[PUBLICATION] Julie Tocqueville – Arracher les rideaux /// Nos Années Sauvages – Rouen

« Sic vos non vobis »

— Une exposition de Julie Tocqueville au Musée des beaux-arts de Rouen —

Dans le cadre de La Ronde, manifestation organisée par la RMM Rouen / Métropole Rouen Normandie

— Du 11 juin au 20 septembre 2021

•« La copie, la citation ou l’appropriation de l’œuvre de Sebron permet dans un premier temps de nous donner à voir une œuvre absente à nos yeux, elle ouvre ensuite une nouvelle réalité, une nouvelle expérience du paysage pensé comme un décor. Inspirée par les dioramas, Julie Tocqueville construit des installations envisagées comme « des tableaux actifs », des petits théâtres voués à la contemplation, à la rêverie et à l’invention de nouveaux récits. Les œuvres sèment aussi une étrange inquiétude quant au devenir des paysages réels qui, dans un futur trop proche, seront peut-être réduits à des objets construits, des paysages intérieurs considérés avec nostalgie et fantasme. » (extrait du texte de Julie Crenn pour la catalogue de La Ronde).

TEXTE INTEGRAL /

Depuis ses études à l’école des Beaux-arts de Rouen, Julie Tocqueville observe les paysages de son quotidien avec une grande attention. Elle commence par travailler à partir d’objets dont elle détourne la fonction pour ouvrir les imaginaires. Elle fabrique ainsi un sapin de Noël à partir de coquilles d’huîtres ou habille un arbrisseau de taillures de crayons de couleur. Le déplacement proche du surréalisme génère de nouvelles projections. Très vite, la présence végétale, qu’elle soit naturelle ou artificielle, s’impose dans sa pratique artistique. À Bruxelles, elle sème par exemple des graines dans les fissures des murs, entre les lattes du plancher et dans tous les interstices de l’espace d’exposition (Hémérochorie – 2017). À Rouen, le tronc d’un arbre mort traverse la vitrine d’un centre d’art. L’artiste parle d’une « catastrophe sans effet », d’une situation qui aurait un caractère fortuit ou magique. Progressivement, l’espace d’exposition – son potentiel et son histoire – joue un rôle important dans l’élaboration d’une rencontre sensorielle. Pensées pour des lieux spécifiques, les installations de Julie Tocqueville invitent à la curiosité et à l’expérience. L’artiste dessine et sculpte des éléments souvent praticables. À la manière d’un Etant Donnés, il nous faut regarder à travers une estrade pour découvrir une vie aquatique (Si on savait les trous on prendrait les loups – 2013), ou encore, à travers des percées dans une palissade recouverte d’un poster d’une forêt tropicale pour y voir une véritable vie végétale (Hors du réel dans un ailleurs – 2017).[1] En ce sens, Julie Tocqueville compose des paysages intérieurs qu’elle adapte à l’échelle des lieux investis. Dans l’abbatiale Saint-Ouen, elle présente un paysage factice imprimé sur un rouleau de papier d’architecte mesurant 12 mètres de haut. Après avoir pris plus de 900 photographies des falaises des bords de Seine, elle recompose un paysage fictif, que nos corps, dans le réel, peinent à appréhender dans sa totalité (Falaise – 2018). L’artiste nous engage au sein de ses décors à vivre une expérience des faux semblants, d’un trouble où le faux est créé et où le vrai est simulé. Dans cette cohabitation, elle recherche un écart, entre ce qui serait potentiellement construit et/ou naturel, entre le concret et le spéculatif.

Dans le cadre de la Ronde 2020, au musée des Beaux-arts de Rouen, Julie Tocqueville réactive une œuvre réalisée pour la Maison des Arts de Grand-Quevilly. Intitulée Alpes du Sud (2019) l’œuvre est formée d’une impression grande échelle d’une image d’un paysage montagneux, idéal et paradisiaque. L’artiste la revisite en procédant à ce qu’elle appelle « une réalité augmentée artisanale ».[2] Entre les plaques de bois découpées aux formes du paysage sont disposées des plantes (réelles et artificielles) mises en mouvement par un ventilateur. En plus d’une scénographie lumineuse qui sculpte les ombres et les éclaircies, une bande sonore diffuse des chants d’oiseaux et des bruissements d’eau. Sur le même principe, Julie Tocqueville fouille d’abord le site internet du musée, elle choisit dans la collection une image de la peinture d’Hippolyte Victor Valentin Sebron, intitulée Les Chutes du Niagara en hiver (1857). Sur place, elle est informée que l’œuvre ne sera pas pour le moment réintégrée aux salles d’exposition de la collection. L’œuvre échappe au regard de Julie Tocqueville qui travaille uniquement à partir d’une reproduction. Celle-ci est transposée dans l’espace sous la forme d’une installation sculpturale et sensitive (Sic vos non vobis – 2020).[3] Plan par plan, l’image trouve une dimension physique : neige artificielle, résine, bois, végétaux factices, scénographie lumineuse et le son à peine perceptible des bourdonnements de l’hiver. Par là, l’artiste s’inscrit dans une tradition, celle de la copie. Si elle n’est pas munie d’une feuille de papier ou d’une toile, Julie Tocqueville réalise une copie non pas picturale, mais sculpturale de l’œuvre de Sebron. L’image devient sculpture. « Alors, il faut essayer de copier simplement pour se rendre un peu compte de ce qu’on voit. C’est comme si la réalité était continuellement derrière les rideaux qu’on arrache… Il y en a encore une autre… toujours une autre. »[4] La copie, la citation ou l’appropriation de l’œuvre de Sebron permet dans un premier temps de nous donner à voir une œuvre absente à nos yeux, elle ouvre ensuite une nouvelle réalité, une nouvelle expérience du paysage pensé comme un décor. Inspirée par les dioramas, Julie Tocqueville construit des installations envisagées comme « des tableaux actifs », des petits théâtres voués à la contemplation, à la rêverie et à l’invention de nouveaux récits.[5] Les œuvres sèment aussi une étrange inquiétude quant au devenir des paysages réels qui, dans un futur trop proche, seront peut-être réduits à des objets construits, des paysages intérieurs considérés avec nostalgie et fantasme.


[1] Entre 1946 et 1966, Marcel Duchamp élabore dans le secret de son atelier new-yorkais une œuvre intitulée Etant donnés : 1°la chute d’eau 2° le gaz d’éclairage. A travers un trou percé dans une vieille porte en bois, nous sommes invités à observer une étrange scène : le corps d’une femme nue est étendu au sein d’un paysage champêtre. Entre le diorama et chambre optique, Marcel Duchamp construit plan par plan une situation surréaliste.

[2] Les citations de l’artiste sont extraites d’une conversation téléphonique datée du 19 août 2019.

[3] Le titre de l’œuvre de Julie Tocqueville fait référence au plagiat entre artistes. En effet, de nombreuses toiles signées Daguerre furent en fait peintes par Hippolyte Sebron. Comme il l’explique dans son mémoire : « Sie su vos non vobis (ainsi vous travaillez et ce n’est pas pour vous), me fut appliqué dans toute sa rigueur ». Daguerre, contre une compensation financière, utilisait les toiles de Sebron. 

[4] GIACOMETTI, Alberto. Pourquoi je suis sculpteur. Paris : Fondation Giacometti, 2016, p.38.

[5] Coïncidence heureuse, Hippolyte Victor Valentin Sebron (1801-1879) était un peintre paysagiste qui a aussi réalisé de nombreux décors et qui a collaboré avec Louis Daguerre à la réalisation de dioramas.


VUES INSTALLATION /

REVUE LA RONDE /


PLUS D’INFORMATIONS ///

+ Julie Tocqueville / https://julietocqueville.com/

++ Nos années Sauvages / https://www.nos-annees-sauvages.com/

+++ Musée des Beaux-arts de Rouen / https://mbarouen.fr/fr

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