUX AMOURS /// HISTOIRES D’UN MONDE EN MOUVEMENT


© Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration, CNHI

La Cité Nationalede l’Histoire de l’Immigration présente actuellement une sélection de 106 œuvres issues de sa collection d’art contemporain. Ainsi sont exposées les œuvres de Kader Attia, Taysir Batniji, Bruno Boudjelal, Mohamed Bourouissa, Chen Zhen, Denis Darzacq, Ad Van Denderen, Claire Fontaine, Ghazel, Mona Hatoum, Karim Kal, Bouchra Khalili, Kimsooja, Thomas Mailaender, Malik Nejmi, Melik Ohanian, Rajak Ohanian, Mathieu Pernot, Bruno Serralongue, Shen Yuan, Djamel Tatah, Barthélémy Toguo. Chacun d’entre eux questionne avec pertinence un monde en mouvement. Des mouvements le plus souvent empêchés, restreints, refoulés, contraints, qui entraînent une vaste réflexion autour des notions de frontières, d’exil, d’appartenance, d’espoirs, d’interculturalité, de passages et de vitalités créatrices.

L’exposition s’ouvre sur une œuvre du collectif Claire Fontaine, un néon indiquant sobrement « Estrangeiros em todo lugar » (« Etrangers partout »). Elle donne le ton de la visite : la langue, le lieu, la culture, les racines, l’exil brouille et entremêle les pistes que les artistes s’attachent à suivre ou à démêler. J’ai Deux Amours se déploie sur cinq thèmes : Départ – voyages – circulations / Entre rêve et nécessité / Frontières : passages et contrôles / Vivre ensemble / Réinventer son univers. Cinq pôles de réflexion reflétant les réalités multiples des migrations. Nous avons choisi de mettre en lumière deux œuvres, deux artistes pour chacune de ses réalités.

Départ – voyages – circulations / Barthélémy Toguo (né en 1967, Cameroun) réalise une version politique et matérielle du Bateau Ivre de Rimbaud. Sur un amas de bouteilles en verre, une barque en bois semble voguer vers l’inconnu. À son bord, des balluchons en plastique et en tissus multicolores attachés entre deux par des cordelettes. Où sont les hommes ? Road For Exile fait référence aux jeunes migrants, prêts à risquer leurs vies pour tenter une traversée de la mer et toucher du doigt le rêve occidental. Emporter avec soi tout ce que nous possédons et partir, voyager, pour découvrir, expérimenter et survivre. Une thématique chère à Taysir Batniji (né en 1966, Palestine) dont l’œuvre confronte circulation, disparition et absences. « Je cherche un langage artistique qui corresponde à ma manière de vivre, au fait que je circule tout le temps »  La vidéo Départ (2003) montre des voyageurs embarqués sur un ferry, où sont-ils ? Où vont-ils ? Aucun repère géographique ou temporel ne nous est donné. L’artiste fait appel à un imaginaire collectif, médiatique, historique et sociétal. Ces voyageurs s’apprêtent à vivre une traversée, un départ, un retour, un nouveau départ ?

 

“Road to exile” de Barthélémy Toguo

Entre rêve et nécessité / Les Images d’Alger prises par Karim Kal (né en 1977, Suisse) sont chaque fois des points de vues sur la Méditerranée à partir du centre d’Alger. La ville et ses habitants sont meurtris plus de dix années de guerre civile (1991-2002), la mer est une possible échappée, elle incarne les rêves et les espoirs de tous ceux qui ont voulu et veulent quitter Alger. « Le paysage d’Alger englobe à lui seul une ouverture sur l’extérieur, une envie de partir, de découvrir, un vrai regard sur le reste du monde ». Des départs que Bouchra Khalili (née en 1975, Maroc) observe avec un œil attentif, voire scientifique. Elle produit les cartographies, des Constellations, des trajets migratoires contemporains sur la Méditerranée. Lors de ses propres voyages, elle accompagne des groupes de clandestins, de Marseille à Ramallah, de Bari à Rome, de Barcelone à Istanbul et en restitue les parcours d’une manière poétique. « J’explore l’espace méditerranéen envisagé comme un territoire dédié au nomadisme et à l’errance ».

Images d'Alger 2002, Karim Kal © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

 Frontières : passages et contrôles / Pendant près de quatorze années Ad van Denderen (né en 1943, Pays-Bas) a photographié l’espace de libre circulation européen, l’espace Schengen. Une zone de flux migratoires intenses, de contrôles sévères et d’espoirs et de désillusions Ad van Denderen a vécu avec les clandestins, il a récolté leurs témoignages, a observé le système de répression et de régulation de vies mises entre parenthèses, dans l’attente d’un départ ou d’un retour. « J’ai essayé de capturer un tant soit peu cette société de l’ombre dans laquelle des gens font tout ce qu’ils peuvent pour survivre, et où la honte, la fierté et la dignité jouent un rôle essentiel. Je voulais donner un visage à ceux qui autrement seraient restés anonymes ». Bruno Serralongue (né en 1968, France) lui s’est attaché à restituer de manière photographique les abris de fortune fabriqués par les clandestins sur les terrains vagues et les bois autour de Calais. Le camp de réfugiés dela Croix Rouge près de Calais fut définitivement fermé en 2002, pourtant les clandestins continuent d’affluer et vivent dans des conditions plus de précaire dans des abris de bois, de taule, de plastique et de couvertures. La figure humaine n’apparaît jamais, l’abri devient une trace spectrale de son passage.

Bruno Serralongue

 Vivre ensemble / Mohamed Bourouissa (né en 1978, Algérie) a produit la série Périphérie, où il explore la banlieue autour de Paris pour lui donner un autre visage. Loin des reportages TV et des sempiternels clichés Mohamed Bourouissa crée des images inspirées par l’histoire de l’art, Géricault, Delacroix, Le Caravage ou encore Piero della Francesca. « Si je pars d’une base sociale, mon travail est pourtant d’ordre plastique, fonctionnant sur une géométrie émotionnelle. » Un angle de vue qui lui permet de renouveler la peinture d’histoire en proposant des photographies, composées et mises en scène, d’une histoire actuelle, trop souvent galvaudée et incomprise. Kader Attia (né en 1970, France) s’attache aux concepts d’intégration, d’identités et d’hybridations culturelles. Devant La Machine à Rêve, un mannequin féminin vêtu d’un sweet griffé Hallal et d’un foulard, semble se demander ce qu’elle va s’offrir. Dans la machine : des préservatifs, rouges à lèvres, dessous, cartes de crédit, kit mariage etc. Tout ces « rêves », lié à la consommation, sont estampillés de la marque Hallal. « S’émanciper voudrait donc dire consommer (…). À l’époque où cette œuvre fut créée, les produits hallal étaient rares dans le commerce. Aujourd’hui, des médicaments aux sucreries en passant par les préservatifs, ils sont pléthore ». Loin de formuler une critique de l’Islam, Kader Attia s’interroge sur le sens, la valeur et les contradictions inhérentes aux produits que nous pensons désirer et en lesquels nous pensons nous reconnaître (culturellement, spirituellement et sexuellement).

La machine à rêve de Kader Attia. Photo. : Nathalie Darbellay

 

Réinventer son univers / Depuis les années 1970, Mona Hatoum (née en 1952, Liban) construit son œuvre sur les tiraillements géographiques et culturels, à travers une expérimentation de son propre corps et des objets domestiques. Bukhara (2008) est un tapis afghan, semblable à ceux que collectionnait son père lorsque sa famille habitait en Palestine. Le tapis est volontairement usé, marqué par les frottements de la laine qui ont généré une mappemonde établie selon la projection de Peters (une projection restituant les dimensions réelles de chaque continent). L’objet intime, domestique, devient un objet cartographique universel retraçant à la fois le malaise des exilés dans le monde et le trauma vécu par le peuple palestinien. Les problématiques engagées par Mona Hatoum trouvent une résonance dans l’œuvre de Ghazel (née en 1966, Iran) qui a quitté l’Iran en 1986 pour s’installer en France et qui travaille sans relâche sur des sujets comme l’errance, les différentes formes d’hybridations, le sentiment d’appartenance et la recherche de soi. Entre 2003 et 2008, elle réalise une série d’autoportraits vidéo, où elle apparaît de manière systématique vêtue du tchador iranien. Le vêtement religieux symbolise l’oppression subie par els femmes en Iran, au fil de ses autoportraits, Ghazel procède à une déconstruction et une quasi dématérialisation du tchador qui devient un élément graphique et esthétique qui se fond dans les paysages traversés.  « Mon travail parle de moi, de mon hybridité, de mon nomadisme, avec des éléments constitutifs de mon identité, comme le tchador, la langue anglaise et la culture française, et je mélange tout ça »

 

Mona Hatoum, Bukhara (red and white), 2008

Les vingt-deux artistes de l’exposition nous posent des questions et nous poussent à penser autrement la mondialisation, les migrations et le vivre ensemble. Ils formulent des œuvres interculturelles, politiques, critiques et poétiques. Ils sont les citoyens du village global dont ils pointent du doigt les failles et les richesses. Car finalement il est question de cela, les migrations, contraintes ou choisies, apportent inévitablement une part de richesse, de partage et d’échange. Des échanges entre ici et là-bas et inversement. Nous terminerons notre propos avec les mots d’Edouard Glissant qui font magnifiquement échos à l’exposition : L’errant récuse l’édit universel, généralisant, qui résumait le monde en une évidence transparente, lui prétendant un sens et une finalité présupposés. Il plonge aux opacités de la part du monde à quoi il accède. La généralisation est totalitaire : elle élit du monde un pan d’idées ou de constats qu’elle excepte et qu’elle tache d’imposer en faisant voyager des modèles. La pensée de l’errance conçoit la totalité, mais renonce volontiers à la prétention de la sommer ou de la posséder.[1]

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Exposition J’ai Deux Amours, Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration, du 16 novembre 2011 au 24 juin 2012. Plus d’informations : http://www.histoire-immigration.fr/.

 


[1] GLISSANT, Edouard. Poétique de la Relation. Paris : Gallimard, 1990, p.33.

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