REGIS PERRAY /// Guerre Economique


Régis Perray – Le Blockhaus en carton (70 x 65x 68 cm).
Octobre 2012, Nantes.

La forme défensive de la guerre est par elle-même plus forte que la forme offensive.

Carl Von Clausewitz. De la Guerre (1832).

 

En janvier 2001, Régis Perray examine la dune du Pilat pour entreprendre des transports de sable. Il remarque à ses abords des blockhaus. L’un sur la plage, l’autre dans la mer, uniquement accessible à marée basse. Il dégage, entre les marées hautes, plusieurs mètres cubes de sable pour faire apparaître de manière éphémère les vestiges d’une histoire récente que la nature recouvre et démolit petit à petit. Une réflexion entre apparition et disparition voit le jour. Le corps humain s’est ici confronté à la nature, le combat est vain puisque les forces ne sont pas équitables. Onze années ont passé, l’artiste se confronte à un nouveau type de lutte. Il a choisi de revenir sur le motif du blockhaus pour traiter d’une problématique qui touche l’ensemble des sociétés : celui d’un quotidien en crise. Depuis 2008, la crise financière, puis économique, est progressivement devenue sociale, quotidienne, humaine. Elle affecte, détruit ou empêche les classes moyennes et les populations les plus fragiles. Les moyens d’actions sont réduits face à l’ampleur de l’épidémie qu’il semble impossible d’endiguer puisque les paramètres et les causes nous échappent. Parce qu’elle semble incontrôlable, elle nous dépasse, nous envahit et nous heurte. Que faire pour s’en prémunir et se défendre ? Régis Perray a imaginé une solution de révolte bunkérisée. Un projet qui consiste à se protéger dans un bunker en carton dans la ville de Nantes (en partie bombardée pendant la seconde guerre mondiale). Une architecture bricolée conçue sur mesure à l’échelle de son corps assis sur le sol, pour abriter sommairement un artiste qui s’interroge non seulement sur sa survie, mais aussi sur celle de toute une partie de notre société. Il a effectivement choisi de s’enfermer à l’intérieur d’un bunker précaire fabriqué à partir de cartons récoltés sur les trottoirs de la ville. Le tout est assemblé avec du chatterton, un adhésif solide et isolant. Un rêve d’enfant, celui de construire une cabane. Pourtant le rêve laisse place à une réalité bien plus violente. L’abri de fortune est rendu aussi vulnérable aux intempéries que l’homme l’est dans ce contexte troublé.

 À l’épreuve du quotidien.

 En situation militaire la casemate est une architecture isolée et partiellement implantée dans le sol. Une structure fortifiée, blindée, qui permet à la fois d’organiser des offensives tout en étant protégé par l’abri bétonné. Capables d’essuyer de lourdes attaques armées, les modules étaient conçus pour être indestructibles. Les objectifs de telles constructions sont donc d’attaquer, de se défendre, d’observer et de se rendre invisible au creux d’une enceinte camouflée dans un environnement naturel ou urbain. Régis Perray a retenu la forme et la fonction du bunker pour produire un objet où la structure habituellement fixe, bétonnée et discrète est ici mobile, cartonnée et exposée aux yeux de tous. L’indestructibilité laisse place au dépouillement. Il retient la forme symbolique pour en détourner l’usage initial. Le bunker en carton est un espace réduit de réflexion où l’individu, l’artiste lui-même, s’interroge sur les conditions de vies humaines, au quotidien et aux survies par rapport aux nébuleuses bancaires et financières auquel le commun des mortels semble totalement étranger. Le précaire s’expose d’une manière inédite. « Je propose une solution et non pas « une performance d’enfermement ». Je souffre de la crise, comme beaucoup, je regarde cette crise et je me positionne dans un petit blockhaus, comme je fais une bataille de neige contre un tag nazi. »

 Alors la violence d’une guerre est mise en évidence, elle s’impose et se déplace. La crise économique induit en effet un nomadisme économique, à l’échelle mondiale avec les mouvements migratoires, mais aussi à l’échelle d’une ville, d’une vie. Sans Domicile Fixe. Si une personne ne parvient plus à payer son loyer ou toutes autres formes de remboursements échelonnés, les conséquences sont implacables : elle doit rapidement apprendre à survivre dans la rue. Il lui faut d’abord trouver un abri ou bien le construire de ses propres mains. Dans l’urgence, les matériaux disponibles ne sont pas nombreux : plastiques et cartons. Ces derniers sont associés au transport de marchandises, qui, une fois déposées sur les trottoirs, sont vidées de leurs contenus et deviennent un matériau de résistance quotidienne. Les cartons sont également liés aux déménagements, aux emménagements, des départs, des arrivées. Ils nous renvoient à différents phénomènes comme les expulsions, l’insécurité, la solitude ou encore l’impuissance. Le bunker en carton induit une expérience violente et impitoyable. Régis Perray explique : « La guerre détruit nos biens nos maisons, nos villes, nos pays, la guerre économique détruit aussi notre quotidien, notre travail, nos économies… au moins, peut-être, elle ne peut détruire un Blockhaus en carton. »

 La Stratégie du repli

 Pour le déplacement du bunker en carton, Régis Perray a opté pour des positions stratégiques de défense : toujours adossé à un mur afin que personne ne puisse l’attaquer par derrière ou bien le contourner. Paradoxalement, le bunker est exposé publiquement. Parce qu’il est fabriqué à partir de carton, un matériau provisoire, il est rendu vulnérable. L’artiste adopte une posture dichotomique qui rend compte de la complexité de cette guerre vécue par beaucoup comme un bombardement ou une infraction. Il souligne ainsi le sentiment d’extrême solitude que rencontrent les personnes les plus touchées par l’instabilité économique et sociale. Une situation de crise qui amplifie l’individualisme, le repli sur soi traduit par le bunker dans lequel l’individu est partiellement enfermé. Le mal être social est rendu visible, il s’installe dans la rue et tente de communiquer avec les passants, les autres, eux-mêmes contaminés. Un retranchement qui rejoint la vie et la pratique artistique de Régis Perray. En effet, depuis le début de sa carrière, il travaille le plus souvent seul, en produisant lui-même ses actions et ses constats. Le bunker rejoint alors une nécessité d’expérimenter le réel de manière indépendante. Il explique d’ailleurs qu’il est « à l’image de ce que je fais souvent, travailler seul, être sur un chemin personnel et pas dans le collectif pour partager, construire, lutter. Mais plus à tracer ma voie loin des grandes idées et des théories économiques et sociales qui observent cette crise mondiale. L’union fait peut-être la force, mais avec de moins en moins de « force » l’individu essaie de s’adapter comme dans une « jungle », un peu perdu. »

Régis Perray – Le Blockhaus en carton (70 x 65x 68 cm).
Octobre 2012, Nantes.

L’art de la guerre vise à constituer un lieu impropre à l’homme là où, précisément, se trouvait son habitat naturel.

Paul Virilio. Bunker archéologie (1976).

 Régis Perray produit un dialogue avec une construction, une habitation transitoire. Plus largement il questionne notre société, son (dys)fonctionnement et ses dérives. Il s’attaque ainsi à différentes problématiques : sociétales, humaines, historiques et quotidiennes. Le projet fait état d’un sentiment de désabusement général. Il pointe également du doigt la situation des artistes, leurs statuts et leurs rapports avec le monde de l’art, les institutions, le marché. Le bunker en carton extériorise les difficultés rencontrées par l’ensemble de la population, mais aussi par les artistes de manière spécifique. Comment survivre au quotidien dans une période où les budgets sont restreints, voire supprimés ? Où les projets voient le jour grâce à des compromis, parfois au détriment des artistes ? Dans un contexte troublé, ils doivent redoubler d’effort et continuer à créer coûte que coûte. Créer pour résister à une situation profondément injuste à laquelle ils se refusent. « Avec Energie il faut poursuivre son chemin, garder son énergie pour toujours créer, aussi en se protégeant, faire face et attendre, entre résignation et persévérance. » Une énergie qu’il a mise à profit durant l’été 2012, en se faisant engager par la ville de Nantes pour le ramassage des déchets (Carnet de bord d’un éboueur). Une expérience synthétisant sa réflexion sur le monde du travail et les différents processus de nettoyages qu’il met en place depuis les années 1990. L’artiste-travailleur a rencontré non seulement les déchets déposés sur les trottoirs, mais aussi les réalités d’une crise éprouvée. Avec pertinence et discrétion, Régis Perray met à jour son quotidien, celui d’un artiste en résistance. Le bunker en carton pour se protéger de la guerre économique, David contre Goliath, le peuple contre un système.

Julie Crenn

Régis Perray – Le Blockhaus en carton (70 x 65x 68 cm).
Octobre 2012, Nantes.

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