[TEXTE] JULIEN BENEYTON – ven ven


Derrière les projecteurs

Tu compteras sur tes protecteurs

Ils seront pas là, il fera sombre et froid

De derrière j´observe,

Papillon tu t´es brûlé mais on a aimé tes ailes.

Oxmo Puccino – Derrière les projecteurs (2003)

Depuis 2000, Julien Beneyton développe une pratique de peinture et du dessin qui résulte d’une recherche de type ethnologique et sociologique portée envers différents groupes sociaux, différentes cultures, différentes individualités. Il commence par peindre des scènes de vies quotidiennes à Paris (au café, dans le métro, devant les échoppes, etc.). Les scènes qui relèvent du documentaire, au sein desquelles viennent se glisser des évènements moins anodins comme une arrestation policière, une manifestation en faveur des droits des personnes dites sans-papiers, des portraits de personnes sans-abri, une fouille à la sortie d’une superette, un mur recouvert d’affiches électorales. Mine de rien, Julien Beneyton appuie là où ça fait mal, là où ça grince, là où ça dérange. Il réalise aussi les portraits de chanteurs de hip-hop et de rap, d’artistes, d’amis d’enfance, d’inconnus. Afin qu’elles ne soient pas réduites à des sujets ou des motifs, chaque personne est nommée, identifiée. Au fil des années et des déplacements, il poursuit ce travail d’observation empathique et de représentation des oubliés.

Il existe des sujets de société, des individus, que l’on ne souhaite pas voir en image, encore moins en peinture. C’est justement par elle, medium important de l’écriture de l’Histoire, que Julien Beneyton travaille à l’élargissement de l’espace de représentation de groupes invisibles, méprisés, anonymes. Dans la continuité de ses recherches, il se rend en 2015 dans le Limousin pour tenter de rencontrer des éleveur.se.s bovin.e.s. Le milieu agricole n’est pas facile d’accès, les gens sont méfiants pour des raisons extrêmement variées. Il y est finalement introduit par un vétérinaire, Jean-Pierre Barret, qui travaille depuis longtemps avec les éleveur.se.s. Grâce à lui, l’artiste entre dans les fermes, les exploitations, observe les manipulations, les outils, les bâtiments, les animaux, les humains, les vêtements, les paysages. Il écoute les conversations, essaye d’appréhender un terrain qu’il connaît mal, « j’y vais en ignorant tout ». Au fil des rencontres, des liens se tissent, une confiance s’installe, les échanges sont nourris. Julien Beneyton photographie ces moments, il documente son expérience. Les images vont ensuite devenir une matière, qu’il travaille, modifie, assemble, pour réaliser, pendant deux ans, un ensemble d’œuvres, peintures et dessins, qui forment la synthèse d’une recherche. Une partie de la famille des Bourbouloux est ainsi rassemblée au pied d’un arbre, en compagnie d’un somptueux taureau Limousin. Avant un déjeuner, Roger, le père de Jean-Pierre, doit rassembler quelques vaches, il les appelle ven, ven (viens, viens, en patois occitan). Un couple de jeunes éleveurs posent joyeusement dans la cour de leur exploitation. Les œuvres traduisent une fierté collective, mais aussi de la modestie, de l’inquiétude et de l’engagement. Les œuvres témoignent d’une immersion vécue sans a priori, sans jugement, sans nostalgie, parmi celles et ceux qui vivent à l’écart d’une société qui semble incapable de comprendre ce qui se joue en dehors des villes.

Des villes aux campagnes, tous terrains, Julien Beneyton regarde, rencontre et représente une humanité dans sa totalité, dans sa richesse, sa beauté, sa laideur, ses qualités comme ses maladresses. Les portraits, comme des hommages, participent d’un engagement sans faille de la part du peintre. Avec une sincérité, qui caractérise non seulement sa personne, mais aussi sa démarche artistique, il ouvre en grand l’espace de la représentation à celles et ceux qui jusque-là devaient se contraindre aux seuils, aux frontières (physiques et mentales) et aux marges. Il rejette ainsi la tradition dominante pour déplacer les projecteurs, pour déstabiliser le centre et rendre visibles les périphéries de moins en moins invisibles.

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English version /

Behind the projectors

You will count on your protectors

They won’t be there, it will be dark and cold,

From behind I can behold,

Butterfly, you got burnt but your wings were adored.

Oxmo Puccino, Derrière les projecteurs (2003)

Since 2000, Julien Beneyton has been developing a practice of painting and drawing that arises from a form of ethnological and sociological inquiry of diverse social groups, cultures, and individuals. He begins by painting scenes of daily life in Paris (at cafés, in the metro, in front of shops). Less innocuous events slip into these documentary-like scenes, such as a police arrest, a demonstration for the rights of undocumented immigrants, portraits of homeless people, a police search outside a supermarket, or a wall covered with election posters. Julien Beneyton casually puts a finger on things that hurt, disturb, unsettle. He also makes portraits of hip-hop and rap singers, artists, childhood friends, and strangers. To avoid them being reduced to simple subjects or motifs, every person is named and identified. Over the course of time and along his travels, he continuously observes and portrays the forgotten.

There are certain social issues and members of society that one does not wish to see in pictures, let alone in paintings. Julien Beneyton works on broadening what can be represented to include invisible, despised, anonymous groups and individuals in painting, an important medium in the writing of history. In 2015, continuing his research, he went to the Limousin in order to meet cattle breeders. Being on their guard for many reasons, the agricultural community is not readily accessible. This is why he was introduced by a veterinarian, Jean-Pierre Barret, who has been working with breeders for many years. Thanks to him, he entered farms and agricultural holdings, observing handling, tools, buildings, animals, people, clothes, landscapes. He listened to conversations and tried to understand an unknown territory. « I went there without knowing anything, » he says. Ties were created and trust was established with every encounter; lively exchanges ensued. Julien Beneyton took photographs of all this, documenting his experience. The images became a working material that he gathered, edited, and assembled for two years as he realized a series of works, paintings and drawings. They form a synopsis of his inquiry. Some members of the Bourbouloux family, for example, are gathered at the foot of a tree next to a superb Limousin bull. Before lunch, Roger, the father of Jean-Pierre, has to gather some cows, so he calls out “ ven, ven ” (viens, viens or ‘come, come’ in Occitan patois). A couple of young breeders pose happily in their farmyard. The pictures convey collective pride as well as modesty, concern, and commitment. The works bear witness to real immersion experienced without prejudice, without judgment and without nostalgia, among individuals who live apart from a society that seems unable to comprehend what happens away from the city.

From cities to the countryside, Julien Beneyton meets, observes, and portrays people from all walks of life. He captures humanity in its totality, in its richness, beauty, ugliness, with its qualities, awkwardness, and faults. The portraits, like tributes, are part of Julien Beneyton’s firm commitment. With great sincerity, which characterizes him both as a person and as an artist, he opens the doors of representation to those who had hitherto been left at the thresholds, on the (physical and mental) borders and in the margins. He thereby rejects established practices by shifting the spotlight, dislocating the center, making outcasts more visible and peripheries more noticeable.

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JULIEN BENEYTON

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