EXPOSITION [Commissariat] /// SANS TAMBOUR NI TROMPETTE – Cent ans de Guerres [Chap.2] /// L’Artothèque – Espaces d’Art Contemporain de Caen


STNT

 

SANS TAMBOUR NI TROMPETTE –
CENT ANS DE GUERRES À CAEN

Giulia Andreani – Kader Attia – Raphael Denis – Morgane Denzler – Damien Deroubaix – Harald Fernagu – Khaled Jarrar – Léa Le Bricomte – Claude Lévêque – Régis Perray – Delphine Pouillé – Sophie Ristelhueber – Martha Rosler – Erwan Venn.

Commissariat : Julie Crenn

Le projet curatorial Sans tambour ni trompette – Cent ans de guerres est conçu comme une réponse à la commémoration du centenaire de la Première Guerre Mondiale. Contre les célébrations mémorielles déconnectées du présent, l’exposition s’inscrit dans le récit de l’Histoire en étirant la Grande Guerre aux guerres qui l’ont suivie et aux guerres en cours. Sans tambour, ni trompette, la Der des Der a failli à ses promesses. Les guerres jaillissent et rythment une histoire et une mémoire collective. Pensé comme la suite du premier chapitre de l’exposition inauguré au centre d’art La Graineterie à Houilles, le deuxième chapitre de Sans tambour ni trompette – Cent ans de guerres est aujourd’hui présenté à L’Artothèque, Espaces d’art contemporain de Caen. Un choix hautement symbolique, puisque la ville a été rasée à 70% par les bombardements de la Seconde Guerre Mondiale. En Normandie, les questions du souvenir et de la commémoration sont prégnantes, années après années. La ville, les hommes et la terre sont meurtris. Les oeuvres de Giulia Andreani, Damien Deroubaix, Kader Attia, Léa Le Bricomte, Claude Lévêque, Morgane Denzler, Sophie Ristelhueber, Erwan Venn, Harald Fernagu, Delphine Pouillé, Régis Perray, Khaled Jarrar et Martha Rosler, développent les récits de l’Histoire. Qu’ils adoptent un point de vue symbolique ou critique, les artistes réfléchissent chacun à la portée sociale, politique et humaine des conflits abordés. Les oeuvres nous permettent de penser le passé à partir du présent. Avec un vocabulaire pluriel (formel et conceptuel), les artistes s’attaquent à différentes guerres à travers le corps, la terre, l’archive, l’objet, les mots ou encore le propre vécu de l’artiste. Ainsi, les oeuvres nous parlent de la Première Guerre mondiale à travers ses soldats et notamment la figure du Poilu, de la Seconde Guerre Mondiale à travers ses armes, mais aussi de conflits contemporains qui touchent différents pays comme la Palestine, le Liban et l’Iraq. En faisant le choix de croiser des moments discordants de l’Histoire des guerres dans le monde, je propose une réflexion où les pratiques de l’appropriation et du récit génèrent une pensée de la continuité des conflits et plus largement de la violence humaine. En tant que témoins ou passeurs, les artistes de l’exposition affirment un positionnement fort et un regard critique sur des évènements qui constituent notre présent.

Claude Lévêque

Claude Lévêque

Martha Rosler

Martha Rosler

On les sent tout petits, tout petits, en face de cette épouvantable chose, les uns le bras sanglant, d’autres le soulier déchiqueté avec un trou rouge, et ils passent devant les autres tranchées, boitillant mais pas pleurards. Pour la plupart, ils sont courageux, peut-être aussi songent-ils avec effroi que les voilà encore bien partagés et que d’autres sont restés dans le trou et qu’on les enterrera demain…

 Maurice Maréchal (Lettre datée du dimanche 27 septembre 1914) – Paroles de Poilus.

 En relisant les lettres et les notes des soldats de la Grande Guerre, ceux que l’on nomme Les Poilus, j’ai été touchée par le récit du quotidien violent et harassant de ces hommes jetés aux feux de la guerre. J’ai aussi repensé aux histoires de guerres racontées par mon grand-père, par ma grand-mère ou par leurs amis. Des histoires avec lesquelles j’ai grandi. Des histoires qui constituent aujourd’hui une mémoire collective. Sans tambour, ni trompette est une manière de commémorer la Première Guerre Mondiale sans se cantonner à une seule guerre. Avant et depuis 1914, la guerre est omniprésente dans nos sociétés. Endémique et plurielle, elle est indissociable de la nature humaine. Elle revêt différentes formes : conquêtes, génocides, guerre militaire, révolutions, crises. Qu’elle soit de nature territoriale, identitaire, ethnique, économique ou religieuse, elle marque tous les continents. L’humanité est en conflit permanent. L’exposition aborde la guerre selon différents points de vue : géographique, politique, archivistique, symbolique, intime.

 Le Mur des Sols de Guerres (1995-2015) réalisé par Régis Perray, se veut être une constellation de champs de guerres où les sols sont marqués par les impacts des obus, où les bâtiments sont éventrés et où les hommes (soldats et victimes) sont enterrés. Depuis vingt ans, l’artiste récolte les images de sols traumatisés. Dans un cimetière juif à Lublin en Pologne, l’artiste découvre un tag nazi bombé sur une tombe. Avec la volonté de l’effacer, il jette des boules-de-neige contre le tag, qui peu à peu, disparaît. À l’échelle de son propre corps et avec modestie, Régis Perray fouille les lieux en révélant des fragments de leurs histoires. Erwan Venn manipule les photographies réalisées par son grand-père entre les années 1920 et 1960. De son parcours visuel, il ne reste plus que les uniformes et les vêtements de fantômes évanouis. Les images pointent du doigt l’histoire trouble d’un homme qui a fait le choix de la Collaboration. En revenant sur une histoire familiale, l’artiste traite de questions collectives : les choix, les non-dits, les secrets et les blessures. Un poids qui affecte une famille sur plusieurs générations. Giulia Andreani travaille à partir d’images d’archives liées à l’histoire européenne entre les années 1930 et 1950. Transposées sur la toile ou le papier, elles sont remaniées et interprétées. La dimension documentaire est atténuée au profit d’un positionnement critique. En filigrane des représentations militaires, elle étudie l’histoire des femmes : leurs rôles, leurs statuts, leurs conditions et leurs combats. Les femmes, qui, en temps de guerre, ont dû prendre la place des hommes. Martha Rosler, artiste féministe américaine, mène une réflexion sur l’image : son statut, son impact, son objectif, son rôle. La série de photomontages House Beautiful : Bringing the War Home est un travail initié entre 1967 et 1972 lors de la guerre du Vietnam, puis repris entre 2004 et 2008 avec l’invasion américaine en Irak. L’artiste « ramène la guerre à la maison » en incrustant des images de guerre au sein d’intérieurs fabriqués à partir d’images extraites de magazines de mode et de décoration. Le confort et l’insouciance s’opposent à la violence guerrière. Le décalage entre les deux univers souligne la brutalité d’un conflit lointain.

Régis Perray

Régis Perray

 Les photographies de Sophie Ristelhueber formulent une réflexion sur le territoire, sa topographie et son histoire. Ainsi, elle photographie des architectures bombardées, évidées, des paysages durement marqués par la guerre : gravats, éventrements, ruines, traces, cicatrices. En 1982, elle se rend à Beyrouth et photographie la ville meurtrie par l’armée israélienne. La même année, sont perpétrés les massacres des camps de réfugiés palestiniens, Sabra et Chatila : selon les rapports le nombre de victimes varie entre 700 et 2 000 morts.  Les images témoignent du siège de Beyrouth, des blessures d’une ville et d’un peuple. À Beyrouth, quasiment trente années après, Morgane Denzler sonde la mémoire d’un pays. Elle observe la ville, son découpage dû aux différentes communautés religieuses, elle rencontre les habitants qui leur livrent différents récits d’une même histoire. Sur un petit marché, elle chine des photographies. Elle ne sait rien de ces images anonymes et silencieuses. Qui sont ces gens ? Où se passent ces scènes ? Que veulent dire ces images ? Elle entreprend une investigation pour retrouver l’histoire de ces individus tombés dans l’oubli. Ses recherches se révélant infructueuses, elle choisit alors de contourner « la vérité » en s’entretenant avec des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. De nouvelles vérités éclosent, une reconstruction s’opère à travers la parole et l’image-puzzle. À un peu plus de deux cents kilomètres de Beyrouth, Khaled Jarrar vit et travaille à Ramallah en Palestine. Il jouit d’un statut hors du commun puisqu’il est à la fois artiste et soldat, il est capitaine de la garde palestinienne non armée. Concrete est un ballon de football, celui de son fils, réalisé à partir de gravats prélevés directement dans le mur qui sépare la Cisjordanie et Israël (une barrière de béton qui s’étend sur 450 kilomètres et qui s’élève à certains endroits à plus de 9 mètres de haut). Au moyen d’un objet issu de la vie quotidienne d’une famille, un objet symbole de l’innocence et du jeu, l’artiste met en lumière l’isolement des Palestiniens : les difficultés qu’ils rencontrent pour le moindre déplacement, les privations des libertés élémentaires, la domination et la colonisation.

Khaled Jarrar

Khaled Jarrar

Avec son œuvre intitulée La Loi Normale des Erreurs (2014-2015), Raphaël Denis aborde la question sensible de la spoliation par l’Allemagne nazie, des œuvres d’art appartenant à des collectionneurs juifs en France. Des tableaux totalement noirs et encadrés sont accumulés au sol. Les formats correspondent à ceux des œuvres volées. Les tableaux noirs portent un numéro d’inventaire : toutes les œuvres sont répertoriées, leurs histoires sont clairement notifiées, pourtant elles n’ont pas toutes été restituées. Au dos de chaque tableau sont placées des fiches de renseignements nous indiquant la technique, la provenance, le cheminement. Au-dessus des tableaux noirs trône le portrait d’un homme dont l’identité est inconnue : voleur ou victime ? De nombreuses questions restent en suspens. Si Raphael Denis concentre sa réflexion sur un fait de guerre, les œuvres de Damien Deroubaix traduisent la violence humaine. Inspiré par l’urgence et la férocité de l’actualité, mais aussi par l’Histoire, ses troubles, ses manques, ses impasses, l’artiste développe un univers radical. Il articule l’iconographie occidentale et l’iconographie orientale, mais aussi le texte, au moyen des phrases ou des mots « slogan » qui nous interpellent. Textes, signes et symboles nourrissent sa vision du monde. Les mythologies s’entremêlent au profit d’une lecture riche et incisive non seulement de l’histoire de l’art dans sa totalité géographique et temporelle, mais aussi de questions existentielles puisque la vie et la mort s’y tutoient constamment. Un dialogue est généré entre l’humain et l’animal, entre le monde vivant et celui d’un au-delà, entre le mythe et le réel. Il en résulte un art de la prolifération. Léa Le Bricomte s’approprie les munitions et les décorations liées à la Seconde Guerre Mondiale. Les médailles accolées les unes aux autres forment un drapeau transhistorique et transculturel, elles perdent leur fonction et basculent vers une lecture absurde. L’artiste hybride aussi les vestes militaires d’armées opposées. Les 100 douilles d’obus forment un cercle, un mandala, symbole pacifique dans la culture asiatique. Sounds of War (2014) est aussi une scène où, des obus, les musiciens obtiennent un son proche de celui des bols chantant tibétains. Les objets de guerres sont détournés au profit d’une lecture binaire, entre la séduction et le désarroi. De son côté, Harald Fernagu revisite les vestiges de la Première Guerre Mondiale : revolvers, fusils, casques et portraits de Poilus. Non sans humour, au moyen de milliers de coquillages peints en noir, il recouvre en partie les photographies des héros partant au front. Les coquillages en forme de dents envahissent les images et les objets (le soldat et son équipement), l’artiste questionne non seulement l’identité des héros du passé, mais aussi l’effacement d’une mémoire collective. L’historienne Annette Becker précise que « les objets de mémoires de guerres (restes de guerres, mémoriaux ou souvenirs multiples) se substituent à l’histoire, à la disparition des individus, de leurs corps. »[1] Un silence et un malaise qui se prolongent avec les œuvres néon de Claude Lévêque qui nous portent vers le domaine de l’enfance. À l’entrée de l’Artothèque, les visiteurs sont accueillis par une phrase : « Je saigne ». Réalisée en néon de couleur rouge, elle renvoie au petit bobo et plus largement à la blessure. La silhouette d’une main d’enfant apparaît au creux d’un seau métallique défoncé, plus loin, l’idée de la cachette ou du refuge est donnée par un secret, « je suis venu ici pour me cacher ». La guerre est envisagée d’un point de vue symbolique, celui de l’enfant ou celui du souvenir. L’artiste opère à des va et vient entre les âges, accentuant ainsi les différences de ressenti, d’émotion et de compréhension.

Raphaël Denis

Raphaël Denis

Le deuxième chapitre de l’exposition Sans tambour, ni trompette – Cent ans de guerres, ouvre aussi une réflexion sur la notion de réparation, tant corporelle que mémorielle. Les sculptures molles de Delphine Pouillé constituent des corps déformés dotés de couleurs douces et captivantes. Les Gueules Cassées sont des enveloppes de tissu remplies de mousse expansive. À l’étroit dans son carcan, la mousse déchire le tissu et se déploie librement. L’artiste tente alors de la contenir par le biais de sutures, de pansements et de prothèses. À l’image des soldats revenus du front, les corps estropiés et les visages défigurés, que les médecins ont tenté de rafistoler. En intensifiant les cicatrices, l’artiste souligne la dimension à la fois monstrueuse et humaine de la guerre. Depuis 2012, Kader Attia déploie un projet intitulé The Repair. Il s’agit d’une réflexion basée sur la mémoire et la réparation, qui hybride des références et des objets issus des cultures du Nord et des cultures du Sud. L’artiste observe les traces visibles et invisibles des traumatismes (passés comme présents) : les cicatrices, les marques, les déchirures attestant de la fragilité et de l’instabilité de la mémoire collective. En réunissant les histoires, il revient sur la Première Guerre Mondiale et sur l’histoire coloniale dont les répercussions sur le monde actuel sont incontestables. Il souhaite ainsi déconstruire le récit univoque de l’Histoire par l’hybridation des récits et des mémoires, pour reconstruire un récit apaisé et partagé. Un récit réparé et matérialisé par l’union d’une balle et d’une plume de stylo.

Kader Attia

Kader Attia

Les artistes de l’exposition puisent dans les archives, les traces des conflits, mais aussi dans un imaginaire symbolique lié à la guerre, proche ou lointaine. Ils partent à la rencontre des lieux, les images et les individus qui l’ont traversée et qui la vivent aujourd’hui. Sans visée documentaire, ils partagent des histoires pour mettre en lumière la persistance des champs de batailles. Parce qu’ils luttent contre l’indifférence, l’ignorance et l’oubli, ils sont chacun portés par un souci de partialité, de restitution, de conservation de la mémoire. La première partie du titre de l’exposition, Sans tambour, ni trompette, est extraite de La Marche des Tirailleurs, un chant militaire fièrement déclamé par les Tirailleurs Algériens pendant la Guerre Franco-prussienne de 1870. La mémoire des Tirailleurs, venus du continent Africain pour se battre aux côtés des soldats Français, est aujourd’hui blessée par un manque de reconnaissance. Parce que l’Histoire doit être transmise dans sa totalité, la commémoration implique aussi une résistance et un engagement contre les récits mutilés.

Julie Crenn

[1] BECKER, Annette ; DEBARY, Octave. Montrer les Violences Extrêmes. Paris : Créaphis Editions, 2012, p.8.

Giulia Andreani

Giulia Andreani

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VISUELS DE L’EXPOSITION /

Sans Tambour ni trompette – Cent ans de Guerres (Chap.2)

L’Artothèque – Espaces d’Art Contemporain de Caen

Du 27 juin au 26 septembre 2015 [PROLONGATION jusqu’au 10 octobre].

Giulia Andreani – Kader Attia – Raphael Denis – Morgane Denzler – Damien Deroubaix – Harald Fernagu – Khaled Jarrar – Léa Le Bricomte Claude Lévêque – Régis Perray – Delphine Pouillé – Sophie Ristelhueber – Martha Rosler – Erwan Venn.

+ Plus d’informations / ARTOTHEQUE – ESPACES D’ART CONTEMPORAIN DE CAEN

++ A SUIVRE SUR FACEBOOK

+++ TELECHARGER LE DOSSIER DE PRESSE ICI /  DP-Sans tambour ni trompette

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Sur l’exposition /

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ARTSHEBDO – MEDIAS

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