[TEXTE EXPOSITION] Floryan Varennes – SAFEWORD /// Le Cabinet d’Ulysse – Galerie d’art contemporain de Marseille


« Le cyborg est notre ontologie ; il définit notre politique. Le cyborg est une image condensée de l’imagination et de la réalité matérielle réunies, et cette union structure toute possibilité de transformation historique. »

Donna Haraway – Manifeste Cyborg (1984)

Avant tout rituel, jeu ou expérience BDSM, il convient de définir un code corporel ou verbal qui mettra fin à la séance. Le safeword fait partie du rituel, du contrat entre les dominant.e.s et les soumis.e.s. Ces pratiques sexuelles impliquent une discipline, des règles précises, des instruments, une esthétique visant, entre autres, à sublimer la douleur physique en plaisir. C’est peut-être une clé de lecture de l’œuvre de Floryan Varennes dont les sculptures spéculatives participent d’une sublimation de corps démembrés, non normés. L’artiste explore trois territoires, celui de l’histoire médiévale, de l’univers médical et des normes sociétales. Les œuvres en sont les hybrides où systématiquement le corps est placé au centre de ses recherches. Constamment absent, il nous faut le deviner. Il est suggéré par son apparat : des minerves, des attelles et des fragments de vêtements (cols de chemises, pantalons et manches). Suggéré aussi par ce mur vêtu d’une peinture rose chair faisant référence à la couleur de la peau de l’artiste. L’architecture devient le réceptacle incarné pour la présentation d’une panoplie de sculptures dont l’ensemble rappelle une chambre de torture, une salle de trophées ou un cabinet de curiosités.

Floryan Varennes articule ainsi des éléments de parures, des accessoires dont les fonctions sexuelles, sacrées ou médicales sont déterritorialisées pour donner à voir des corps altérés. En ce sens, il s’appuie sur les objets issus du soin comme les orthèses visant à la fois à stabiliser un membre blessé et à compenser une fonction absente ou déficitaire. Les matériaux engendrent une transformation et un soin que l’artiste souhaite magnifier. La tenture intitulée Archa Insula réunit les capuchons de seringues d’insuline utilisée pendant une année. La seringue est l’objet d’un rituel quotidien pour la personne atteinte du diabète. Floryan Varennes les a assemblés pour créer un motif, puis photographiés et transposés sur des foulards en soie. Les aiguilles cernées de plastique sont déplacées vers un motif auréolé, multipliable à l’infini, faisant échos à des cellules organiques, un blason ou un bouclier. Le traitement, ces outils et les gestes qu’il implique, fait rituel. L’artiste parle aussi d’une « torture nécessaire, automutilatrice et régénérante » visant au soin.[1] La répétition des foulards, des motifs et des piqûres, fait écho à la démultiplication cellulaire et à la transmutation de la maladie.

L’exposition est traversée par les problématiques ancestrales de la sculpture qui sont le geste, le matériau, l’espace, la tension, la suspension, le vide et le plein. Pourtant, Floryan Varennes revisite ces fondamentaux d’une manière soft et queer. Les matériaux mous (cuir, vinyle, soie, satin, mousseline ou néoprène) sont systématiquement tendus, augmentés à foison de perles ou d’aiguilles, et travaillés de manière chirurgicale. L’œuvre intitulée Disciplines est formée de bandes de PVC transparentes qu’il nous faut franchir pour approcher les trois sculptures composées d’éléments en néoprène médical servant à la fabrication d’orthèses destinées aux bras. Assemblées entre elles, tendues au mur et augmentées d’anneaux,  les sangles forment trois objets situés entre le bouclier, le plastron et la camisole de force.

Floryan Varennes s’approprie l’iconographie médiévale de la mandorle, de la meurtrière, du crevé ou encore du pilori. Ces formes devenues matricielles sont relatives au contrôle et l’assujettissement des corps. Malgré l’absence persistante de la chair, les œuvres impliquent un empêchement, un écartèlement, mais aussi une célébration. Il y est autant question de fierté, d’autodéfense, de douleur, de plaisir que de soin et de réparation. Le corps absent y est manifesté par des fragments de parures, des orthèses sublimées en héraldiques. Les éclats d’armures de corps que l’artiste s’emploie à anoblir. Floryan Varennes dissémine ainsi les atours, les ornements et l’appareillage de corps queer, des corps non binaires agis par la fluidité et la performativité des genres. Des corps vulnérables, magnifiquement défaillants, dont il faut prendre soin pour réparer et transcender les profondes blessures. Face aux reliques de corps augmentés et appareillés, il n’est pas impossible d’imaginer les rituels et les parades amoureuses de cyborgs hiératiques et sensuels.

Julie Crenn

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[1] Citation extraite d’une conversation électronique datée du 3 août 2019.

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+ LE CABINET D’ULYSSE – Marseille

++ FLORYAN VARENNES

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Floryan Varennes, SAFEWORD

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