[EXPOSITION] MICHELE MAGEMA – Garden Paths /// Galerie Irène Laub, Bruxelles

MICHELE MAGEMA – GARDEN PATHS

Une proposition de Michèle Magema & Julie Crenn

Galerie Irène Laub – Bruxelles

21 avril – 28 mai 2022

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Les fleurs n’ont pas de patrie. Elles embaument sur tous les terrains.

Maryse Condé – Traversée de la Mangrove (1989)

La mémoire collective est ici envisagée comme un jardin immense au sein duquel des chemins sont déjà tracés, tandis que d’autres sont à imaginer. Pour cela, il faudra débroussailler, dessiner et matérialiser de nouveaux passages. Aussi, mais ce n’est pas une obligation, leur trouver une destination. Débroussailler l’Histoire, travailler les matières invisibles, converser avec les silences et fabriquer des bifurcations réparatrices, c’est le travail auquel Michèle Magema (née en 1977, à Kinshasa) s’attèle depuis les début des années 2000.

L’artiste, qui s’envisage comme un être de généalogie, s’est très tôt plongée dans l’histoire de ses parents (nés dans les années 1950) qui ont vécu la Colonisation et l’Indépendance. Qui, parce qu’ils ont dû se déplacer, ont connu l’acclimatation à un nouveau milieu.[1] Leur histoire devient une plateforme de recherche au sein de laquelle l’artiste pose son propre corps et sa propre histoire, comme un trait d’union, une limite et un passage entre les générations. A partir d’images, de fragments de récits et surtout de silence, elle reconstitue progressivement une histoire familiale qui relie deux continents sur une longue temporalité. Ses œuvres portent un mouvement constant, entre la République Démocratique du Congo et la France, entre l’Afrique et l’Europe. Couche par couche, elle sonde une histoire familiale qui, inévitablement, fabrique une extension collective. Elle part d’un territoire intime et personnel pour le connecter à un territoire bien plus étendu : politique, économique, social, culturel, agricole, écologique, scientifique. A l’invisibilisation et à la silenciation, Michèle Magema procède à une mise en lumière de celles et ceux dont on ne parle pas, des petites histoires qui composent l’Histoire.

Dans cette géographie coloniale, vivante et mémorielle, la Belgique trouve une place évidente.[2] Michèle Magema explore la circulation du vivant à partir des jardins coloniaux belge et congolais. En effet, après une étude des échanges maritimes entre Anvers et Matadi, l’artiste poursuit ses recherches et s’intéresse aujourd’hui au jardin d’Eala (créé en 1900) à Mbandaka en République Démocratique du Congo, aux serres royales de Laeken (créées en 1873) à Bruxelles et au jardin botanique de Meise (créé en 1797, forme actuelle en 1958). Elle observe avec attention les plans des jardins, les architectures, les choix botaniques et le déplacement des végétaux d’un continent vers l’autre. Les jardins coloniaux comportent une dimension plurielle : scientifique, agricole et économique. En ce sens, les œuvres manifestent un dialogue, un lien (passé et présent) entre les deux jardins, et par extension entre les deux pays. 

L’artiste sème des indices, les éléments ténus d’une histoire commune pour opérer à des boutures, à l’image du dessin mural – Le Silence de Nsinga – qui entrelace les cartes des trois jardins. Les dessins de lianes, de lignes cartographiques et architecturales s’enchevêtrent pour former un territoire dont les récits sont enlianés. Dénètem Touam Bona écrit : “La sagesse des lianes consiste non seulement dans l’expérience de ces liens cosmopoétiques, mais aussi dans la capacité à faire d’eux les cordes tendues d’arc de combat. C’est pourquoi je vois dans les lianes – en tant que figuration des plantes et des biomes alliées – les esprits auxiliaires des luttes pionnières des “indigènes” contre la marchandisation intégrale du vivant et l’uniformisation des modes d’existence.”[3] Plus loin, à la surface de planches d’hévéa, la série Sambou Masodi – De l’autre côté du jardin, où Michèle Magema grave les lignes d’architecture des serres belges qu’elle allie à des représentations de plantes indigènes congolaises. Un dessin figure les parents de l’artiste – Les gardiens de nos Nti – dans leur jardin en France. Dans les eaux colorées se révèlent des images de plantes du Kongo Central (région d’origine de ses parents) réalisées in situ dans les serres de Meise. Le portrait photographique de fleurs de camélias – la préférée de Léopold II – évoque l’implication du roi dans l’élaboration des jardins coloniaux en Belgique (Le camélia de Léopold- Blanc). Alors, par la cartographie, la révélation, la gravure et le croisement des récits, l’artiste installe un rapport physique tant envers les documents (officieux et officiels) qu’aux réalités des lieux. Avec patience et détermination, elle étudie l’orchestration coloniale des jardins et l’incidence de celle-ci sur les corps. Car, en filigrane, c’est la notion d’acclimatation qui se déploie dans l’espace. Le vocabulaire botanique et biogéographique détermine alors qui relève de l’endémisme (indigénisme) ou de l’exotisme. L’acclimatation, consentie et non consentie, des individus, qu’ils soient humains ou non humains.

En fouillant les archives de lieux spécifiques, Michèle Magema se confronte, non sans douleur, à l’histoire coloniale, à sa propre histoire. Dans cette ressource d’images, de cartes, de voix, de corps figés, elle choisit d’extraire quelques indices pour parler du silence et de l’invisibilité qui entourent l’histoire coloniale. L’artiste libère les fantômes d’expériences partagées. Comme des secrets bien gardés, les archives sont à l’abri. Avec l’intention de soigner et de réparer un récit qu’il est urgent d’épaissir, Michèle Magema débroussaille et conjugue le passé au présent.

Julie Crenn

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Notes _

  1. Parce que son père obtient le statut de réfugié politique, Michèle Magema et sa famille quittent le Zaïre (1971-1997) et s’installent à Paris en 1984.
  2.  Congo Belge : 15 novembre 1908 – 30 juin 1960.
  3. TOUAM BONA, Dénètem. Sagesse des lianes – Cosmopoétique du refuge, 1. Paris : Post-éditions, 2021, p.73.

The collective memory is considered here to be a vast garden in which some paths have already been laid out, while others have yet to be imagined. To do so, it will be necessary to clear the way, mark out and materialize these new trails. Il will also be possible – although not required – to give them a particular destination. Since the early 2000s, the work of Michèle Magema (born in 1977 in Kinshasa) consists in revisiting History by processing invisible materials, dialoguing with the unsaid and creating healing trajectories.

Considering herself to be a being of genealogy, the artist started immersing herself, from a young age, into her parents’ personal history. Born in the 1950s, they lived through the Colonization and Independence, and later, because they had to move to another country, had to go through the process of getting acclimatized to a new environment. Their history became a research platform upon which the artist lays her own body and her own history, as a link, as a boundary and as a pathway between generations. Using images, fragments of narratives and above all, silences, she gradually reconstructs a family history which connects two continents over the course of a long timeline. Her work contains a constant sense of motion, between the Democratic Republic of Congo and France, between Africa and Europe. Layer by layer, she probes a family history that inevitably extends to a collective one. Building on intimate and personal territory, she ends up connecting it to a far larger territory: a political, economic, social, cultural, agricultural, ecological and scientific one. In response to being made invisible and being silenced, Michèle Magema brings those who are not spoken of into the light, the smaller stories that make up History.

Belgium has an obvious role to play in this colonial, living and memorial geography. Michèle Magema explores the flow of living organisms between Belgian and Congolese colonial gardens. After researching maritime trade between Antwerp and Matadi, the artist is now interested in the Eala Garden (created in 1900) in Mbandaka (Democratic Republic of Congo), the Royal Greenhouses of Laeken (created in 1873) in Brussels and the Botanical Garden of Meise (created in 1797, current form in 1958). She carefully examines the gardens’ layout and architecture; the botanical choices and how certain plants are relocated from one continent to the other. Colonial gardens are multifaceted, as they have both scientific, agricultural and economic aspects. Through these, Garden Paths reveals a dialogue, a link (past and present) between the gardens, and by extension, speaks of what also connects the two countries.

The artist sows clues, tenuous elements of a common history that act as botanical cuttings, like the wall drawing – The Silence of Nsinga – which interweaves the maps of the three gardens. Drawings of vines, of cartographic and architectural lines become intertwined and form a territory with interconnected narratives. Dénètem Touam Bona writes: «The wisdom of lianas lies not only in the experience of these cosmopoetic links, but also in the possibility of turning them into the taut strings of a combat bow. This is why I see in lianas – as a figuration of allied plants and biomes – the auxiliary spirits of the pioneering struggles of the indigenous against the total commodification of living things and the standardization of ways of existence.» Further on, in the series Sambou Masodi – De l’autre côté du jardin, Michèle Magema engraves the architectural lines of Belgian greenhouses on the surface of rubber tree boards, which she combines with representations of indigenous Congolese plants. A drawing shows the artist’s parents – Les gardiens des Nti – in their garden in France. Images of plants from Central Kongo (her parents’ region of origin), made in situ in the greenhouses of Meise, appear in coloured waters. The photographic portrait of camelia flowers, Leopold II’s favourite, evokes the king’s involvement in the development of colonial gardens in Belgium (Les camélias de Léopold secundo – Rouge). Through mapping, revealing, engraving and crossing narratives, the artist establishes a physical relationship with unofficial and official documents and with geographical realities. With patience and determination, she studies the colonial orchestration of the gardens and its impact on human bodies. Underlying all this, the notion of acclimatization unfolds in space. The botanical and biogeographical vocabulary then determines what is endemic (indigenous) or exotic. The acclimatization, whether agreed upon or not, affects human or non-human elements.

By looking through the archives of specific places, Michèle Magema confronts, not without pain, colonial history – her own history. She chooses to extract a few clues from this resource of images, maps, voices and still bodies, to speak of the silence and invisibility that surrounds colonial history. The artist releases the ghosts of shared experiences. Like closely guarded secrets, the archives are kept under wraps. Aiming to heal and repair a narrative that urgently needs to be deepened, Michèle Magema untangles and merges the past with the present.

– Julie Crenn, Valognes, mars 2022.

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Julie Crenn is an art critic (AICA) and independent curator. Since 2018, she has been an associate curator for the programming of Transpalette – Centre d’art contemporain de Bourges. In 2005, she received a Master’s degree in art history and criticism from the University of Rennes 2, with a thesis on the art of Frida Kahlo. In the continuity of her research on feminist and decolonial practices, she received the title of Doctor of Arts (history and theory) at the University Michel de Montaigne, Bordeaux III. Her thesis is a reflection on contemporary textile practices (from 1970 to the present day). Since then, she has been conducting intersectional research based on bodies, memories and artistic activism. She regularly collaborates with magazines such as Artpress, Africultures, Laura, Branded, Ligeia, N. Paradoxa, Inter-Art-Actuel and L’art Même.

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VUES EXPOSITION ///


MICHELE MAGEMA – GARDEN PATHS

Une proposition de Michèle Magema & Julie Crenn

Galerie Irène Laub – Bruxelles

21 avril – mai 2022

Vernissage le 21 avril 2022

de 17h à 19h

+ PERFORMANCE _ «Le partage de Risiki ou Libuka ya Risiki»

Jeudi 2 juin à 18h30

Samedi 4 juin à 15h [en présence de la curatrice Julie Crenn]

« Le temps de la performance, l’artiste mêle sa propre histoire à celle de Risiki, une guérisseuse congolaise qui soigne des empoisonnements en utilisant les plantes. La performance aborde ainsi le phénomène très répandu en RDC des ‘tradipracticiens’ ou guérisseurs, qui, en utilisant des plantes, promettent de soigner toutes sortes de maladies, y compris la COVID 19. « 

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Plus d’informations : https://irenelaubgallery.com/

IRÈNE LAUB

GALLERY

29 RUE VAN EYCK, 1050 BRUSSELS

We are open from Tuesday to Saturday, 11am – 6pm

or by appointment

+32 2 647 55 16,  info@irenelaubgallery.com

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