[TEXTE EXPOSITION] ZHENYA MACHNEVA – Réminiscences /// Galerie Vallois – Paris


Zhenya Machneva est née en 1988 à Leningrad, une ville soviétique dont le nom a existé entre 1924 et 1991. Une ville renommée depuis Saint-Pétersbourg. Il y a dès le départ l’histoire d’une disparition, d’un fantôme. Durant ses études à la Stieglitz State Academy of Art and Design, Zhenya Machneva choisit de se former au département textile. Elle est immédiatement frappée et séduite par les techniques de tissage. À ce moment, elle n’est pas encore libre des sujets qu’elle souhaite tisser, la tapisserie y est cantonnée à une fonction strictement décorative. Une fonction et un rôle qu’elle va largement déplacer lorsqu’elle commence à travailler seule dans son atelier. Sur deux métiers à tisser manuels, elle réalise des tapisseries représentant des paysages industriels, des usines vidées de leurs ouvrier.ère.s, des machines inutiles, des motifs et des couleurs. Pourquoi s’employer à représenter à la main un patrimoine dont personne ne semble plus se soucier ? L’artiste y retrouve une histoire familiale, ainsi que le fantasme déchu d’une époque. Elle précise que « la période industrielle soviétique a connu sa grande gloire, mais maintenant, ce que nous pouvons voir ne sont que des rêves effondrés. Il me semble important de collectionner différents objets et différents paysages en cours de disparition. »[1]

Telle une archéologue de l’époque industrielle soviet, Zhenya Machneva commence par la visite de l’usine où travaillait son grand-père. Sur place, les machines lui apparaissent telles des sculptures, des organismes et des entités autonomes. Elle a besoin de « toucher son sujet ». Avant de tisser, elle part en exploration d’usines désaffectées, de hangars abandonnés, de friches transformées en décharges. Sur place, elle photographie ce qu’elle nomme des « motifs ». La collecte d’images va donner lieu à des dessins extrêmement graphiques réalisés en noir et blanc. Les dessins sont les cartons à partir desquels elle va mettre en œuvre les tapisseries. Zhenya Machneva active un contraste entre le sujet et la technique. L’acier est rendu visible par le coton, la cadence du travail à l’usine laisse place à la lenteur, tandis que le poids, la froideur et la rigidité des bâtiments se font douceur et subtilité du tissage. Les dessins en noir et blanc se métamorphosent en tapisseries colorées. Les couleurs sont d’ailleurs choisies de manière intuitive. Zhenya Machneva souhaite entretenir une part d’improvisation au sein d’un processus manuel laborieux. « J’aimerais qu’on puisse ressentir mon énergie à travers les œuvres »[2]

Le choix de la tapisserie est physique. Zhenya Machneva confère à la technique une dimension organique à laquelle elle est intimement attachée. Assise devant le métier à tisser, l’artiste répète inlassablement les mêmes gestes pour générer les trames successives. La répétition, la lenteur et la solitude participent d’un état méditatif dont chaque fil de coton devient un mantra. Une répétition gestuelle qui entre en écho avec celle autrefois appliquée par les ouvrier.ère.s actif.ve.s dans ces usines aujourd’hui fantômes. Le choix de la tapisserie est aussi politique. Si l’on regarde l’histoire de l’art, la tapisserie est un médium de l’Histoire. Elle comporte un aspect autoritaire, intemporel, sensoriel. Par le fil et le métier à tisser, Zhenya Machneva représente le patrimoine industriel soviétique devenu invisible et improductif. Les motifs, les machines et les bâtiments sont les archives d’une époque révolue, une époque où l’industrialisation et la figure de l’ouvrier ont été glorifiées à outrance. Une époque évanouie dont il reste des fantômes à peine visibles. Il s’agit alors pour l’artiste d’incarner ce patrimoine pour lui offrir une nouvelle existence. L’incarnation est physique par la fabrication des tapisseries, elle est aussi métaphorique. Elle attache en effet une attention particulière aux motifs, ou aux détails de machines dont elle accentue le zoomorphisme ou l’anthropomorphisme. Elle se jour alors de la paréidolie faisant apparaître des visages, des cranes et autres formes familières. L’artiste engage ainsi une nouvelle lecture des motifs tissés en ouvrant un espace fictionnel. Par ses fils de trame et ses fils de chaîne, Zhenya Machneva réveille les fantômes, réanime et rend palpable la poésie de paysages endormis.

Julie Crenn

———————————-

[1] Citation extraite d’un message électronique envoyé le 8 décembre 2019.

[2] Citation extraite d’une conversation menée avec Zhenya Machneva, le 5 décembre 2019.

——————————————————————————————————————-

Vernissage le 28 février 2020

+ GALERIE VALLOIS

++ CP MACHNEVA FR

+++ CP MACHNEVA EN

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :